Les petits et les gros profits
Les enfants de la cité jouaient fréquemment près des jardins longeant le canal à proximité du petit mur dressé à la croisée de la rue de la cité Jeanne d'Arc et de l'accès au chemin de halage. Soudain une explosion assourdie attira leur attention. Ils coururent vers le canal, d'où parvenait le bruit, afin d'assouvir leur curiosité. À toutes jambes, je suivis mes camarades dans la folle course pour ne rien perdre du spectacle qui s’offrit à nous.
Un soldat allemand sous les ordres du chef de culture jetait à l'eau une seconde grenade à manche. De nouveau une explosion s'en suivit, déchirant l'air et générant une gerbe blanche qui jaillit de l'onde meurtrie, et provoquant enfin, depuis son épicentre, une succession de vaguelettes qui s'écrasèrent tour à tour contre les berges. Le spectacle ne manquait pas d'intérêt, nous ignorions encore la raison.
Un ordre fut gueulé à l'attention, cette fois, de trois adolescents en maillot de bain que nous connaissions. Un à un, ils plongèrent dans le canal. Des centaines de poissons de toutes les tailles remontaient à la surface et flottaient inertes le ventre à l'air. Les nageurs, à force d'allers et de retours, emplissaient une grande lessiveuse, posée à même le chemin, de poissons morts, tués par l'onde de choc de la déflagration, la vessie crevée. La pêche était miraculeuse, de quoi alimenter un grand nombre de familles. Nous n'en connaissions pas la destination mais présumions que c’était certainement au profit des militaires occupants. Il n'y a pas de petits profits, la main-d’œuvre était gratuite.
À cette époque la pêche était autorisée, mais pas avec autant d'efficacité. Le réflexe de "Pavlov" emplissait notre bouche et nous ragions de ne pas être invités au festin. Notre faim, jamais apaisée, tiraillait d'avantage notre estomac rétréci. Longtemps après cet épisode nous avons erré à la recherche d'un oubli, fouillant les herbes aquatiques bordant le chemin. Discrètement, bien sûr, car d'après les confidences des adultes, il s'avérait que le chef de culture était un redoutable despote qui avait spolié les terres des agriculteurs qui au cours de l'exode avaient abandonné leurs biens. À leur retour, il les exploitait à sa guise pour le compte de l'Allemagne. Il disposait d’une main-d’œuvre pléthorique payée selon sa volonté et en fonction des conditions sociales des employés : prisonniers de guerre de souche nord-africaine, déportés polonais, ouvriers volontaires sans emplois dans l'industrie, prisonniers français des régions voisines; voire aussi : agriculteurs-salariés travaillant sur leurs propres terres confisquées puisque trop petites en superficie ou mal entretenues etc ... Les motifs ne manquaient pas!
Quel choix d'emploi s'offrait-il aux rentrés au pays? Une éventuelle embauche dans l'une des deux industries, rendues exsangues par la guerre, qui vivotaient tant bien que mal par défaut de main-d' œuvre qualifiée encore retenue comme prisonnière de guerre en Allemagne. Ces usines devaient faire face également à d'insurmontables problèmes de fonctionnement dûs à la destruction de l'outil de travail ou de l'infrastructure et au manque de matières premières. Sa production profitait le plus souvent à l'occupant, non par intérêt du patron, mais par l'obligation qui lui en était faite. L'un d'eux, François Sommer, se refusant à servir l'ennemi, s'engagea, malgré son âge, canonique pour des militaires, dans l'aviation britannique. Il en revint, après la guerre, en héros.
Après cette quête laborieuse des bords de rive, nous en revenions bredouilles et déçus. Je m'étais surpris au dîner à rêver d'un brochet cuit au four avec du vin blanc et des petits oignons! Dans mon assiette c’était tout autre!
La leçon de pêche n'a pas été perdue pour autant. Plus tard, à l'âge audacieux, j’ai appris avec Bruno à confectionner des grenades à l'aide d'une bouteille de bière et de l'acétylène. Le résultat était probant mais se limitait à l'exception par manque de matières premières et gare au garde champêtre!