Les écoles
L'école de garçons place St Louis en 1943
La petite école de la place St Louis ne donnait plus satisfaction à la totalité des scolarisés, devenue trop exiguë pour contenir tout ce monde. J'ai rejoint, avec d'autres enfants de mon âge et des plus âgés, l'une des classes mixtes au premier étage de la mairie.
L'école de la mairie occupait alors le premier étage.
Cet hiver-là fut particulièrement rigoureux. Dans les couloirs, transformés en vestiaire, nous y abandonnions le superflu vestimentaire. Une chaleur, tant appréciée, s'échappait des portes momentanément ouvertes des salles de classe et nous promettait des heures de délice. Une petite cour aménagée sur l'arrière du bâtiment assurait des moments récréatifs nécessaires au défoulement physique et à des divertissements jubilatoires. Nous y goûtions une paix relative, un moment privilégié de notre enfance, choyés par des maîtres attentifs, conscients des difficultés qu'engendrait la guerre encore présente. Ils déjouaient les insuffisances de moyens scolaires en compensant par des procédés facilitant l'éveil, la participation et l'échange. Le temps s’écoulait alors dans une studieuse attente des jours meilleurs. Nos semelles de bois martelaient sans retenue le plancher du corridor et des marches y donnant accès. C’était un indescriptible vacarme que nous supportions d'autant plus que nous en étions les auteurs. Bien vite tout revenait dans l'ordre quand enfin nos séants trouvaient place sur le banc fixé à la table légèrement inclinée. Des meurtrissures y abondaient, taillées au canif par des prédécesseurs en mal de postérité.
Les jours de neige, nous ramenions de l'extérieur une relative humidité qui imbibait nos pèlerines et nos bérets. Les souliers suaient en laissant une marque sur le plancher. Peu à peu dans la pièce bien chauffée, ceux-ci transpiraient furtivement une buée qui se dissipait dans l'espace clos d’où s’exhalait une odeur forte de mauvais cuir mouillé. Les jambes nues et violacées des filles et des garçons laissaient voir des chaussettes, bien fatiguées par l'usage et tire-bouchonnées qui pendaient bien bas sur nos mollets amaigris par les restrictions alimentaires. Dans le calme enfin retrouvé, nous savourions le bien-être qui nous envahissait et nous étions de nouveau attentifs aux propos de notre charmante maîtresse. Je me souviens encore de l’affable madame Lhuillier, institutrice et de sa consœur, madame Gérard qui rivalisait de gentillesse quasi débordante.
Tout ce petit monde de scolarisés devait contenir dans ces deux nouveaux sites comme avant la guerre. Un effectif plus important était à prévoir au fur et à mesure des rentrées d'Allemagne des travailleurs forcés, des prisonniers et des déportés. Privés de procréation, ils rattrapérent bien vite le temps perdu. Notre génération, déjà conçue avant la guerre, n'avait pas à en souffrir, puisque non concernée par le nouveau rush. Cependant il fallait réaliser de nouvelles constructions qui se firent attendre jusqu'à 1948, année du premier projet dressé par les soins de deux architectes de Sedan. Pour l'étude d'un baraquement à implanter à l'école des filles (place St Louis), était-il nécessaire de recourir à leurs bons soins?
Nous n'en étions pas encore là. Je retrouverai mes anciennes maîtresses, dans la nouvelle occupation des anciens préfabriqués près de la salle des fêtes. Ce périmètre clos de deux ensembles de trois salles en vis-à-vis, limité au nord par un grillage nous interdisant l'accès au port fluvial d'une part, et d'autre part, au sud, par la salle des spectacles insuffisamment longue pour fermer complètement le côté, on avait donc installé la porte d'entrée dans cet espace libre. La cour commune à toutes les classes « le primaire réservé aux garçons et le cours complémentaire mixte », était spacieuse. En son milieu et contre le grillage trônait un bloc sanitaire limité aux W-C. séparés en deux pour éviter la mixité.
Ce groupe scolaire était affecté à des troupes d'occupation, probablement de passage au cours de leur retraite. Les salles de classes transformées en logis de circonstance étaient parsemées de paille qui servait de couches. Des soldats harassés et débraillés erraient dans la cour sans autre but que de se détendre ou se reposer avant de reprendre la route pour la prochaine étape. C'était en juillet-août 1944, il y faisait une chaleur excessive et bien des militaires parqués là, déambulaient, le buste nu et la mine prostrée. On était loin du bel ordonnancement des hautaines troupes victorieuses affichant leur orgueil et leur mépris auprès d'une population désemparée et impuissante. On les évitait comme la peste craignant les débordements.
Ces baraquements couverts d'un toit de tôles, n'avaient rien de confortable. Un cylindre de tôle et de fonte servait de poêle, les fenêtres en guillotine s'ouvraient sur la cour et celles des extérieurs étaient condamnées. Le mobilier scolaire, assez sommaire, se limitait : à un bureau et une chaise en bois pour l'enseignant, d'un tableau noir monté sur un chevalet et des inévitables tables-bancs pour les élèves. Le tout encombrait ce lieu sinistre, mal protégé des intempéries. Le plancher, d'un gris indéfinissable, accumulait la salissure malgré les lavages au quotidien. La vieille femme, veuve de guerre, préposée au service de l'entretien et de l'allumage des poêles, faisait ce qu'elle pouvait pour donner à ces locaux une décence et surtout une salubrité.
L'hygiène était une priorité, assumée par nos maîtres avec sérieux. Une inspection des cheveux, des ongles et des oreilles, ainsi que des cols de chemise se répétait chaque jour avant d'entrer en classe. Au début nous craignions le verdict de l'enseignant ce qui, au fil des inspections, se dissipait, car nous avions acquis les rudiments de l'hygiène au quotidien et de ses bienfaits pour la collectivité et pour nous-mêmes. Il arrivait que ce contrôle était délaissé quelque temps pour reprendre sans préavis. Combien de salopards furent surpris dans un état proche de la négligence, ils reçurent une admonestation publique et vexatoire !
Plus tard, à l'école (place St Louis), on y construisit un préfabriqué, les jeunes filles furent séparées et scolarisées dans ce nouveau site. Les ruines de l'ancienne école de garçons avaient bien entendu disparu augmentant d'autant la surface de la cour. Nous retrouvions avec une indicible émotion nos anciennes copines de jeu à leur admission aux cours complémentaires. De nouveaux camarades venant des quatre coins du canton, voire de la Meuse ( le département et non le fleuve du même nom), vinrent grossir les rangs. La bicyclette était leur moyen de locomotion, ils bravaient les intempéries sans manquer un cours, un bel exemple d'assiduité et de courage. Pour certains à qui le trajet était important, les repas de midi se prenaient dans l'une des salles de cours où chacun sur le poêle chauffait sa gamelle, comme le père à l'usine.
Ecole des Garçons place St Louis avant sa destruction par bombardement en mai 1940.
L'école de filles, place du monument aux morts, détruite en mai 1940.