Le chemin de l'école
Le canal avait perdu ses deux ponts. Une passerelle provisoire, avait été hâtivement monté par les Allemands pour permettre aux gens du haut de la ville et des cités de se rendre au centre ville. Pour nous, ce choix, géographiquement, n'était pas le plus judicieux, nous aurions préféré que ce fût le pont biais qui soit réparé de façon à nous raccourcir le trajet.
On se pliait donc en utilisant le chemin de halage dans toute la longueur comprise entre les deux anciens ponts. Un autre pont en parallèle fut construit à l'emplacement de celui qui avait été détruit par le recul stratégique de l'Armée française. De même facture que la passerelle, il avait néanmoins l'inconvénient de ne pas posséder de garde-fou. Un avantage, cependant, il assurait enfin la liaison de la ville aux véhicules de transport. La passerelle fut aussitôt démontée. Ce qui nous obligeait à passer par cet unique pont qui nous occasionnait quelque frayeur. On prenait soin de bien marcher au milieu afin de ne pas être attiré par le vide ou voire pousser par un camarade inconscient
Les parents nous laissaient aller seuls pour rejoindre l'école, sachant que l'itinéraire était très fréquenté. Par deux ou trois gamins de même âge, surveillés tout de même par les plus grands, nous nous divertissions au mieux pour tuer la durée relativement longue que ce parcours nous imposait. Avant d'atteindre le pont, sur notre gauche, nous avions là un tas de ruines, plus au moins déblayées, dues aux bombardements de mai 1940. Existaient alors des moignons de murs, vestiges des caves d'une ancienne brasserie. Ce périmètre représentait pour nous un terrain de jeux paradisiaques. On s'accrochait ferme pour ne pas céder à la tentation d'en profiter un peu avant de rejoindre la lointaine école qui se trouvait être, dans un premier temps, à la Place St Louis et plus tard à la mairie, somme toute plus proche.
Au retour, à midi, c’était tout aussi tentant de s’arrêter dans ces ruines, mais ce n'était pas raisonnable, la distance nous mangeait le temps, l'estomac réclamait son dû avec insistance. La reprise de l'après-midi permettait quelques instants de bonheur dans une course poursuite à travers ce dédale accidenté et dangereux. Combien de fois nos genoux ont-ils prouvé la réalité de nos chutes les marquant au rouge ! Il fallait faire vite pour gagner l'école, essoufflés et trempés de sueur. Nous étions souvent parmi les derniers à entrer dans la classe. A la fin des cours de la journée, nous étions pressés de retrouver notre éden. Les rues s'animaient de cris et de joie, trop longtemps retenus, et de débandades précipitées. Nous n'étions pas les seuls à s'y retrouver et à s'y épanouir. Les occupants du haut de la ville et ceux des cités se jaugeaient en ces lieux et se combattaient violemment. Du halage, les filles regardaient la scène avec curiosité ou dédain, parfois avec une certaine crainte. Quelques-unes, les plus hardies, se joignaient aux belligérants et se payaient une grande part de la frénésie générale. Il n'y avait plus de frein ni de limite au temps. Souvent les mères venaient dans ce champ de bataille récupérer à coup de taloches ou d'invectives les héroïques combattants. Ces derniers, vexés, se soumettaient à contre cœur en jalousant ceux, qui libres encore, continuaient leurs combats acharnés.
Le chemin de halage et les ruines de l'ancienne brasserie détruite en mai 1940
par l'aviation allemande ou l'artillerie française.
Au fond : le pont "Biais" dont ne subsistent que les culées.
à gauche : le cinéma "Bourg" et le lavoir.
Le chemin de halage nous offrait parfois des spectacles insolites comme la fouille du canal par un scaphandrier. Une sorte de bête hideuse coiffée d’une tête énorme en cuivre affublée de trois yeux en verre et grillagés. Un tuyau lui tenait lieu de chevelure et le reliait à la berge d’où une pompe à main actionnée avec gravité par un manœuvre assurait sa pérennité. L'homme dans cette tenue caoutchoutée était chaussé de semelles de plomb et d'une ceinture garnie de lestes, pour mieux errer au fond du lit. Il tenait en main une corde qu'il actionnait fréquemment pour communiquer avec son compère resté à terre. Des bulles fantastiques témoignaient de son activité et donnaient une précision sur son stationnement. Comment pouvait-il se déplacer dans des eaux aussi sombres, sales et semées d'embûches?
Dans ce champ de ruines, on déplora un accident grave. Robert R. avait déniché une espèce de petit tube métallique qu'il manipulait avec une certaine vivacité, éprouvant un plaisir convoité des incrédules qui l'observaient. Il le tournait, le retournait et le manipulait sans trop de ménagement. Nous étions bien sûr intrigués par cet objet inconnu, mais devant le refus catégorique du possesseur de le prêter, nous nous sommes bien vite intéressés à d'autres choses.
J'appris le lendemain que Robert avait été hospitalisé. Le détonateur, un ZZ 42 allemand, lui avait sectionné plusieurs doigts. À l'école nous reçûmes une leçon de choses sur les conséquences de la manipulation d’engins de guerre connus ou inconnus. Nous fûmes un temps précautionneux. Bien vite l'attrait prit le pas sur la prudence. Plus tard, aux cours complémentaires, nos chemins se croisèrent avec Robert à la table des grands et moi, comme voisin, chez les petits. J’ai vu avec quelle dextérité il usait de la plume Sergent-major avec sa main gauche garnie de doigts, l'autre main laissant voir un affreux moignon aux phalanges rognées.