Le pont emporté
Toute la famille est à la fenêtre du 1er étage à épier le fleuve qui fait des siennes. Le 1er étage est en fait un rez-de-chaussée, côté jardin, et un étage, côté Meuse. L'entrée, côté jardin, donne directement dans la grande pièce unique qui sert de cuisine et de salle à manger. On accède à la cave par deux côtés, soit par la pièce en question en utilisant la trappe, soit par le côté Meuse par la porte de la cave-remise. On va à l’étage supérieur, par un escalier aboutissant à un long couloir qui dessert deux chambres et la rampe d'accès au grenier. Chacune des chambres a une fenêtre sur la Meuse et la grande salle : deux fenêtres de même orientation. Côté jardin, seul le couloir du 1er étage a une ouverture. Pour une famille de cinq personnes, à l'époque, c'est une richesse. Le confort est spartiate, une cuisinière à bois chauffe l'ensemble, un évier sans eau courante. Nous y sommes bien et aussi bien avoisiné, car notre voisine, veuve de guerre, vit seule dans un logement semblable, moins une chambre, accolé au notre.
C'est notre premier hiver, et il est mémorable. Depuis plusieurs jours, nous regardons avec inquiétude la montée des eaux. Elles ont dépassé la limite connue par notre voisine qui, en général, léche le pas de porte de la cave et neutralise l'accès aux cabinets communs accotés au mur mitoyen des jardins des remparts. Cet hiver 1947-48, le toit des cabinets a complètement disparu, recouvert en totalité par des flots boueux qui visiblement continuent à s'élever. En ouvrant la trappe, nous constatons qu'il ne restait que 20 cm à peine pour que l'eau atteigne le plancher. C'est donc avec une certaine tension que toute la maisonnée observe ce fleuve devenu furieux qui charriait des objets hétéroclites : niche à chien, sceaux, planches, bottes de paille, branches arrachées aux rives, troncs d'arbre et même un cochonnet, le ventre en l'air. Cette insolite composition s'acharne sur les piliers de bois du pont en aval. Ce pont provisoire en bois, à peine achevé, a remplacé la passerelle depuis peu. Les eaux impétueuses touchent maintenant son tablier, et en quelques heures le frappent avec violence. On craint le pire. La population, curieuse, a disparu de ses abords où elle ne s'y aventure plus à cause de la furie du courant qui arrache tout sur son passage. L'endroit est lugubre sous un ciel couleur d'encre qui transpire une froide humidité. La nuit n'a pas tout à fait chassé le jour que déjà se dessine, sur le sombre firmament, une nuée d'oiseaux noirs croassant leur déconvenue à propos de leur pâtures envahies par les eaux. Ils s'en vont vers l'Est rejoindre la corbeautière près du déversoir de l'usine Sommer, entre la vieille Meuse et le canal. Endroit judicieux, bien protégé contre une pénétration aisée.
Le redoux, la fonte des neiges, la dislocation des glaces aggravent la situation en un temps record. Des énormes blocs de glace dérivent, emportés par un courant rapide, qui donnent de sérieux coups de bélier contre les brises-lames plantés devant les piliers du pont pour les protéger. Ces chocs générent des bruits sourds, violents qui augmentent notre angoisse. Mon père décide qu'il faut quitter les lieux au plus tard le lendemain matin.
Soudain dans la nuit, un long et terrible gémissement suivi d'un craquement sinistre, nous réveille. Depuis la fenêtre de nos chambres, dans le déchirement du ciel, une faible clarté filtre du noir épais, nous voyons une brèche géante entre deux groupes de piliers. Le pont vient de céder et ses débris emportés comme de vulgaires fétus de paille. L'eau, rendue libre, s'engouffre sans retenue dans ce passage, créant en aval des vagues imposantes et des remous gigantesques. C'est la répétition de la crue de janvier 1941 dont le pont de bois de l'époque a été emporté avec la même violence des eaux. Cela, la voisine ne nous l'avait pas dit! Nous avons vécu un drôle de 1er janvier. Décidément tous les mois de janvier se ressemblent.
Chose étonnante, nous apprenons le lendemain que le pont a d'abord cédé en partie vers les 19 heures, mettant en position critique quelques piétons affairés. Le tumulte général a couvert les bruits de cette première destruction.
En aval, à l'ancien gué relié par les berges de la gravière et du chemin desservant les deux châteaux Sommer, un pont de bateaux permet provisoirement l'ouverture au trafic. Il faut attendre tout de même plus de 10 jours avant que les piétons soient libres de circuler.
Le 3ème Bataillon du Génie de Mézières s'emploie à réaménager la brèche du pont emporté à l'aide d’un pont métallique, appelé pont Bailey. Le nouveau pont a gagné en allure et en solidité, mais conserve la partie sauvegardée en bois, donc fragilisée. C'est un spectacle à ne pas manquer. Le pont Bailey est un pont militaire qui a été étudié et mis au point par des spécialistes anglais et américains. Un gros mécano, facile à monter quand on connaît le mode d'emploi. Des pièces métalliques sont amenées à pied d’œuvre par camionnage depuis le dépôt de la caserne du Génie. On les assemble sur place, à terre, en faisant porter la base sur des rouleaux. À bras d'homme, le pont est poussé depuis la berge du départ jusqu'à ce qu'il porte sur la culée d'arrivée, aidé par des treuils disposés sur l'autre rive. On pose ensuite un tablier de bois et on fignole les finitions.
À la pause du soir, un caporal-sapeur, employé à la restauration du pont, chaussé de brodequins à clous, glisse sur les poutrelles métalliques et tombe dans les eaux à nouveau en crue. Jean-François Loir, témoin de la scène, se jette sans hésiter dans le fleuve pour essayer, en vain, de sauver le malheureux. Il y gagna la médaille de dévouement et de courage remise par le Préfet des Ardennes et un bon rhum que personne ne voulut partager. C'était courageux de sa part quand on sait qu'il a deux enfants en bas âge. Le corps du malheureux militaire ne fut retrouvé, au barrage de Villers-devant-Mouzon par les frères Hurpet que bien longtemps après l'inauguration du nouveau pont.
L'hiver suivant, nous eûmes des préoccupations non fondées, tout se passa bien, mais mon père prit la décision de déménager, n’ayant plus confiance en ce fleuve imprévisible. Il profita du mariage de sa jeune sœur qui libérait son logement pour s'en approprier.
Une autre raison le poussa probablement à prendre cette résolution. Les rats privés de logement par les trop fréquents débordements fluviaux n'eurent comme solution que de chercher refuge dans le domaine des hommes. On en voyait partout, dans le jardin, rôdant autour de la basse-cour perturbant les poules, dans la rue même, trottant menu, l'air affairé comme des huissiers de justice. Partageant le grand lit avec mon frère, je vis dans la pénombre un énorme rat ramper anxieux sur les couvertures et s'installer près du visage de Jacky. Dans son demi-sommeil, il prit la bête pour le chat et tenta de le caresser. Le rongeur surpris par le geste le griffa au visage lui laissant une marque à jamais indélébile. Tandis que notre chatte trop harassée par des nuits et des jours de chasse avait pris son parti de coucher avec ma sœur, laissant ainsi le champ libre à l'invasion. Ingratitude!