Les bains
Mon père avait pris l'habitude l'été de faire une ou deux traversées de la Meuse quand nous résidions encore auprès du fleuve. La proximité facilitait les choses. Il nous invitait, mon frère et moi, au bord du coup de pêche, à exécuter quelques mouvements sous son contrôle afin que nous puissions nous débrouiller seuls en cas de chute accidentelle dans l'eau. D’imposantes racines et blocs de pierre rejetés lors de l'explosion du pont entravaient ou gênaient nos évolutions, de plus une faune, plus ou moins ragoûtante, ne nous encourageait pas à poursuivre les cours. Déconcerté, mon père renonça à son projet en nous abandonnant à la sollicitude des nymphes des eaux.
Cependant l'envie des bains nous tenaillait, nous trouvions place dans une petite anse peu profonde où notre mère avait l'habitude de laver son linge. Elle avait entretenu ce coin sablonneux, facile d'accès et débarrassé des encombrements habituels, petit coin protégé des intrus par ses soins qu’elle surveillait à partir d'une des fenêtres du logement. Gare aux envahisseurs malvenus et nous en étions sans autre privilège. Il nous arrivait dans la frénésie des jeux aquatiques que nous soyons surpris par sa venue et étions bien vite chassés à coup de batte en bois, talonnés par un flot d'injures.
Vint le jour où Serge et Pierrot nous invitèrent à s'ébattre à l'îlot, petit bras du fleuve, en aval du pont, qui ceint une langue de terre à végétation sauvage et fait face au pré des bœufs, derrière l'usine Ollivet. Pour s'y rendre, il nous fallait emprunter le chemin alimentant les deux châteaux Sommer, puis longer une berge inextricable pourvue d'échaudures qui vous brûlaient les cuisses et les bras nus, pour tomber enfin sur une crique sablonneuse qui sert d'abreuvoir aux vaches du pré voisin ; C’est aussi là que le foot accomplit ses ébats. On y a pied et l'on peut traverser le gué pour rejoindre les hautes herbes de l'îlot. Cet endroit pouvait contenir toute la marmaille de la cour à Gérardin, fidèle au rendez-vous. Quand la ribambelle était enfin réunie, après les trois heures réglementaires qui suivaient le repas, ça braillait ferme dans l'îlot! Serge m'avait dégoté un petit trou d’eau qui nous permettait de ne plus se servir de nos pieds comme une ancre de salut. Grâce à cela, nous pouvions nager entre deux eaux sans toucher le fond avec nos genoux et peu à peu la tête émergeant de l'onde permettait d'aspirer l'oxygène nécessaire à notre survie. Nous avions acquis enfin la pratique de la natation et osions nous jeter dans l'autre bras du fleuve aux courants et remous menaçants.
Dans ce bras tumultueux, une drague nettoyait le lit à coup de godets voraces qui rejetaient son contenu dans une barge accotée bavant leurs eaux boueuses. L’élinde, solidaire du puissant bâtiment, déroulait sans fin ses chopes d'acier dans un bruit d'enfer. Un alerte unijambiste allait et venait le long du bastingage incertain et surveillait les bonnes manières du monstre mécanique dompté. Le capitaine, monsieur Jacob, dans une cabine surélevée suintant l'huile et les embruns, commandait la manœuvre à coup de tractions sur les élingues arrimées solidement à la rive. Ainsi errait la noria, avec sa barge agrippée à elle comme un appendice, croquant les fonds avec des craquements sinistres et créant dans les nouveaux sillons des courants perfides.
Ce lieu bouleversé attirait néanmoins René, dit Radar, qui m'invita après l'école à l'inspecter afin de repérer un futur parcours de pêche. J'adhérai au projet spontanément. Tous deux, déchaussés pour la circonstance, nous avancions précautionneusement en palpant du bout du pied le fond des abysses ténébreux. René devant, Roger derrière, dans les mains, les souliers aux chaussettes enchâssées. Soudain, René glissa sous la pression d'une vague fougueuse qui l'entraîna vers d'autres, plus furieuses, et firent de lui un pantin désarticulé. Les rapides l'emportèrent sans que je pusse faire un geste. Je restais sur place, médusé, impuissant, le voyant tournoyer sur lui-même, émergeant, par alternance, les pieds nues et les mains chaussées. Au niveau de l'égout de l'abattoir, le courant s'amplifiait. Sur la berge, à la suite de mes alertes répétées, attentifs au drame, Kapriski et Zendzian, dans un élan commun, accrochèrent par le fond de la culotte la malheureuse victime et la tirèrent au sec. René était sauvé des eaux et Roger d'un très mauvais pas, voyant déjà René à trépas.
Aux heures chaudes de l'été, la paresse commandait aux riverains d’aller au plus près, à la gravière faisant face au château. Ce site, au relief perturbé par les restes du pont, martyrisé par les ébranlements guerriers successifs recelait un trésor que seule la nature, dans sa pétulante créativité sait nous offrir. Dans ce paysage anarchique, nous trouvions de quoi étancher notre soif de distraction : blocs de pierres qui nous servaient de plongeoir, langues de terre étalées, idéales pour la fabrication d’embarcadères, forêt de roseaux où nous piégions les libellules bleues et construisions des huttes lacustres, bancs de sable où les alevins se chauffaient dans la dernière ride mourante contre la rive sur laquelle nous exhumions des solens et des moules, réduits pour la pêche aux goujons et aux perches qui se laissaient capturer facilement par les néophytes, armés seulement d’un attirail rudimentaire. L’ancien lavoir public, l’ancien gué qui ont légué leurs marques par des vestiges à peine visibles, eaux libres, non navigables, autorisant uniquement la frêle embarcation d'un pêcheur émérite qui luttait pour remonter l'impétueux courant et éviter les écueils agressifs. En ces lieux sauvages régnait une faune aérienne, terrestre et aquatique, liée par les lois naturelles, exprimant son envie d'en découdre. Mille senteurs indéfinissables, intenses et fugaces à la fois, mâtinées d'artificiel et de naturel, nous brouillaient l'odorat.
Avec les grands, nous osions une escapade au Jard. On y allait par la rive longeant le parc des Capucins, plus loin encore d’un kilomètre environ. Au pied d’une berge abrupte, on découvrait le bain en eau profonde, tourmentée par la vigueur d'un courant provenant de l'évacuateur de crues, lieu, réservé aux nageurs expérimentés en mal de sensations qui s'octroyaient en prime une douche à vous arracher les membres sous les chutes du déversoir. Plus à l'est, un bras de la vieille Meuse, impraticable, car trop luxuriant en végétations aquatiques, nous entraînait vers un ruisseau, l'alimentant en eau pure, né à quelques cent mètres d'une résurgence à l'ombre d'un bosquet. En aval, l'usine Sommer déversait le produit de ses lavages de matières laineuses et des excréments du lieu d'aisance suspendu à l'aplomb du fleuve. Ce bain paraissait plus hygiénique puisque oxygéné par le brassage occasionné par le déversoir, cette eau provenant tout de même du canal et ne présentait pas toutes les garanties du fait de sa stagnation relative.
Ces bains n'avaient pas l'aval de la municipalité et n'étaient pas pour autant interdits. Point d'accidents ou de noyades à déplorer, chacun s'était responsabilisé. Dépourvus de cabine, nous nous dévêtions derrière un buisson, les filles s'éloignaient du champ des regards fouinards en exagérant même les distances. Quelques malins les avaient précédés et les attendaient tapis comme des renards dans des herbes hautes, elles flairaient le piège et changeaient de lieu en agrandissant le champ d'action. D'autres plus prudentes recouvraient leurs attributs de bain encore mouillés par le vêtement de ville qui collait un peu au corps ; Le vent chaud faisait le reste et sauvait la pudeur. Dommage!
L'îlot sépare la Meuse en deux bras, à droite, où les barques sont amarrées, c'est la "gravière" actuelle.
Le lit du fleuve est là débarrassé des encombrants d'alors.
Le "Jard" ou le bain des grands. Les eaux proviennent du déversoir du canal.
Le déversoir