La B.A.
L’instituteur, au cours d'une leçon de morale, nous rappela qu'il était de notre devoir d'opérer une bonne action. Il avait pris la précaution de s'assurer qu'elle se réaliserait au plus tard le lendemain pour ne pas l'omettre et pallier l'urgence de la nécessité. Nous avions la charge d'apporter au matin du dit jour de quoi confectionner à l’aide d’un carton récupéré un colis destiné aux vieux indigents. Un recensement du nécessaire avait été élaboré au préalable.
Selon la générosité parentale, chacun avait amené, qui des fruits, qui des légumes, qui des conserves, biscuits etc... Fiévreusement nous étalâmes le tout sur le bureau de l'enseignant et triâmes par lots les produits, ensuite nous répartîmes équitablement dans les colis le résultat obtenu. Ces derniers, ficelés et nantis d'une étiquette sur laquelle nous avions calligraphié avec application le nom du destinataire. Le tout campait au fond de la classe, en attente de la distribution prévue à la fin des cours. Chaque couple d'élèves reçut un colis avec la recommandation expresse de rester un moment afin de sortir les bénéficiaires de leur isolement. Ces instants furent émouvants.
La première action dont je me souviens est encore marquée en ma mémoire. Jean-Claude et moi allâmes dés la sortie de l'école au domicile du bénéficiaire désigné. La nuit était tombée et nous pataugeâmes dans une épaisse couche de neige fondante qui détrempait nos souliers et mouillait nos chaussettes. Les pieds glacés, nous pénétrâmes dans un profond couloir qui sentait le remugle, cherchant à tâtons l'hypothétique bouton électrique pour nous rendre plus sûrement à l'étage. Ce fut le rai de lumière filtrant sous la porte de l'appartement qui nous guida. Après notre annonce à travers la porte, une voix d'homme nous invita à entrer.
La pièce unique était tout en longueur, la grandeur des meubles ajoutait à son étroitesse. Une ampoule pendouillait à un fil crasseux, diffusait une faible lumière jaune qui allongeait les ombres. Au fond, près de la fenêtre donnant sur la Grand-rue, le vieillard assis recroquevillé, nous dévisageait avec un sourire malicieux. Il avait sur le dos une couverture et se chauffait les mains au-dessus d'un poêle qui hoquetait une fumée âcre de charbon mal consumé. La pièce était froide et humide et sentait une moisissure fortement imprégnée. Probablement, l'homme venait seulement d'allumer son feu, par économie sans doute ou pour chauffer la maigre pitance. Le malheur s'affichait dans cette pièce et j'étais mal à l'aise d'avoir violé cette misérable intimité.
Il nous invita d'un geste à déposer le colis sur la table encombrée d'objets hétéroclites, puis s'enquerit du contenu. Ce fut enfin lui, par sa volubilité, qui brisa la glace, puisque nous n’étions pas capables d'entamer la conversation. Ce fut de la sorte plus facile. Nous nous rendions compte que le vieil homme se complaisait dans cette infortune commune à tous les gens de sa génération. Quand on ne connaît pas le meilleur, on se contente du peu et c'est déjà beaucoup. Avec une gravité affectée, il aimait nous rappeler cette formule de sa composition : « quand on a rien, on rêve de tout !; quand on a tout, on rêve de rien ! » Une belle leçon d'humilité. Des liens se nouèrent avec notre nouvel ami qui visiblement apprécia cet acte gratuit et salutaire. J'étais plus à l'aise sachant qu'il ne souffrait pas de cette affliction, mais je gardai au cœur une indicible amertume.
Nous n'étions pas les seuls à pratiquer la solidarité. La mairie signait des bons de charbon et d'autres produits de première nécessité. Les voisins aussi apportaient les reliefs d'un repas ou le produit d'une pêche généreuse ou d'un lopin de terre qu'ils cultivaient amoureusement. D'autres gestes encore comme le bois à fendre et à remiser, le seau de charbon ou l'eau à tirer à la pompe. Un regard humide, une caresse des cheveux suffisaient à notre récompense soulignée par l'éternel propos : « Ché ben mon' fi ! ».
Le maire, monsieur Soupez, commandant à la retraite, avait tenu à organiser, en octobre 1948, une fête au bénéfice des vieux travailleurs. Les jeunes gens s'y associèrent en réalisant la partie artistique, théâtre, chants et danses à l'intention de ces vieillards qui jouirent des prestations. Le lendemain dimanche, un goûter fut servi dans les locaux de l'hospice, et un bal invitant jeunes et vieux clôtura la fête sous la direction d'un excellent orchestre.
Une autre fois, une idée germa dans la tête d'un élève-penseur, qui fut reprise à l'unisson. Pourquoi ne pas offrir un pot au feu à nos vieux ? Idée géniale en soi qui réclamait une contribution onéreuse, car un pot au feu sans viande eut été inconvenant. C'est une erreur de croire qu'une affaire conclue est une page tournée. Voilà donc qu'un autre élève humanitaire indiqua au maître qu'à la suite de cette action positive, on ne pouvait pas en demeurer là, qu'il fallait réitérer le geste au moins... mensuellement. Et pan! Unanimement la classe approuva, parce qu'il est de bon aloi d'être dans l'air du temps, quelles qu’en soient les conséquences, sauf quelques timides dont je fus. Comment faire comprendre à ma mère qu'il fallait répartir le maigre magot avec plus malheureux ? Elle avait déjà sur les bras ses deux vieux et les veuves, ses voisines :
« De l'argent pas question! des légumes ? le jardin suffit à peine à nos besoins et il n'est pas élastique ». D'autant que la cave inondée cet hiver a détruit une grosse partie de la réserve », dit-elle sans pour autant rejeter l'idée généreuse et de poursuivre : « l'année prochaine, attelle-toi à la recherche d'un bout de terre et cultive les légumes dont tu as besoin pour ta générosité. Invite aussi tous les donateurs à t'imiter, cela les fera réfléchir avant de parler à tort et à travers ».
Que répondre à ça! Je négociai secrètement avec le prof, qui consentit que l'idée était, somme toute, un peu démesurée. Les pauvres vieux n'ont pas eu leur pot au feu mensuel. J'ai culpabilisé longtemps par cet acte de démission, mais je n'aurais pas eu le courage de voler le fruit de labeur de mes parents.
Tous unis comme au front, les anciens combattants consentirent des efforts qui mêlaient l’organisation des fêtes et des actions indispensables à la récolte de fonds au profit de nos vieux sans distinction. Ces gens-là furent actifs.
Quête en faveur des vieux
Décembre 1951 : D'après FO (le syndicat Force Ouvrière) au sujet de la journée des vieux :
« Cette année encore la misère s'est accrue dans les foyers, l'hiver est là, dans un climat malsain et rude, le charbon a augmenté (sans parler du reste), les revenus de nos vieux camarades (quand il y en a) ne suffisent même plus à leur garantir la nourriture. Vont-ils endurer encore plus de misère ?
Nous, nous disons, non ! C'est pourquoi nous ne craignons pas de faire appel à la générosité de nos camarades salariés de toutes branches en leur demandant de faire le même geste qu'il y a deux ou trois ans, c'est-à-dire de donner à nos vieux une heure de salaire. ».
Avis de la préfecture : « c'est donc dimanche 9 décembre qu'aura lieu dans toutes les communes des Ardennes, la grande journée départementale des vieux, organisée par la Caisse départementale, sous le haut patronage de monsieur le préfet des Ardennes. Ce qui caractérise cette journée de quête, c'est que l'intégrité des sommes recueillies restera dans la commune pour être répartie par le Comité local d'aide aux vieux. »
Une quête était la coutume au cours d’un mariage. Elle était généralement destinée à nos vieux nécessiteux. Il était de bon ton pour les invités de prouver leur générosité d’autant que ce genre de cérémonie ne se répétait pas à l’envie et que l’on avait en arrière pensée ses propres vieux.
Pour clore ce chapitre : un acte de probité tout à fait remarquable de la part d'un jeune de 12 ans, Marcel Renaux. Il trouva un portefeuille relativement garni. Son acte de l'apporter à la Mairie lui valut une récompense de la part du propriétaire qui lui remit 500 fr aussitôt versés à la caisse des vieux travailleurs. En aurais-je fait autant?