La solennelle
Une grande messe à notre intention. Un à un, les futurs confirmants recevront le sacrement par l'évêque qui imposera ses mains sur nos fronts en faisant ensuite l'onction en forme de croix. Avant l'heure, on ne cessait de nous répéter ce qu'il fallait faire, ce qu'il fallait exprimer, ce qu'il fallait chanter après chaque acte de la cérémonie etc... Ces règles me paraissaient de plus en plus complexes. Je me bornai à imiter fidèlement mes condisciples avec bien sûr un petit décalage de temps. J'observai, ceux de devant, qui comme moi, étriqués dans leur petit costume sombre tout neuf, portaient pour la première fois un vrai pantalon qui nous échauffait les jambes et nous gênait dans les génuflexions. On époussetait du revers de la main la poussière ramassée sur la planche qui auréolait nos genoux d'une tache presque blanche, criarde sur le fond bleu-marine du tissu. Le maître de cérémonie grossit les yeux quand ce geste non répertorié dans le rituel fut perçu. Les mains encombrées du missel d’une part et du cierge allumé d’autre part, nous admirions la flamme hautement perchée qui vacillait à vous faire chavirer. Nous évitions que les dégoulinades de cire fondue nous brûlassent la main... ou le cou de celui qui nous précédait. La cravate nous serrait le quiqui et congestionnait davantage le visage qui avait été auparavant fortement astiqué par la main énergique de la mère. Les cheveux, fraîchement coupés de la veille, gominés à l'excès, par de la brillantine ricinée Roja, donnaient l'impression de porter un casque que j'agitais d'avant en arrière à l'aide d'un mouvement de front ce qui déclencha le fou rire de mes voisins et la réprobation des fidèles assis dans les stalles limitrophes. De temps en temps nous reluquions nos voisines habillées comme des jeunes mariées, sages et dévotes à vous décourager de l'attention portée à leur égard. Ignorant votre regard par peur de commettre un péché véniel en un si beau jour et après s'être confessées.
Quand vint mon tour de m'agenouiller devant l'évêque suspendu à sa crosse, engoncé dans ses ornements d'apparat qui le faisaient ressembler à une tortue dressée sur ses postérieures, coiffé d'une mitre qui le grandissait davantage, j'eus un moment de panique et n'osai le regarder. D'un coup sous le menton, il me redressa la tête pour m'appliquer l'onction, m'affirmant ainsi dans la grâce du baptême. J'étais enfin libéré de l'angoisse de l'acte individuel à assumer sans l'aide de mes copains et content de retrouver le troupeau qui bêlait son psaume avec une apparente conviction. J’ai cru un instant que tout ceci m’était destiné tant les regards se fixèrent sur ma digne personne. Le vermillon avait remplacé le teint quelque peu blafard que l’angoisse avait imprimé sur ma face. En observant les suivants je lisai la même transfiguration et cela me rassura.
La cérémonie religieuse fut étonnamment longue et l'attention se dissipait, nous rêvions déjà des cadeaux offerts par la famille réunie pour la circonstance, invitée aux agapes. Je me réjouissais surtout de ne plus suivre, à l'avenir, les cours de caté qui grignotaient mes jeudis et de ne plus me rendre aux matines dans la petite chapelle de l'hospice. Tant pis pour les fresques représentant des anges dans les différentes scènes bibliques qui m'aidaient à combattre l'ennui. Une liberté toute nouvelle m'émoustillait fébrilement.
À la fin de la pompeuse liturgie, chacun admirait son infatué rejeton, la coupe de son costume, la tenue du brassard qui n'en finissait pas de jouer les écureuils autour du bras, la raideur du cierge. Des questions fusèrent de part et d'autre pour connaître les impressions ressenties. L'on me pressa de savoir si j'avais des intentions de m'engager dans les ordres, ça c'était l'oncle Lucien, toujours aussi facétieux. Puis le mouvement se précipita vers le domicile à la table garnie sous une volée de cloches qui chassa les corneilles pour un temps. Elles se jurèrent croassantement de revenir investir les clochers en décrivant, dans le beau ciel azuré, des orbes noires et bombardèrent les fidèles de fientes blanches. « Tout ce qui tombe du ciel est béni ! » Disait-on. On s'empressa de me photographier pour la postérité, puis de me changer au cours du repas pour ne pas salir mon beau costume qui devait servir aux vêpres de l’après-midi. Quelques femmes se sacrifièrent pour m'y accompagner, les hommes ayant eu à apaiser une soif intarissable les abstenait de leur présence insane. « Point de pinard dans le bénitier, point de Lucien pour aller prier! » S'excusa l'oncle d'une voix tonitruante en recevant le coude de son épouse dans le creux du buffet pour l’inviter à se taire.
Après cette deuxième obligation, nous n'étions plus digne d'intérêt et pouvions alors jouir d'une liberté à la condition de changer encore de vêtement. Ce costume de communiant sera la marque d'un temps nouveau, une sorte de passage initiatique passif de la petite enfance à l'enfance réfléchie dotée d'une réelle indépendance d'esprit quoique encore sous dépendance tutélaire. Nous le portions à toutes les occasions festives et les dimanches jusqu'au moment où le sujet grandissant laissait voir les chaussettes trop hautes et les avant-bras trop nus pour le troquer contre un autre moins strict à la mode du temps et différent de ceux portés par les camarades. Nous n'étions plus dans le moule d'un pressenti évincé et nous nous fondions dans la masse chamarrée des communs. Il mettait fin au port de la culotte courte reléguée dans l'armoire aux souvenirs ou promise au cadet qui en usait jusqu'à l'usure, bon gré mal gré. Il n'avait pas d'autre choix dans l’attende de sa communion pour s'uniformiser avec ceux de son âge. À chacun ses soucis ! Cependant l'asperge grandissait encore et désolait les parents jusqu'au jour ou l'oncle Lucien leur suggéra l'idée du port du pantalon de golf dont la base se réglait sur le mollet indéfiniment. Me voilà donc affublé de la tenue de Tintin pour une période qui a paru bien longue à ma coquetterie. Je n'étais pas le seul, d’autant qu’un homme fort respectable, en la personne de Pierre Sommer, se promenait ainsi avec en outre une veste verte et un chapeau de même teinte sans plume. Je ne l’ai jamais entendu pousser la tyrolienne, à moins qu’il ne le fit à l’usine pour encourager les ouvriers à plus d’ardeur.