Comme un mauvais film !
Grand-père avait alors un petit verger perdu sur un tertre parmi d'autres vergers. L'ensemble formait un fouillis d'inextricables dédales, limité par les routes Royale et Nationale. Pour y accéder depuis la cité polonaise (Fonderie), nous empruntions la rue Pivenelle et la rue Royale par derrière les casernes. Cet accès-là, quoique plus long, est plus praticable que par la route Nationale dont les pentes des talus y conduisant sont trop raides.
En ce second automne de la libération de l'occupant, chaque jour nous nous rendions à la cueillette des fruits par l'itinéraire longeant l'arrière de la caserne des anciens 155ème et 136ème R.I.F. À notre gauche, nous laissions le chemin menant au stand de tir militaire désaffecté (près de la ferme Brion). À notre droite, dans un enclos affecté aux prisonniers de guerre allemands et aux abords du dernier bâtiment du cantonnement, existait un terre-plein relativement plat et suffisamment grand pour contenir une vingtaine de personnes. Du chemin, en légère élévation, nous étions des spectateurs privilégiés.
Chaque matin sur cette aire, des hommes formaient un cercle autour d'un meneur occupant le centre. Il les commandait à coup de gueule et usait pour la manœuvre d'un long fouet de charretier qu'il faisait claquer en se délectant de l'effet produit sur les soumis. Tous, uniformément, avaient le torse et la tête nus, le pantalon long emmanché dans des bottes grossières de cuir épais et à la semelle ferrée, sauf l'homme du centre, habillé entièrement et paradoxalement en effets civils, la tête coiffée d'une casquette.
Comme des chevaux de cirque les concentriques s'exécutaient aux braillements de l'axé qui les menaçait du fouet dès qu'un mouvement ou un geste n'était pas conforme à ses ordres ! Il proférait des injonctions en allemand ou en français, mais compris de tous: " Coucher! Debout! Aufgestanden! Pas de gymnastique! So schnell! Assis! à plat ventre! Sur le dos! Schaffen ! Stehen ! Etc..." ponctuées par des claquements de fouet au-dessus des têtes, voire sur le dos d'un récalcitrant. D'autres fois, le maître du cirque organisait une course en rond avec sur la nuque des exécutants, un sac rempli de sable.
Ce ballet grotesque avait pour effet de provoquer chez les suppliciés une abondante sudation et entraînait une accélération du rythme respiratoire. L'effort était soutenu au point de voir chez les uns grandir démesurément les yeux dans leurs orbites et chez les autres se dessiner sur leurs bouches un rictus écumeux. Parfois les deux déformations défiguraient les plus faibles ou les moins résistants. Le civil n'en avait cure, il jubilait et vociférait un flot d'injures en s'acharnant sur le prisonnier qui manifestement épuisé perdait de sa superbe. Les quelques coups de fouet bien ajustés en guise d'encouragement lui donnaient la force de reprendre le manège.
De cette scène, je ne savais que penser, ce dompteur que je connaissais, était le père d'un de mes camarades de jeux. Plus tard en le croisant, j'éprouvais un inexplicable et indéfinissable malaise, je me remémorais l'exercice pitoyable qui défilait dans mon esprit comme un mauvais film.
« À la guerre, il n'est pas bon d'être un perdant » me disait mon grand-père témoin lui aussi de cette indécence. Je suppose que les conventions de Genève ne devaient pas s’appliquer à ce genre d’exercice pouvant être interprété pour un entretien de la condition physique. Chacun appréciera.
Le stand de tir actuellement
Cette caserne, dont la construction avait été achevée vers les années 1937, 1938, avait été prévue pour l'hébergement du 155ème RIF et du 136ème RIF (Régiment d'infanterie de Forteresse). Ces régiments l'ont occupée jusqu'au mois de mai 1940. Abandonnée, récupérée par les Allemands qui l’utilisaient en camp de prisonniers français. Ces derniers étaient affectés à des fins de travaux d'agriculture ou de réfections de voies de communications. Se mêlaient alors des Nord-africains, des Africains et métropolitains de toutes les unités.
Le 3ème Bataillon du 106ème Régiment d'Infanterie, composé en grande majorité de gars de la Haute Marne et de l'Aube, était commandé par le chef de bataillon Yvan Dupont. Cantonné à Mouzon et aux alentours, il y demeura quelques mois avant de le quitter définitivement le 24 janvier 1945.
En mai 1945, ce fut le tour des prisonniers allemands de l'occuper, encadrés par des unités de gardes récemment créées pour la circonstance comme le rappelle une note de la 2ème Région Militaire à laquelle les Ardennes étaient rattachées : « En raison de l'arrivée prochaine d'un contingent important de prisonniers de guerre de l'Axe sur le territoire de la 2ème Région Militaire, des compagnies de gardes vont être constituées à Laon, Beauvais, Amiens. Les réservistes non-spécialistes des classes 1935 et plus anciennes qui seraient volontaires pour être rappelés dans ces formations sont priés de se faire connaître d'urgence à la subdivision de Mézières. [...] »
Le préfet des Ardennes, G. Rastel, par une note du 4 avril 1945, informe la population sur le comportement à adopter auprès des prisonniers : « Les PG. Allemands sont ressortissants d'un Etat avec lequel la France est en guerre. Les civils français n'ont donc pas à faire preuve de familiarités avec les soldats ennemis, ni à engager des conversations autres que celles qui seraient nécessaires par les travaux en cours, ni à fortiori de donner des renseignements favorables ou défavorables sur les opérations militaires. Les conversations tenues à voix basses et en l'absence de tiers sont proscrites en tout état de cause et sont susceptibles d'entraîner des poursuites de leurs auteurs [...] ».
Les Mouzonnais suivent avec intérêt les différentes péripéties engendrées par cette nouvelle situation. Ce camp de près de 5000 prisonniers est difficile à gérer à cause de l'insuffisance de logements et de l'encadrement. Ces militaires déchus sont employés comme main-d’œuvre locale et devront se contenter d'une hygiène précaire et du rationnement commun à toute la population. Que dit, à ce sujet, le tome II de Mouzon d'hier et d'aujourd'hui, édité par les amis du vieux Mouzon : « Le camp est dirigé par le commandant Sauvage, secondé par le capitaine Sisnot de Beaumont- en- Argonne, le lieutenant Lejeune et l'adjudant-chef Mazy. [ce dernier, après avoir demandé sa retraite proportionnelle, restera à Mouzon et sera employé aux établissements Sommer].
La vie y est très dure, en raison des restrictions alimentaires, de la promiscuité, des conditions d'hygiène précaires et de la sévère surveillance exercée pour prévenir toute évasion. Quelques centaines de ces prisonniers sont employés dans les fermes pour les travaux automnaux, dans les entreprises de déblaiements (Aristide Bonarini), chez quelques artisans... Mais l'employeur doit impérativement les ramener au camp chaque soir.[...] »
Quelques prisonniers évadés sont repris par les gendarmes, les civils ardennais, voire par les Mouzonnais. (Source: collection l'Ardennais):
18 mars 1945, arrestation d'un prisonnier de guerre qui a quitté une ferme de Mouzon où il était embauché.
28 juillet 1945, monsieur Raymond Léger, auxiliaire des Ponts et Chaussées a remis aux gendarmes deux évadés allemands du camp d'Apremont qu'il avait arrêtés.
31 juillet, un prisonnier évadé du camp de Mouzon, capturé à Vendresse par Drouot et Massart. Lors de l'interrogatoire, celui-ci a déclaré qu'il s'était égaré et recherchait le chemin du camp.
À Beaumont-en-Argonne, un garde-chasse de Mouzon [monsieur Dumont] et son frère appréhendent deux prisonniers allemands évadés. Au cours d'un corps à corps, l'un des prisonniers est tué, l'autre est arrêté.
Carignan, vendredi 12 octobre à 22 heures, quatre prisonniers du camp de Mouzon s'étaient évadés le matin, ont été repris par les gendarmes alors qu'ils tentaient de passer la Chiers au pont Alix.
17 octobre, Monsieur Grenez, adjudant au dépôt des prisonniers à Mouzon a porté plainte pour vol de sa bicyclette qu'il avait laissée dans le couloir de sa chambre. [ l'histoire ne nous précise pas si cette bicyclette aurait été employée pour une évasion.]
20 novembre, en surveillance routière, au cours de la nuit, les gendarmes de Mouzon ont arrêté quatre prisonniers allemands évadés qui tentaient de regagner par étapes la terre de leurs aïeuls.
20 février 1946, deux prisonniers de guerre évadés du camp de Mouzon s'étaient cachés pendant 48 heures dans le blockhaus des baroutiers à Carignan.
Avant de quitter définitivement le camp prévu au début de l'année 1946, les militaires du camp de Mouzon ont remercié la population d'avoir assisté nombreuse à leur bal donné au bord de Meuse le 15 décembre et à la tombola qui s'ensuivit.
Les prisonniers seront répartis dans des camps mieux adaptés à leur surveillance, notamment au Dépôt n° 24 à Sedan sous la responsabilité du capitaine commandant la 339ème Compagnie de gardes (tirailleurs) et commandant d'Armes de la Place de Sedan.
Le 8 avril 1947, la libération en France est offerte à tous les prisonniers. La transformation du prisonnier de guerre (P.G.) en travailleur libre comporte la signature d'un contrat de travail d'un an. Le P.G. qui choisit la transformation ne pourra regagner ses foyers qu'un an après la signature du contrat, mais il sera libre en France dès la signature. Toutefois, les P.G. qui choisiront la libération en France, ne pourront, dans la situation actuelle, être engagés comme travailleurs libres dans l'économie française qu'à raison de 5.000 fr. par mois. En attendant qu'il puisse être classé, ils resteront évidemment P.G. De même, ceux qui renonceront au bénéfice de la libération en France resteront P.G. en attendant leur rapatriement [...] Ces P.G. reçoivent une instruction en allemand [...] la plus entière liberté de choix est laissée aux P.G.
La caserne de Mouzon ne retrouvera plus sa vocation première, désaffectée, après quelques travaux, ses bâtiments seront transformés en habitations destinées à de jeunes couples qui, en regard de la pénurie de logements, apprécieront l'étroit confort malgré l'austérité des lieux. La ville se dotera plus tard d’un parc H.L.M. pour reloger dans de meilleures conditions ces jeunes couples chargés de famille. D’aucuns ont regretté l’ambiance de la caserne.
La caserne à la fin de la guerre sur la route nationale reliant Sedan-Verdun