L'Afrique
Malgré les pénibles épreuves de l'étude du catéchisme, notre curé savait effacer sa rudesse d'enseignant par quelques petites récréations dont il avait le secret. Des missionnaires de passage en sa paroisse furent hébergés par ses soins. En échange, ces Pères blancs donnèrent un peu de leur temps aux jeunes élèves. Ils étaient, de premier abord, avenants et assez bonhommes. Leur grande barbe mangeant leur teint hâlé, l'habit d'une blancheur sans tache, contrastaient avec notre prêtre, fruste et imberbe, tout de noir vêtu. Moutons blancs, mouton noir… D'emblée, nous fûmes mis en confiance et sûmes que l'après-midi récréative serait de bon augure.
En prolongement des appartements du curé, existait une grande salle toute éclairée par de grandes ouvertures qui s'ouvraient sur le jardin et que nous nous empressions d'occulter pour la rendre obscure, adaptée de cette manière à la projection de films amateurs. Garçons et filles étaient ainsi réunis dans une tendre et anodine promiscuité, des échanges du regard, des gloussements, des coups de coude trahissaient la connivence et la réjouissance d'un instant privilégié. Le prêtre, en bon pasteur, n'était pas moins vigilant et réclamait plus de tenue. Des menaces pesaient, nous obligeant à contenir nos sentiments. Qu'à cela ne tienne, nous étions bien ensemble et cela comptait beaucoup.
Pendant ce temps, le père blanc, indifférent à nos impressions, s'activa autour d'un projecteur 16 m/m avec une certaine aisance rendue plus facile par de maintes manipulations. Quand le montage du film fut fait, il frappa dans ses mains pour attirer notre attention. Nous étions toutes ouïes, buvant ses paroles de présentation du contexte qui l'avait amené à réaliser ce film sans qu'il en ait éprouvé de difficultés majeures, selon ses dires.
Pour lui ce coin d'Afrique était un céleste séjour sous l'égide d'une mission catholique. Il commentait les images muettes, en noir et blanc, avec de la compassion dans la voix. Une satisfaction se lisait en lui d'avoir pu donner à des peuplades sauvages un peu de félicité dans leur quotidien chargé d'aléas. Il mettait un peu trop l'accent sur leur joie de vivre et dans l’accomplissement de danses dont ils avaient le secret. S'ensuivaient des scènes d'éducation à la mission. Des soins prodigués par des religieuses en casque colonial qui organisaient de mains de maître le petit peuple hébété, soumis, qui esquissait un timide sourire, les yeux braqués sur l'objectif. Une sorte de passivité consentante régnait. Nous étions à la fois ébahis et chagrinés par l'apparente facilité à diriger la mission et par la docilité excessive des noirs.
Cette évangélisation contre nature me laissait perplexe. J'ai songé un moment à la dure réalité de l'assimilation contrainte, mais bien vite, j'étais ébloui par la beauté fascinante des paysages et par la multitude d'animaux sauvages. Je mettais à profit les connaissances acquises lors des leçons dites naturelles enseignées à l'école. Je rêvais un moment de vivre une telle aventure sous un climat plus propice que celui des Ardennes.
Après la projection, nous eûmes encore l'occasion d'entendre quelques témoignages sur le sujet. On sentait que le missionnaire avait beaucoup de mal à nous quitter et prolongeait à dessein l'instant de recouvrer son austérité habituelle. Enfin libres, sur le pavé, nous nous égaillâmes bruyamment, les habituels occupants de la cour à Gérardin s'exprimaient vaillamment grâce au tout nouveau sujet qui venait enrichir nos jeux déjà bien éculés. Les arcs, les flèches et les lances furent ressortis pour la circonstance. Paradoxalement, point de missionnaire à faire bouillir dans la marmite, avions-nous eu une lacune ?
Salle paroissiale St Joseph