Le dernier hommage
Un matin chagrin de septembre, j'assistais à un défilé inhabituel d'hommes en noir au domicile de Mano, notre voisin d'en face. Mon père qui avait eu un congé pour ce jour marquant s'apprêtait à se rendre aux obsèques de Raymond Sommer. Il me citait un à un les personnages qu'il reconnaissait, des amis communs que la gloire de Raymond avaient attirés vers d'autres horizons, mais aussi des illustres qui m'étaient inconnus. Il me raconta en deux mots qui était Raymond, son ami d'enfance et des jeux interdits.
Un casse-cou assoiffé d'épreuves originales dans toute la mesure que la condition sociale de ses parents pouvait lui permettre. Bon camarade, il aimait faire partager ses engins mécanisés sans pour autant les autoriser à le concurrencer car il en mesurait les risques. Il a permis d’entrevoir, à ses jeunes amis, un monde inaccessible pour leur position, en partageant avec eux ses jouets extraordinaires, leur léguant ainsi un souvenir impérissable. Il avait certainement hérité de l'inclination à l'innovation et aux exploits de son père, Roger Sommer. Il lui enviait les balbutiements de l'aviation naissante et de l'automobile en progression constante qu'il avait connue comme pionnier et inventeur émérite. Un digne fils bien campé dans les traces de son père.
Les études et le monde des courses automobiles firent que Raymond ne rencontrait plus mon père qu'à l'occasion de ses rares visites à l'usine dirigée par son père. Ces instants-là étaient attachants, Raymond dispensait une franche libéralité à ses amis d'enfance qu'il n'oubliait pas malgré sa qualité et ses gloires reconnues mondialement. Sa conduite comme pilote pendant la guerre fut héroïque, il abattît même deux avions allemands. Mais voilà, à provoquer sans cesse le destin, celui-ci a finit par s'y intéresser et lui faire payer bien cher sa bravache. Il mourut en pleine gloire sur le circuit de Cadours, près de Toulouse, en tête de course, au maximum de la puissance de sa cooper, nonobstant les recommandations de ses mécaniciens qui venaient de lui faire signe de ralentir. « C'est Raymond, l'indomptable, qui voulait être le meilleur et qui a certainement trouvé la mort qu'il souhaitait. » conclut mon père, en regagnant le cortège déjà formé.
Après une telle présentation, je ne pouvais pas me soustraire à une circonstance aussi exceptionnelle. La cour à Gérardin serait la chaire d'où j'éclairerai, grâce à ma connaissance nouvelle, les incultes qui ne manqueront pas d'être présents. Du haut du muret surplombant le parvis de l'abbatiale, couvert de monde en deuil, un étrange recueillement nous saisît, nous laissant pantois et muets. C'était impressionnant ! Point de commentaires de la part des gosses qui étaient là, ils communiaient avec la foule. Nous assistions attristés comme si nous avions, nous aussi, perdu un ami. Je me résolus à communier avec eux en m'abstenant de les éclairer. J'avais une pensée pour Michel Vanschorisse, un compagnon de jeux, parti lui aussi trop tôt en janvier 1949. Au cimetière, devant ce cercueil plus petit que celui d'un adulte, monsieur Boitel, notre directeur d'école, avait tenu un discours émouvant qui nous avait arraché les larmes des yeux. À cet instant, mon père éprouvait-il les mêmes sentiments?
L'on me dit que l'absoute est dite par l'abbé Poncelet, c'est aussi un ami d'enfance de Raymond, il est le fils de mon bourrelier et le frère de Maurice. Le corbillard tracté par le cheval noir de monsieur Lesage avait été remplacé par une camionnette-fourgon mortuaire noire que l'on s'empressait de couvrir de fleurs. J'en déduisit que c'était un dernier hommage que l'on offrait au coureur de grand renom d'être conduit à sa dernière demeure dans une automobile. La marque de la voiture et la vitesse différaient. La petite bruine avait cessé comme pour respecter l'événement.
Le père du défunt, les deux frères, François et Pierre, la veuve suivaient le fourgon, précédés d'un porte-coussin avec les décorations du malheureux pilote. Herniquin, Bourg et Boucher avec d'autres inconnus tenaient le cordon du poêle et marchaient à côté du véhicule. Point d'enfants dans le cortège, point d'héritiers dans la famille.
La foule n'en finissait pas de vider la nef, tant il y avait de monde à l'intérieur. Etait-ce possible que l'abbatiale pût contenir autant de personnes? La tête du cortège devait être près de la Porte de Bourgogne tandis qu'encore des gens quittaient l'édifice religieux. Et quand enfin, toute cette infinité eut libéré le parvis, nous osâmes nous relâcher de la tension éprouvée. "T'as vu, il y avait tel et tel coureur... mais si ! Je l'ai bien reconnu, je te dis que c'est untel !" Difficile de contrarier un convaincu qui possédait la connaissance sportive. En tout cas je notais l'absence de Fangio, le seul que je connaissais grâce aux actualités du cinéma, à moins que perdu parmi la foule, il m'eut échappé?
Par affinité, les Mouzonnais regagnèrent leur domicile après le retour du cimetière. Les commentaires allaient bon train et les regrets aussi. Apparemment ils étaient affligés par cet événement exceptionnel. Nous désertions enfin notre promontoire, trempés comme des soupes, le cœur n'était plus aux jeux ni à la dissertation. Il y avait comme quelque chose de lourd en nous à supporter, nous ne cessions de soupirer tels de vieux sages se résignant à attendre l'ultime destinée.
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