Les maîtres du primaire
Chez les garçons du cours moyen, un nouveau maître fut affecté. Sa jeunesse, sa sveltesse et son élégance, nous firent, au premier abord, une bonne impression qui s'avéra exacte par la suite. Rémy était son patronyme. Pour garder la maîtrise de ces garçons turbulents et impatients d'en découdre, ce jeune instituteur avait trouvé un moyen de calmer leurs ardeurs. Quotidiennement, il invitait les élèves à franchir les fenêtres à guillotine donnant sur le port en adoptant une discrétion de sioux, afin que le directeur ne s'en aperçût pas. C'était verboten en dehors des cours prévus à cet effet. Nous nous dissimulions, cassés en deux, jusqu'à l'aire des marronniers, désencombrée des matériaux hétéroclites communs à tous les ports fluviaux. Pendant près d'une heure dans un silence dompté, nous nous défoulions dans des jeux collectifs que le maître dirigeait avec maestria. Lorsque enfin, il jugeait que nous étions suffisamment fourbus par l'intense activité, il donnait l'ordre de regagner nos places par le même itinéraire insolite. C'était gagné, une complicité naquit entre l'enseignant et les élèves qui attendaient quotidiennement la juste récompense pour l'effort réclamé.
Cette escapade n'eut qu'un temps, surpris dans ces ébats illicites, il fût rappelé à l'ordre et au devoir d'obtempérer. Son caractère s'aigrit au fur et à mesure que notre agitation prenait à nouveau le pas sur la placidité. Les remontrances et les appels au calme n'eurent plus d'effet. Dans ces conditions, exceptionnellement, il employait la manière forte en utilisant la règle de métal comme moyen de coercition. Les coups pleuvaient sans retenue sur les bouts des doigts joints et présentés à sa demande. Il nous invitait à nous mettre à genoux sur la dite règle pendant un temps plus au moins long en relation avec la gravité de la faute ou de la négligence. Il s'en prit à Michel, pourtant fils d’une institutrice, qu'il arrachait de son banc en le soulevant par les deux oreilles et le promenait ainsi à travers la classe. Nous étions terrorisés par ce comportement inaccoutumé.
Cependant, il savait aussi parfaitement triompher de ces débordements fâcheux en nous octroyant un répit salutaire soulageant notre tension nerveuse. Le clou de la décompression fut de réaliser sur papier et au crayon la bonne tête de Lionel, désigné comme modèle. Nous comparions les résultats surprenants des portraitistes en herbe dans une hilarité autorisée.
La période scolaire était bien avancée quand un jour, monsieur le directeur, suivi de deux jeunes inconnus firent leur apparition dans la salle de cours. Il présenta à l'instituteur et à l'ensemble de la classe manifestement interrogative, les deux nouveaux élèves, qu'il nomma doctement : « Orlando et Bruno ». Ces deux immigrés italiens ne parlaient pas un mot de français. Le maître se focalisa sur les nouveaux venus et nous ficha une paix relative en échange de quelques concessions réciproques. Il nous avait mâtés subtilement.
Les deux nouveaux compagnons, accomplirent en quelques semaines un progrès considérable. Des échanges en français pouvaient enfin se concrétiser et remplacer progressivement la fastidieuse et pénible gestuelle. L'essentiel était dit avec encore une pointe d'accent épouvantable mais compris tout de même. Nous nous efforcions d'apporter patiemment une timide correction à leur imperfection sans aucune animosité ou agacement. Les deux frères s’intégrèrent vite à nos jeux bien qu’un peu réservés par une certaine maturité causée par les vicissitudes d’un dépaysement. La majorité des élèves les avaient adoptés sans préjugés.
Monsieur Rémy ne reprit pas les cours l'année suivante, il avait sollicité un poste d'enseignant à Djibouti, qu'il obtint. Cela nous importait peu, nous accédions aux cours supérieurs chez un nouveau maître, monsieur Perrin. Il se chargeait de nous transmettre un savoir indispensable au concours d'entrée au cours complémentaire et au certificat d'études primaires pour ceux qui avaient passé l’âge idoine. Poste clé pour un enseignant, qui sera jugé sur sa capacité à obtenir de bons résultats avec des cancres pas trop motivés, mais néanmoins suffisamment sérieux pendant l'étude. Une discipline de fer régnait sans que nous en souffrissions, étant donné que nous avions été forgés par le précédent régime. Il faut cela quand on doit maîtriser une bonne vingtaine de gars dont la plupart quitteront l'école ayant atteint la limite d'âge des 14 ans avec le certificat en poche.
À la décharge de monsieur Rémy, il eut son heure de gloire. Dans l'année qui suivit son départ fut institué une obligation de subir des épreuves sportives obligatoires. Le brevet sportif scolaire suivi du brevet sportif populaire à échelons graduels récompensaient les futurs champions olympiques, répartis par classes d'âges et par échelon acquis. Le crassier du port et la route des marronniers suffisaient à nous éclore dans cette discipline, moyens plus que modestes, à l'image des efforts financiers consentis par l'administration académique.
Nous avions deux as dans la nouvelle classe qui se rivalisaient en connaissances : René, surnommé « Radar » qui répondait à toutes les questions quel qu'en fut le sujet. Jean, dit Jeannot, le plus brillant en français et en math. Le reste de la classe, trop poli pour empêcher ces deux-là de s'épanouir, ne répondait que s'il était interrogé.
Cet instituteur avait parfois des réactions brutales. Il s'en prit un jour à Pierrot (l'Italien) qui foncièrement n'avait rien d'un négligent, il participait aux leçons consciemment mais d’une manière limitative. Après avoir reçu un magistral aller retour, il fut conduit avec force au tableau pour davantage l'humilier, il lui reprocha d'avoir cédé aux pleurs et, le calma autoritairement en lui demandant de goûter ses larmes et d'instruire ses semblables de ce qu'il percevait comme saveur. Ce fut l'occasion de pratiquer un exposé sur les glandes lacrymales. Un cours excellent dont nous nous souviendront longtemps à cause de la crainte ressentie ce jour-là.
J'avais pris en pitié la victime. Je le connaissais comme un garçon docile, comprenant qu'il n'était pas toujours facile de tenir des heures dans une rigoureuse discipline quand on a l'âge de la vitalité excessive. D'autant que ce camarade se devait, après les cours scolaires et l'heure d'études supplémentaires, de satisfaire à une obligation parentale. On lui donnait chaque jour des cours d'accordéon : pas question de se dissiper dans des jeux futiles après l'école. J'étais souvent témoin de ses répétitions, parce qu'il me le demandait, croyant sans doute faire fléchir son père pour obtenir une dérogation. Elles étaient interminables, son professeur exigeait le professionnalisme, d'où la nécessité de répéter inéluctablement les mêmes morceaux jusqu'à la perfection. Des larmes à nouveau coulaient sans que cela émeuve les adultes présents. Au bout d'un temps nous le laissions dans sa peine et son calvaire, profitant du bonheur de goûter un peu de liberté.
Pierrot, m’initia à gober les œufs. Nous les récoltions dans le poulailler de mes parents. Au début, j'éprouvais de la réticence et du dégoût, puis oeuf après oeuf, j'appréciais le contenu encore chaud,. Mais voilà, comme il était gourmand et moi aussi, mon père à la suite du maigre résultat de la ponte inaccoutumée, en avait vite conclu à un chapardage organisé. J'ai dû céder sous la pression d'un interrogatoire poussé et reconnaître les faits. Les poules avaient enfin retrouvé leur vitalité et Pierrot fut privé de les visiter.
Nous avions tout de même des moments privilégiés grâce à la compétence du maître qui excellait dans les aventures extraordinaires des explorateurs contemporains. Nous accompagnions Charcot dans ses campagnes des régions polaires sur son bateau le Pourquoi pas. Nous éprouvions les péripéties ressenties par Paul-Emile Victor, cet autre passionné de l'Antarctique, érudits que nous étions dans une ambiance douillette. Nous évoluions avec Auguste Piccard, ce Suisse, explorateur de la stratosphère en ballon, sondant également les grandes profondeurs sous-marines, inventeur du bathyscaphe. Nous découvrions les fantastiques chroniques sahariennes d’un voyageur dont j’ai oublié le nom..
Ces évocations furent reprises plus substantiellement au cours complémentaire s'ajoutant à la littérature et aux poésies des découvreurs de notre vaste empire. De quoi faire rêver plus d'un jeune sur un monde inconnu empli de mystères et de secrets à peine dévoilés.