Le cinéma Sommer
La salle de cinéma, créée à dessein par l'usine Sommer pour son personnel, avait eu son heure de gloire, au temps de son fonctionnement dans les années 30. Elle avait diverti à satiété la population riveraine des cités polonaises, de la fonderie et de la rue Jeanne d'Arc. Les gens de la ville y venaient également car elle était assez spacieuse pour les contenir tous.
On accédait à ce cinéma, excentré de la ville, par le pont Biais 1 et la petite voie à droite du chemin de Pivenelle en lui présentant sa majestueuse façade et son entrée principale. L'issue franchie on était surpris par la forte déclivité qui débouchait enfin sur le palier sur lequel était dressé jadis un immense écran. Une issue de secours était flanquée à sa droite et une autre dans le mur opposé à l'entrée donnant sur la rue aux trois maisons dont la notre occupait le centre 2. Des modestes logis accolés, aux toits de tôles rouges, s'appuyaient sur son flanc gauche.
En 1939, il perdit sa destination initiale de salle de projection, au profit d'un cantonnement affecté aux troupes de passage dans la garnison. Le capitaine de réserve Alcide Davrillon, cultivateur à Amblimont, affecté en juillet 1939, eut la lourde tâche de s’occuper du cantonnement de la garnison de Mouzon ; les troupes y étaient nombreuses. Des cadres logeaient le plus souvent chez l’habitant. Sachant que Mouzon avait alors son Régiment de forteresse, le 155ème, qui formait, pour les besoins de la guerre, le 136ème Régiment d'Infanterie de Forteresse stationné dans les casernes longeant la Route Nationale Sedan - Verdun. Ce détachement provisoire de militaires faisait le bonheur des jeunes femmes qui lavaient et repassaient leurs linges pour quelques sous, permettant d'arrondir leurs maigres salaires ou indemnités de charges de famille des maris mobilisés.
Les violents bombardements du 11 au 14 mai 1940, qui ont miraculeusement épargné les maisons aux alentours, ont soufflé la toiture de l’ex cinéma et ébranlé la maisonnette à proximité de son issue de secours. Ma mémoire n'a retenu qu'un bâtiment ouvert sur le ciel, vidé de son mobilier. Les toilettes, contre la pièce de l’opérateur, se dressaient encore piteusement. La déclivité était entièrement dégagée des anciens sièges. Dans la partie basse, jonchait un enchevêtrement de pièces de machines désaffectées d'où s'exhalait une tenace pestilence, étrange alliance de suint et de ferrailles rouillées. Des cylindres de bois, cerclés de fer et souvent garnis de pointes à carder, s'empilaient dans le plus grand désordre un peu partout. Après les pluies, le sol se gorgeait d'eau et de dépôt limoneux se mélangeant aux résidus floconneux de laine cardée. Manifestement ce coin devait servir de dépôt à l'usine de feutre.
Le flanc droit, sans huisserie, s'ouvrait sur la maisonnette abandonnée pour cause de destruction et servait aux jeux des enfants. Au bout du jardin, le chemin d'accès surplombait celui de halage et son canal. Ces deux bâtiments victimes de la folie des hommes étaient pour la jeunesse un éden déserté par les adultes donc à l'abri des regards inquisiteurs.
La déclivité attirait beaucoup de jeunes. Cette pente permettait aux petites voitures, fabriquées de toutes pièces par les propriétaires avec plus au moins d'habileté, de rouler à l'aise sur un sol sans obstacle. Il était fréquemment nettoyé des gravats avec soin et gare à celui qui ne respectait pas la consigne et l’interdiction d’usage.
Ce bâtiment désaffecté avait pour avantage de rassembler la presque totalité des jeunes du quartier. Frères et sœurs mêlés, sous une surveillance réciproque, se réunissaient par affinité d'âge. Nous ne mordions pas sur le territoire des autres sans y être invités. D'après certaines familles, ce lieu n'était pas fréquentable, mais on voyait apparaître tout de même leurs rejetons bien vite rappelés à l'ordre. Comme j'avais une réputation de garçon raisonnable, il m'arrivait qu'on me confiât les plus jeunes pour quelques jeux non agressifs. Régis, couvé par une mère débordante d'amour, Christian, beau comme un dieu avec des boucles blondes amoureusement entretenues par Olga, sa sœur aînée, étaient de ceux-là. J'en prenais soin car ils étaient proprets et je ne voulais point déplaire à ceux qui m’accordaient leur confiance. Pour moi, c’était un boulet et j'avais tôt fait de les mettre dans les mains de mon jeune frère Jacky qui manifestement n'avait aucun complexe pour un épanouissement sans vergogne. Connaissant son acharnement à la véracité des rôles je les surveillais du coin de l’œil, prêt à intervenir. J'étais fier de les ramener à la maison, aussi propres qu'ils m'avaient été confiés. À l'avenir, comme ce fardeau se répétait, je cherchais d'autres lieux, moins appréciés des solliciteurs. Le lavoir fit l'affaire. Il présentait l'intérêt de posséder un petit cheminement protégé par les orties et qui conduisait vers les jardins ouvriers. Un jour je les engageai sur cette piste de tous les dangers, s'y refusant, ils reprirent le chemin de la maison. Mes jeunes protégés ne m'en voulurent pas, car ils avaient pris plus d'assurance et avaient pu batailler quelques concessions avec leurs tuteurs.
Dans les années 50, on a rasé le cinéma et les petits logis s'y greffant, on avait réhabilité auparavant la maisonnette sise côté canal. Actuellement cette aire offre une perspective plus saine à la rue Jeanne d'Arc. Quand je la considère maintenant, je constate que l'endroit me paraît bien rétréci et je m'étonne encore qu'un cinéma et les riverains, occupant ses annexes, ont pu être contenus dans un si petit périmètre. On n’était guère exigeant à l'époque.
1 Appelé ainsi à cause de son positionnement en oblique sur les deux rives
2 Aux numéros 4,6,8 de la Cité Sommer.