Dénuement
Une ample journée de travail n'apportait qu'un salaire de misère, les heures supplémentaires, payées à 25 % ou à 50 %, voire à 100 % pour ceux de l’entretien, étaient recherchées par une majorité de salariés des deux usines. La maîtresse de maison s'adonnait à de savants calculs pour équilibrer le budget dont la nourriture épuisait presque la totalité de la paie mensuelle répartie en deux versements, « la quinzaine » disait-on. Un décompte sommaire des heures effectives accompagnait la somme en espèces comptée devant le salarié par le chef comptable qui, après approbation, glissait le tout dans une enveloppe.
Au foyer, en présence de l'épouse, l'homme comptait et recomptait et vérifiait si la somme était bien en rapport avec les chiffres de la feuille de paie... C'était mince ! Voire insupportable au regard du nombre d'heures effectuées. Alors on se lançait dans le décompte horaire pour chercher l'erreur possible, rien! Tout était malheureusement exact. Il fallait se rendre à l'évidence, les mois se suivaient et les années aussi, rien ne s'améliorait réellement et la vie augmentait. Elle augmentait d'autant plus que de nouveaux besoins naissaient, que des impôts nouveaux vous assommaient, grignotaient le pouvoir d'achat.
Le chef de famille raisonnable se contentait d'un paquet de tabac gris pour la semaine et s'abstenait de se rendre au bistrot. Les heures libres, il les passait à l'élevage domestique et au jardinage. La viande encore rationnée avec des tickets, trop coûteuse, demeurait l’exception à table. Le dimanche c'était jour de fête, la poule ou le lapin remplaçait le traditionnel poisson pêché en Meuse. Avec un peu de chance, un porc ou un veau tué pour les besoins personnels dans l'une des nombreuses fermes du faubourg ou d'ailleurs était partagé entre les rares privilégiés en échange d'un travail non rémunéré.
François Sommer, grand organisateur de chasse à réputation internationale, conviait ses ouvriers à participer aux battues dans ses réserves ardennaises. Ils bénéficiaient, en outre d'une gratification, d'une part des animaux abattus. J'ai eu l'occasion de voir cet alignement de bêtes mortes réparties par catégorie, les cervidés d'un côté, les cochons de l'autre. Les invités en costume de chasse disparate défilaient devant ce triste tableau et s'empressaient de civilités auprès du Prince Bernard de Hollande, hôte de marque et grand amateur de massacres.
La vente du pain avait eu un temps de liberté. Bien vite le gouvernement avait remis les tickets en circulation assurant ainsi la régularité et la juste répartition du ravitaillement et le contrôle des prix. J'allais chercher chez madame Paquet, notre boulangère, le pain de quatre livres pesé au gramme près, avec une découpe supplémentaire pour faire l'appoint. Nous apportions également des tartes au sucre dans une immense tourtière rectangulaire prêtée pour la circonstance et cuites par les soins du boulanger. La boulangerie se situait encore rue Porte de France, entre la boucherie Maillet et la quincaillerie qui jouxtaient la charcuterie Gonord. Les tickets avaient l'inconvénient de fidéliser le client chez son commerçant, et d'ignorer de ce fait les deux autres boulangeries sises dans la Grand-rue, plus loin vers le centre ville.
Les coopérateurs de la rue Porte de France, était notre alimentation générale fidélisée également par les tickets. Par connivence nous nous prêtions au jeu du petit carnet de crédit dont nous nous empressions d'effacer la somme inscrite par les soins de la gérante à chaque perception de la quinzaine. Il ne restait bien souvent plus grand chose. Alors ma mère, par de savants calculs, répartissait les sous pour l'achat de pains et des produits laitiers que nous honorions quotidiennement, fièrement comme des nantis. C'était sa façon à elle de ne rien devoir et de porter la tête haute. La patronne du Coop travaillait en famille; le mari, aux stocks et à la livraison à l'aide d'une petite remorque à vélo, faisait la tournée sans le vélo. La mère de la patronne aidait au comptoir à l'écriture et surtout au compte-client ; il fallait voir avec quelle application elle alignait les chiffres sur le papier d'emballage pour que nous puissions vérifier tranquillement à la maison. Jamais prise à défaut, les comptes étaient rigoureusement justes. J'admirais sa vélocité, le crayon bruissait sur le craft à la vitesse de l'éclair, sa fille, pesait la marchandise, lui en donnait le poids et déjà le résultat de la multiplication s'alignait à l'addition. De l'art vous dis-je, à faire pâlir l'instituteur et le grand-père. Mère et fille, dans la plus belle harmonie, toujours souriantes, distillaient un mot aimable à chacun, connaissaient l'histoire de tous et muettes comme des tombes, en gardaient le secret. Ce qui ne gâtait rien, la patronne était une beauté, une vraie madone, la Joconde en blonde, un sourire d'elle me rendait encore plus nigaud que j'étais. Je n'ai jamais refusé une seule fois la corvée des courses et j'usais trop fréquemment de civilités appuyées envers les personnes âgées ou qui me semblaient très pressées en leur laissant mon tour. Je recevais alors des compliments sur mon éducation et ma gentillesse, reconnues par la madone qui ne ratait jamais l'occasion de le faire ressortir à la cantonade qui opinait du bouc.
Le magasin, dans cette minuscule pièce, toute en longueur, était à des années lumières du Rapidoc, autre magasin qui venait de s'ouvrir à Charleville en décembre 1948. Ce procédé nouveau avait fait ses preuves en Amérique sous le nom de Self-Service. Au lieu d'attendre derrière le comptoir le vendeur pour lui passer commande, le client se sert lui-même. Lorsqu'il a terminé ses achats, il se présente devant la caisse où la préposée établit son compte à la machine à calculer et encaisse le montant. « Faut de la place, rétorque madame Florentin, la gérante du Coop, et un lourd investissement en matériel et mobilier. » Une machine à calculer... j'avais beaucoup de mal à me figurer cette mécanique complexe, mais je rêvais néanmoins d'en posséder une qui me résoudrait enfin mes problèmes d'arithmétique.
Les textiles étaient encore rares et chers, boudés par les ménagères qui se contentaient de ravauder les éternelles chaussettes aux talons dévoilant leur nudité et dont les dauyes* grignotaient les bouts. Elles réalisaient des prodiges en essayant de mettre un fond de culotte avec une étoffe différente, à refaire des cols, déjà retournés, avec le pan de la chemise, à restaurer les tricots en utilisant des laines de récupération sur d'autres devenus peu présentables. Le mélange de couleurs donnait une touche personnelle au possesseur. Qu'importe l'esthétique pourvu que l'on eût chaud et puis la blouse de l'écolier l'uniformisait et cachait la misère en l'enveloppant d'une pudique toile grise !
Nous avions la chance d'avoir un oncle, en Indochine, qui pourvoyait à la pénurie endémique du café. Nous en reçûmes par sacs de jute de 5 kilos. Un café vert que nous nous empressions de torréfier et de goûter pur, une petite fois, pour le plaisir de le savourer et ensuite nous l'additionnions d'orge, pas trop afin de ne pas tuer le goût et garder en bouche le subtil arôme obtenu grâce au mélange. Le matin, à tour de rôle les enfants broyaient, à l’aide du moulin à café à main, le mélange savamment dosé pour en emplir plein le tiroir d'une fine mouture qui requérait maints tours de manivelle. Afin de réduire la durée de la corvée, nous trichions un peu en jouant sur la molette de réglage du grain de la mouture, mais ma mère surveillait et exigeait la mouture habituelle. La corvée s'éternisait, j'en avais plein les bras. La finesse de la mouture était subordonnée à plusieurs passages : un premier passage relativement grossier du contenu, un second plus égrugé et éventuellement un troisième si les deux premiers n’avaient pas été conformes. De ce broyage méthodique, il se dégageait une délicate odeur qui vous récompensait de votre peine. Après cette gâterie, il nous était difficile de reprendre le mélange de succédanés comprenant une part de café pur que nous obtenions dans le commerce encore limité par les tickets.
Grand-père, gros fumeur, ne pouvait pas se contenter de la maigre ration autorisée par les tickets. Dans son petit carré de terre, derrière des hampes végétales qui masquaient la vue, il cultivait des plants de tabac. À la floraison, je l'aidais à supprimer les grappes de fleurs de la couleur du bouton d'or qui nuisaient au développement des feuilles. Les doigts poisseux gardaient longtemps une senteur tenace. Il m'avait appris aussi à couper la tête et à ne laisser que 10 feuilles par pied. Les feuilles étaient récoltées à mesure qu'elles parvenaient à maturité. Suspendues dans un local aéré pendant plusieurs semaines, elles étaient triées puis roulées en forme de boudin que mon grand-père tranchait finement afin d'en obtenir des lamelles grossières. Il s'en rassasiait. Il tirait de sa poche un carnet de feuilles de papiers à cigarette O.C.B.. Avec précaution, pour ne point perdre un brin, il étalait, plus ou moins généreusement sur le papier une fine couche de tabac odorant. Une fois la feuille roulée, il y passait la langue sur la mince bande de colle. Et hop! La cigarette ainsi obtenue allait rejoindre les lèvres tendues comme pour donner un bisou.
Aux établissements Sommer, quelques syndiqués s'étaient désolidarisés de la CGT, trop politisée, qui avait, ces derniers mois, usé de la force et de l'atteinte à la liberté du travail. Ils constituaient un nouveau syndicat appelé Force ouvrière. Une réunion début janvier 1948 s'était tenue au café de la Marine pour en élaborer les statuts et désigner les membres. La responsabilité incombait à monsieur Gaston Géminel, les membres de la Commission exécutive étaient les suivants : Elie Gustin, Léon Chapat, Léon Thomas et Léon Rentier.
S’il y eût des tentatives de grèves, elles se limitaient à la présence de quelques délégués devant la porte du bureau du patron qui, dans un discours moralisateur, leur évoquait les difficultés économiques et les défauts d'approvisionnement en matières premières. Il leur demandait d'être patients et de ne pas aggraver davantage la précarité de l'emploi. Les syndicalistes passaient outre les mesures de recommandation en insistant sur la nécessité d'augmenter les salaires. Les revendications salariales tombaient d'elles-mêmes faute de troupes agressives et déterminées. Les salariés faisaient le choix de patienter au lieu de s'engager dans des luttes éprouvantes à l'instar des mineurs du Nord et de Lorraine, auteurs de grèves extrêmement dures dont le résultat fut la restructuration d'un outil de travail archaïque qui eut pour conséquence la perte de nombreux emplois. La sagesse d'un compromis, même modeste, donnait raison à leur patience. Peu à peu, grâce à la progressivité de la modernisation, l'entreprise améliorait ses résultats, les prix à la consommation baissaient, les salaires augmentaient légèrement et les emplois s’affirmaient.
Les préoccupations d'alors firent place à des conversations moins alarmistes et plus anodines prouvant que le climat social semblait s'améliorer et que la crise était derrière soi. Ils oublièrent pour un temps la politique de ces hommes avides de pouvoir qui passaient le plus clair de leur temps à renverser le gouvernement en place et à chercher des alliances pour en constituer un nouveau qui n'aurait pas plus de chance de survie que les précédents. La quatrième République naissante s'enlisait dans le marasme par le fourvoiement des politiciens incapables de mener des projets ambitieux, trop enclins à la démagogie pour conserver les voix de leur électorat. Une guerre venait de cesser à peine que d'autres se profilaient à l'horizon, appauvrissant le pays et générant des pertes humaines. Un gâchis en somme.
* Orteils (patois ardennais)