Des instants de folie
Une véritable frénésie s'empara des Mouzonnais à l'annonce de la libération de la ville, en septembre 1944. La liesse était générale Se mêlaient intimement dans les rues, les grands et les petits, les jeunes et les vieux, les femmes et les trop rares hommes, les garçons et les filles. Les chiens et les chiennes aussi étaient de la fête. Où nous allions, dans tous les quartiers, la folie avait touché tout le monde. On criait partout : la guerre est finie!. Les rancunes, les jalousies, les animosités, les vilenies, les hypocrisies, etc. ... tout cela était pour un temps oublié. On s'embrassait, on s'étreignait, on se pardonnait et l'on s'aimait aussi... Les cloches de l'Abbatiale, les sirènes de l'usine Sommer et de la mairie couvraient de leurs voix celle de la population en liesse, à toutes volées pour les unes et en hurlant pour les autres. C'est à qui braillait le plus, et l'on brailla ! Ce fut assourdissant, enivrant même, débilitant sûrement! Les bars ouvraient grandes leurs portes et les hommes... leur gueule. Au bout d'un certain temps, les uns expulsaient, les autres vomissaient. Tout était harmonie dans cette apparente communion.
Nous les enfants enfin libres, nous l'étions comme jamais nous le fûmes, nous courûmes d'un quartier à l'autre, d'une rue à l'autre, d'un café à l'autre, pour emplir nos oreilles de sons et nos yeux de scènes cocasses. Nous courûmes surtout derrière les tanks des Américains qui roulaient lentement en ville, prudemment pour ne pas écraser cette cohue, leurs carcasses surchargées de soldats, de gosses et de filles mêlés, de matériels hétéroclites, d'armements divers et inconnus.
Jean-Paul, bien, que plus jeune, a gardé en mémoire ce jour notable. Près du café du Centre, ébahi à la vue de ces monstres mécaniques, il s'enhardit en hélant l'un des G.I. qui lui tendit la main et le fit monter à ses côtés. C'est avec une fierté qu'il fait un brin de parcours, auréolé lui aussi d'une gloire partagée. Des soldats encore hagards et surpris de leur victoire facile qui timidement, au début, acceptaient les mains tendues, les bises des femmes portées à leur hauteur par des mains fureteuses. C'était la joie, on oubliait un temps son homme encore en Allemagne : prisonnier, blessé ou tué, son homme au service du travail obligatoire ou en déportation. Il faudra pour ces hommes attendre huit longs mois dans une Allemagne bombardée et privée de ravitaillement. À notre porte c'était encore la guerre et pour longtemps.
J'assistai alors à la réjouissance délirante sur la place de la mairie, noire de monde. Quelqu'un gesticula sur le balcon, harangua la foule qui hurla son approbation aux paroles de l'orateur qui réussit de temps à autre à placer une phrase déchaînant des applaudissements. À dessein, sans doute, on me poussa violemment, ma face heurta la partie fessue d'une jeune femme qui sur le coup douloureux qu'elle ressentit, me décocha une gifle. Je crois avoir gardé l'empreinte sur la joue tout le reste de la journée. Vexé, par cet incident involontaire de ma part, j'ai passé mon temps à rechercher l'ingénu, ce fauteur de troubles à qui je me promis d’ administrer une conrée* dont il se souviendrait à jamais. L'infructueuse recherche m'obligea à abandonner mon projet vengeur et à renouer avec l'enthousiasme ambiant. C'était peine perdue, le cœur n'y était plus. Mon indignation et ma fureur ne purent être assouvies ce jour-là, l’individu n’ayant jamais réapparu. Avait-il le pressentiment de ma noble et légitime riposte? La fin de l'histoire ne le dira pas et le lendemain, après une nuit, c'est connu, tout fut oublié ou pardonné. Nos jeux reprirent comme si de rien n'était. Les enfants sont sans façons, ils ont une propension très nette à passer d'un acte à un autre avec une facilité déconcertante. Une déconvenue toutefois, nous n’étions plus aussi libres que la veille, les vieilles habitudes avaient repris de la fermeté.
* Conrèe : termes ardennais signifiant, raclée, volée.