Jeux de guerre
Parmi les jeux favoris furent, sans doute, ceux imitant les combattants sur un champ de bataille ou dans les combats de rues. Ces amusements ont été partagés avec autant d'enthousiasme par nos nouveaux amis du quartier: Michel et Pierrot, suppléés, lors des vacances scolaires, par les internes: les fils du notaire, du cordonnier ou du directeur de chez Sommer. Les terrains vagues, sauvagement recouverts d'une végétation anarchique, jouxtaient notre nouvelle habitation du bord de l'eau, non loin du pont de la Meuse. Ce pont d'ailleurs était aussi notre forteresse aux multiples enjeux. Les arches de bois étaient dressées sur un amas de blocs de pierres plus ou moins envasés par les crues successives sur lesquels foisonnait une flore des décombres. Ces îlots avaient un seul accès possible : le haut du tablier. On s’y laissait glisser le long des troncs formant les arches verticales ou entrecroisées. Nous récoltions au passage quelques échardes bien incrustées dans la peau des mains et des cuisses nues. Les belliqueux adversaires, chacun dans son îlot, se faisaient face. Nous ramassions les matériaux jonchant l'inculte terrain pour s'en servir comme des munitions-projectiles. Quand enfin, les bras trop sollicités commençaient à souffrir, nous cessions tout combat pour d'autres jeux plus relaxants. Nous ne manquions pas de scénario, grâce à une imagination débordante.
L'ennui avec Jacky, mon jeune frère, était qu’il fallait tenter de calmer son ardeur. Plus le combat durait, plus il devenait dangereux par l'excès de réalisme. Ce fut le cas par un jour gris couleur de plomb. Allongés, en vis-à-vis, dans un terre-plein herbeux, nous nous lancions avec force, des mottes de terre et parfois des cailloux en guise de grenades qui souvent touchaient douloureusement la cible. Plus il en recevait, plus il s'énervait et son agressivité incontrôlable augmentait. Après quelques minutes d’authentique bagarre, je vis arriver sur moi, encore dans sa trajectoire, un objet insolite qui me toucha, en fin de course, l’arcade sourcilière. Le sang pissait le long du visage en filets chauds, je tentai d’essuyer d'un revers de manche ce flot qui d'ailleurs m'aveuglait. Mon frère voyant le résultat malheureux de son tir, prit la fuite.
Resté seul, je n'osai pas rejoindre le domicile évitant assurément une beigne par ma mère qui avait horreur de nos ébats stupides et de leurs suites. Naturellement, il me fallait effacer toutes traces de cette déconvenue en lavant l'affront et la plaie à l'eau de la Meuse. Je maîtrisai l'événement en plongeant à plusieurs reprises la tête dans l'onde froide et boueuse pour nettoyer les barbouillis et mis le visage face à l'eau pour que les gouttes de sang, encore abondantes, tombassent verticalement sans ruisseler sur mes vêtements. Pour tromper le temps, j'observai, entraînées par le courant, les flaques rosies qui troublaient la pureté toute relative du fluide et qui s'estompaient au fur et à mesure de la distance parcourue. Quand soudain, en aval, je vis à deux mètres de moi, un frémissement, puis un bouillonnement à la surface de l'onde étincelante de mille éclats d'argent. Les alevins, attirés par l'eau mêlée, se réjouissaient de la manne de mon précieux et vital liquide. Je pensai alors que tout ce vacarme ondin attirerait des prédateurs, perches et brochets, je me réjouis d'avance du singulier spectacle.
Ma plaie enfin cautérisée grâce au caillot coagulé avait tari la source me privant du plaisir d’apercevoir la scène tant attendue. L'onde reconquit sa sérénité. Un dernier coup d’œil sur le filiforme hydromètre, arc-bouté sur ses six pattes en équerre, qui arpentait méticuleusement la surface de l'eau, stoppait un instant, perdu dans ses comptes, se laissait aller par le léger courant pour renouveler son opération. « Eh ben! dit donc! À ce train là, t'es pas cor’ rendu à la source. »
La nature est bien faite, en la constitution du jeune blessé, car sans aucune désinfection je n'ai pas eu à souffrir d'un excès de fièvre ou d'une suppuration quelconque. J'avais pris soin de jeter dans le fleuve le bidon, objet de ma mésaventure, que portaient les soldats allemands, sorte de cylindre métallique, orné de cannelures longitudinales, qu'ils accrochaient au ceinturon.
Malgré toutes les précautions, je ne pus éviter le lendemain matin la raclée inévitable. Pendant la nuit, la croûte de la plaie s'étant ôtée occasionna un magnifique tableau abstrait d'une teinte rouge-marron sur toute la surface de l'oreiller. Jacky qui se gaussait du résultat prit la conrée, en double, une par la mère et l'autre par moi… après, bien sûr ! à l'insu maternel. On était fâché seulement pour quelques heures puis les combattants récidivaient de plus belle leurs actions belliqueuses.
L'un des accès actuel de la maison au bord de l'eau.