Jeux interdits
Nous étions fiers de reproduire notre nom d'une façon indélébile sur la plaque de ciment du pontet franchissant le fossé qui séparait la cité en deux parties. Pour couronner le tout nous y ajoutions quelques signes cabalistiques qui prouvaient l'étendue de notre connaissance dans les sciences occultes. La réalisation était d'une simplicité inouïe. Les poches bourrées de cartouches à fusil, ramassée çà et là, nous dessertissions une à une les balles de l'étui pour en libérer le contenu et avec application nous déposions ces minuscules carrés noirs sur la plaque de béton. Sur cette figure ainsi conçue, une simple allumette provoquait l'embrasement de la traînée de poudre qui chuintait decrescendo et permettait à jamais d'y laisser une trace noir-marron. L'odeur de la poudre brûlée nous grisait. Parfois un adulte, en passant, nous avertissait du risque de propager le feu aux herbes sèches d'alentour ou du danger de brûlures.
Qu'importe! Là n'était pas le problème et nous déguerpissions dans l'enceinte de l'ancien cinéma Sommer pour poursuivre avec avidité nos projets artistiques. Le danger, bien sûr, existait. Comme à l’occasion où nous coincions à l'aide du pied un macaroni noir et l'enflammions à son extrémité libre ! Nous attendions un court instant avant de le libérer de la pression, il se propulsait d'un coup au ras du sol et décrivait ensuite des orbes en sifflant et crachant une épaisse fumée. Il arrivait que le macaroni en feu, heurtât l'une des nombreuses jambes nues des participants et la marquât sérieusement, gare aussi aux vêtements, c'était la beigne assurée en rentrant au domicile.
Les munitions ne manquaient pas, nous parcourions les champs et les bois à proximité pour les glaner à profusion. Les macaronis nécessitaient de prendre le risque de les dénicher dans un obus abandonné et intact. Ce faisant nous avions acquis la dextérité d'un artificier, il suffisait, pour neutraliser l'engin de dévisser la fusée de son ogive et le tour était joué. C'était surtout le rôle des grands.
La ferme Givodeau vue de la Meuse, cliché actuel.
Plus tard, quand je fus assez grand pour aller seul aux champignons, j’allais à proximité de la ferme Givodeau, où il y avait, le long de la voie ferrée, à l'abri d'un sous-bois, des tas d'obus. Ils avaient la particularité d’être du même calibre, stérés comme des charbonnettes, résultat d'une récolte fructueuse de la part d'un fermier nettoyant ses champs ou débarrassant son petit bois infecté d'engins meurtriers. À ma connaissance, seul un jeune gars perdit quelques doigts de sa main droite en manipulant un détonateur de grenade à main ; un « ZZ 42 », avait-on dit, de fabrication allemande. Heureusement qu'il l'avait préalablement dissocié de sa charge diabolique. Jeux de main, jeux de vilain!
Des caisses de cartouches à fusil furent émergées par nos soins en aval du pont de la Meuse, un jour de baignade. Nous avions prévenu la gendarmerie afin d'éviter à d'autres, plus jeunes, de singer nos jeux dangereux d'antan, un début de sagesse en quelque sorte. Il est vrai que l'on nous avait rabâché les oreilles qu'il fallait agir ainsi, sinon, on encourrait une peine pécuniaire pour détention de munitions de guerre.
À cette époque l'application de la loi était suivie à la lettre, on savait à quoi s'en tenir. Le garde-champêtre était une autorité que l'on craignait tout autant que les gendarmes omniprésents. Il n'était pas de bon goût de repousser le garde lors de sa présentation, dans l'exercice de sa fonction, au domicile d'une voisine. Elle écopait de quelques jours d'emprisonnement avec sursis et une forte amende. Trois jeunes gens l'apprirent aussi à leur dépens en essayant de s'approprier quelques objets ou nourritures auprès des nombreux convois américains qui passaient jour et nuit sur la route Nationale. Ils avaient élaboré une tactique, se glissant de nuit dans le fossé bordant la route et attendaient le dernier véhicule du convoi se dirigeant sur Verdun. À la hauteur de ce dernier, ils plongeaient à l'intérieur de la bâche de la remorque pour réaliser leur forfait. Reçus à coups de fusil tirés maladroitement par des militaires occupant le camion, tout surpris d'être assaillis, les trois aventuriers tentèrent une fuite salvatrice. L'un d'eux fut capturé et remis aux gendarmes qui après une enquête serrée arrêtèrent les deux autres complices.
La route Nationale, reconnue d'utilité militaire, nous était interdite. Nous y allions tout de même quand un convoi militaire se ménageait une pause sous l'ombrage bienfaiteur des arbres qui la bordaient. Des G.I débonnaires nous distribuaient des chocolats ou des chewing-gums avec parcimonie car ils devaient probablement le faire fréquemment lors de leurs multiples étapes. Un gradé esquissait un simulacre d'agression pour nous éloigner des lieux militarisés et éviter les vols souvent perpétrés par cette jeunesse encore privée de l'essentiel. Toute abondance non répartie équitablement nuit.