Quand les brouettes occupaient la chaussée !
Le petit lopin de terre sis auprès de l'habitation suffisait à peine comme potager ce qui nécessitait la possession d'un autre jardin généralement emprunté à d'anciennes pâtures défrichées pour la circonstance par la main de l'usager. Nous avions le nôtre, à côté de deux énormes entonnoirs, creusés par l'explosion de bombes tombées en mai 1940. Situé à flanc de coteau entre la caserne et le stand de tir, il avait la particularité d'être glaiseux et pierreux.
Cette terre ingrate difficile à travailler présentait comme seul avantage une exposition au sud. Un petit sentier, commun à tous, à la pente raide, le desservait. Il demandait une grosse part de peine d'autant qu'il fallait gravir la montée de la rue Pivenelle avant de l'aborder. Pousser la lourde brouette, heureusement vide à l'aller, malgré cela vous coupait le jarret et le souffle. Au retour, la charge augmentée par des tubercules pesants rendait la descente hasardeuse. On retenait l'engin par glissement des pattes sur le sol afin de réduite son emportement. Que de suées, de reins brisés, de cuisses douloureuses, de jurons même !
Sur cette voie hautement fréquentée par autant de jardiniers que de brouettes, les rencontres n'étaient pas le fruit du hasard. Situations comiques, arrêt, échanges d'impressions mais aussi prétexte au nécessaire repos. L’œil en coin visait en direction du café "Bari" ou café "Bleu" voire le café "Frisch", selon le point de rencontre, cette grimpette Pivenelle était nantie d'une pléthore de débits de boissons. Décemment, on ne pouvait pas y ‘‘crever’’ de soif. Après les banalités d'usage vite épuisées, les interlocuteurs repartaient dans leur direction initiale, accompagnés du grincement de l'essieu mal graissé et de la litanie soutenue du fer de roue sur le chemin caillouteux.
Elles avaient belle allure nos brouettes d'alors, patinées par le temps et les nombreuses couches de matières variées et indéfinissables qui se superposaient. Tout de bois agrémenté de ferrures pour assurer une plus longue résistance au temps et aux usages répétés. Elles n'avaient jamais l'occasion d'être rafraîchies d'un coup de pinceau qui aurait demandé une trop longue immobilisation.
Après le jardin, elles servaient à transporter du fumier de lapins, à charger une botte de paille ou de foin ou encore un sac de céréales au profit d'une gent de clapier qui vous tendait leur petite tête et du bout du museau vous gratifiait de bisous toute heureuse de les débarrassée de ce magma d'urine et d'excrément à l’odeur âcre et chaude qui remplissait les narines et les poumons. Quand venait la période de sciage du bois, les brouettes assuraient les nombreux va-et-vient du lieu de la coupe au stockage.
Une fois par semaine les femmes s'appropriaient pour brouetter les lessiveuses de linge du domicile au lavoir et du lavoir au lieu de séchage. Un nettoyage partiel était nécessaire et réalisé par les enfants. En automne, des brouettages du domicile au verger étaient accomplis pour le ramassage des fruits. Combien de brouettées fallait-il par arbre? Les membres de la famille se relayaient à cause de l'éloignement des terres.
Occasionnellement, les brouettes déménageaient des objets hétéroclites provenant du foyer, des parents ou des amis. Elles constituaient une chaîne et se succédaient comme une noria, les unes plus chargées que d'autres selon la force du conducteur. Car de la force il en fallait. D’une tare respectable, y assujettir un ou deux, voire trois sacs de pommes de terre, nécessitait une robustesse herculéenne, les enfants étaient de ce fait exclus de conduite sauf à vide et encore après un apprentissage laborieux. Le propriétaire les testait à l'occasion d'un trajet à vide. Si l'expérience était concluante, le novice avait le droit de s'y asseoir les mains cramponnées aux ridelles. La brouette roulante, le conducteur la tanguait volontairement à l’image d’une mer en furie ce qui provoquait chez le rejeton des cris et des rires mélange de joie et de crainte.
L'adulte usait d'une bricole à sa morphologie, réalisée par les soins du bourrelier, une lanière de cuir terminée aux deux extrémités par une boucle que l’on glissait dans les bras de la brouette. L'emploi en était simple : la passer sur la base de la nuque, les genoux en flexion le croupion tendu, saisir les deux poignées et d'un coup de rein décoller les pattes du sol en recherchant le plan de sustentation adéquat. Les mains de l'homme servaient uniquement au guidage du véhicule alors que la charge était supportée par la bricole qui vous coupait la nuque, meurtrissait les épaules, titillait la base des reins et épuisait les muscles des jambes.
Tous ces véhicules ne se ressemblaient pas. Chacun selon son art et sa dextérité apportait une touche personnelle à la fabrication ou à la réparation. Seules les ferrures étaient communes, façonnées par la main d’un professionnel de la forge que l’on récupérait pour les ajuster à la remplaçante rénovée. Des propriétaires, plus aisés ou moins bricoleurs, possédaient une brouette de bonne facture, commandée dans un magasin spécialisé. Cette dernière était plus légère et mieux équilibrée, un bien inaccessible pour beaucoup. .