Cérémonie patriotique
Le monument aux morts érigé au centre d'une placette coincée entre l'école communale et l’abbatiale, tournait le dos à l'hospice et regardait vers la Porte de France. Dans ce périmètre relativement restreint se casa aux cours des cérémonies patriotiques un certain nombre d'éléments disparates qui formaient un carré autour de la sculpture en pierre. Dans cet étroit périmètre vite comblé par les scolaires, encadrés de leurs maîtres, tournaient le dos à l'hospice, observateurs attentifs à la mise en place, quelque peu laborieuse ou confuse, d’autres participants. Les anciens combattants des deux guerres mondiales s'alignaient instinctivement derrière les drapeaux en emplissant le côté école, les gendarmes se collaient à eux. Tant bien que mal, dans l'espace des tilleuls, se répartissaient les musiciens de l'harmonie, les sapeurs pompiers en tenue d'apparat, casques scintillants. La foule garnissait le reste. Et enfin, le dos à la grand' rue, les notables, à leur tête, monsieur le maire encadré par les présidents des associations combattantes et le chef de la brigade de gendarmerie. Un cérémonial compliqué s'ensuivait avec un dépôt de gerbes, des coups de clairon, de sonnerie « aux morts », de « Marseillaise » chantée par tous et jouée magistralement par l'harmonie. Les discours rappelaient la solennité de l'instant, les drapeaux claquaient au vent glacial de novembre, s'imprégnaient d'eau de pluie en mai ou fléchissaient un peu sous l'ardent soleil de juillet.
Les anciens combattants bardés d'une batterie de cuisine (décorations dans le jargon militaire), l'œil humide, semblaient humer l'air du temps dans une pose un peu gauche qui ne leur est plus coutumière. Les plus vieux, ceux de 14, redressaient une moustache tombante et reniflaient une émotion contenue. Il y avait de quoi! Quand on sait leur calvaire enduré durant près de 52 mois ! Quand on lit, gravés dans la pierre, la longue liste des noms de leurs camarades tombés aux champs d'honneur à la fleur de l'âge, noms qui s'alignent dans un ordre alphabétique pour ne frustrer personne dans la préséance, en avaient-ils le choix? Noms qui rappellent que chaque famille a perdu un être cher, voire plusieurs. Ces anciens se redressaient, fiers d'être là, témoins d'une imbécillité politique qui les jeta dans l'enfer sans avoir su éviter l'irrémédiable engrenage des carnages. Ils étaient là, rescapés ou invalides dans un recueillement émouvant, songeant sans doute à leurs camarades d'enfance, d'école ou de travail, qu'ils ont perdus à jamais, emportant leurs secrets qu’ils ne pourront plus échanger.
Ces anciens, plus jeunes de 20 ans, qui ont fait la dernière sans démériter, la poitrine moins clinquante d'artifices, éprouvaient les mêmes émotions que leurs pères présents à qui ils devaient leur vie et failliront la perdre à cause des mêmes décideurs aventureux. Deux générations qui ont payé cher leur obéissance à l'ordre pour l'ordre parce qu'ils étaient respectueux et soucieux de la pérennité de la République. Ils n'en étaient pas les responsables mais seulement les victimes. Victimes d'une doctrine démagogique engendrée par l'imprévoyance ou l'ignorance des faits, par bravache, incompétents qui ne surent pas analyser la situation par laquelle ils entraînèrent le peuple tout entier dans le malheur. Les responsables ont-ils eu de la reconnaissance? Pourquoi faire? Puisque personne ne leur demande des comptes sur ce système bien élaboré qui ne laisse aucune chance à d’autres prétendants et qui permet de s’échanger les postes ministériels en toute sérénité. Alors la roue de la fortune tourne sans fin à leur avantage et roue ceux qui ne comprennent rien à leurs prévarications. C’est cette inexpérience qui autorise les plus démagogues à promettre sans vergogne des lendemains qui chantent pour le plus grand malheur d’un peuple trop maniable.
La cérémonie s'achevait avec un goût d'amertume, car ce n'était pas une fête, mais une obligation que l'on se devait, que l'on s'imposait, que l'on ordonnait par décrets afin de se repentir. Ca faisait toujours du bien à celui qui la pratiquait au nom des autres qui ne demandaient rien et qu'ils n’y étaient pour rien. Musique en tête, suivis par les notables, les drapeaux, les combattants, les pompiers, les scolaires, la foule dissipée mais fidèle. Le défilé commençait encadré par les chiens cherchant leurs maîtres, perturbant l'ordonnancement. Coup de pied par-ci, coup de gueule par-là, mais les canidés étaient têtus et continuaient à défiler… dans tous les sens. La place se vidait, le monument embelli de fleurs fraîches et de petit drapeaux tricolores retrouvait pour un temps l'oubli et le silence, le silence des morts... de ceux qui n'ont plus rien à dire...ou qui n'ont jamais rien dit...et qui ne diront jamais plus rien...
Un vin d'honneur, offert par la municipalité, clôturait cette demi-journée de souvenirs et de rappel à la mémoire comme si ces gens pouvaient changer le monde. Les élèves buvaient de la limonade, un verre seulement, car ils étaient trop nombreux et aussitôt le verre avalé, quittaient les lieux. Les anciens buvaient du vin blanc, pas du bon, pourtant payé de leurs deniers. Pour un temps, ils se racontaient une histoire vécue, tellement incroyable qu'elle ne était pas crue. Le plus décoré (en nombre de médailles), monsieur Matagne, traînait les pieds comme pour faire durer cette journée qui était la sienne. On le contemplait comme un valeureux sorti d’un autre monde. Quelques-uns poursuivaient un chemin de croix, de café en bistrot, ils tentaient d'oublier qu'ils avaient été des héros, des sacrifiés pour rien, pour que les grands se resserrent les mains... Jeu de main, jeu de vilain!
Un tour d'horizon me suffisait pour fixer les visages passablement vieillis de ces anciens, semblables au portrait de l'oncle Désiré, tué dans la fleur de l'âge tout au début de cette sale guerre, pendu dans son cadre relégué dans ma chambre. Son regard compatissant était le témoin de mes vicissitudes et de mes turpitudes. Chaque jour, j'avais une pensée pour lui, cet inconnu qui meublait mon âme, à qui je confiais mes petits secrets. J'avais l'impression, à son sourire changeant, qu'il me comprenait et avalisait mes intentions. Au cimetière, il dormait près de sa sœur ( la maman d'Alcide) décédée prématurément en 1944. La dernière image que j'eus d'elle, fut de l'apercevoir dans son lit, agitant sous les couvertures ses deux moignons de jambes sectionnées.
Une autre pensée me torturait l'esprit et me déchirait l’âme. Mon grand-père, lui aussi, combattant de cette même et impitoyable boucherie, n'y était jamais présent, comme exclu. La croix de St Georges, si durement gagnée en 1915, n'aurait certes pas terni la comparable Légion d' Honneur et sa présence physique aux cérémonies les aurait aussi rehaussées d'un acteur valeureux des armées alliées. À ce propos, on nous lisait l'hécatombe non exhaustive, résultat connu, comptabilité morbide, où l'on dénombrait un à plusieurs disparus dans chaque famille. Mon grand-père, lui aussi avait perdu des parents, les survivants avaient été ignoblement massacrés, femmes et enfants compris, par la furie des Rouges dont on vante encore les bienfaits.
Parmi ces héros, un seul n'est pas avec eux, puisque chargé du commandement des sapeurs pompiers. Celui-là, quoique modeste, est un combattant émérite, la croix de chevalier de la Légion d'honneur l'atteste, tache rouge sur le cœur, portée sans ostentation. Roger Résibois, lieutenant en 14/18, œuvre dans toutes les associations mouzonnaises, convaincu de la nécessité d'être au service des autres, sans contrepartie. J'avais une attirance particulière pour cet homme de haute taille, portant beau sans fierté, affable avec tous, y compris les enfants qui le lui rendaient bien. Il exerçait un métier difficile et dangereux, celui d'artisan-charpentier-couvreur. Le sort fit qu'il disparaîtra tragiquement dans d'affreuses souffrances le 13 octobre 1948. Une chute du toit de la chapelle rayonnante de l'Abbatiale sur un arc-boutant le projetant sur les grilles du mur d'enceinte qui eut raison de sa hardiesse et de son destin. Son adjoint, l'adjudant Alphonse Clément le remplacera à la tête des pompiers et gagnera le grade de sous-lieutenant. Comme son ancien chef, il a été lui aussi ancien combattant de la grande guerre où il y avait gagné de nombreuses citations ainsi que la Médaille militaire. Engagé volontaire en 1914, il combattit successivement sur les fronts de Lorette et de Verdun où il fut fait prisonnier, libéré le 25 décembre 1918 avec le grade d'adjudant. Cet homme, humble et de grande discrétion, était vice-président des anciens combattants et de la société de pêche, secrétaire de la caisse des écoles publiques. Mais le sort s'acharnera à nouveau. Monsieur Clément ne survivra pas longtemps à son chef et ami, il disparaîtra le 16 septembre 1951.
Les décorés à titre militaire se sont succédés au fur et à mesure que les attributions officielles les eurent enfin honorées. Le maréchal des logis-chef Deledicque, chef de la brigade de gendarmerie, Michel Humbert reçurent la médaille militaire ainsi que les gendarmes Robert Lenoir et Brimont. La croix de guerre fut remise à Louis Lanotte, ancien de la Résistance du groupe « Hercisse-Cordier ». Le quotidien « L'Ardennais » rapporte la troisième citation acquise en Indochine par le sous-lieutenant Albert Jacquot.
Tous des héros, des héros pour rien, qu'on salira à volonté, hormis ceux de 14, traités de tortionnaires ou d'assassins, selon les époques coloniales, par des mouvements politiques, au passé peu reluisant ; ayant plus d’atermoiement pour l'ennemi du moment que pour leurs compatriotes. Ces tristes sires, la tête haute, le verbe acéré, depuis des décennies ruinent le pays, la nation, en toute impunité, au nom d'une idéologie abjecte qui a trop prouvé son système de réduction de la condition humaine et de la pollution de l'environnement. Et ils seront là encore longtemps, encrassant nos esprits, car les gouvernements, empêtrés dans leur compromission, voire leur collusion, n'ont pas le courage de les en chasser avec l'aide de ces héros qu’ils n'ont pas su et voulu protéger. C'est à vomir.
Le monument aux morts et l’Hospice.