Les journaux à tous usages
Les premières années qui suivirent la libération ont été marquées par une pénurie endémique de matières premières. On s'ingéniait à trouver des moyens de substitution aux nécessités qui faisaient défaut. On ne jetait rien. On amassait le moindre objet ou matière en prévision d'un réemploi, d'une réparation éventuelle, voire d'une affectation détournée de sa destination initiale.
Le matériau le plus utilisé était assurément le papier journal. On le retrouvait partout, sauf abandonné dans la rue ou jeté dans un dépôt à ordures qui n'existait pas à l'époque, grâce à une science du recyclage pratiquée par les foyers sans formation particulière que commandait la restriction. Le bon sens et les besoins obligeaient. Un abonnement à un quotidien coûtait fort cher, la majorité des familles s'en abstenait faute de ressources appropriées. L'achat occasionnel était conseillé pour obtenir les faveurs du marchand de journaux qui distribuait avec parcimonie ses invendus aux clients. Ce papier journal était donc précieux, car rare, cher et surtout très convoité pour ses multiples utilisations.
Son emploi réclamait une certaine logique: on n'allumait pas un foyer avec un papier récent ou neuf, on y préférait l'emballage souillé du poissonnier ou du boucher parce qu'il ne permettait plus d'autres usages. Même destination pour les feuilles ayant servi à la protection des fruits et oignons dans le grenier l'année précédente. Elles étaient devenues fragiles et trop cassantes à une réutilisation. La cuisinière à bois était une grande dévoreuse de papier par son allumage fréquent au cours d'une même journée, par esprit aussi d'économie de carburant. Son fonctionnement était réservé essentiellement à la préparation des repas et à l'eau chaude dans le même temps, il y avait toujours un coquemar rempli d'eau qui exhalait sa vapeur par son bec verseur.
Le chauffage était très exceptionnel, sauf par grand froid. Quant au papier neuf, il était réservé au cabinet d'aisance, on le découpait en petits rectangles pour constituer un bloc à suspendre à un clou. Nous avions le temps pendant ces longs moments de relâchement de s'imprégner d'un article privé de sa tête ou de sa chute pour le mieux et d'une censure longitudinale pour le pire. Qu'importe, l'imagination faisait le reste et l'article consommé faisait le ménage, le fond du caleçon ou de la culotte achevait le reste.
Il y avait aussi toutes les bourres possibles afin de garder la forme aux vêtements et souliers stockés. On y pratiquait alors un froissement et compactage énergique en boule que l'on positionnait à l'endroit approprié. Il n'avait pas son pareil pour nettoyer les cuivres, les vitres ou lustrer le dessus de la cuisinière en fonte après le passage de l'émeri. L'emballage un à un des œufs assurait plus de sûreté pendant le transport et favorisait la conservation en les aménageant de la sorte dans une jarre de terre. La couturière en découpait des patrons pour la confection de robes ou autres manteaux.
En hiver on le retrouvait comme coupe vent plaqué entre le pull et la veste protégeant du froid la poitrine du cycliste et dans sa sacoche comme emballage du casse-croûte ou de la marmite à maintenir au chaud. Il tapissait le fond des meubles et les étagères, parfois les murs de certains appentis, pompant l'humidité et neutralisant les courants d'air ou fixant de fragiles plâtras. Les parquets mal ajustés recevaient des bourres dans leurs interstices pour faciliter le balayage.
Il pouvait servir à la dissimulation. Une anecdote s'impose: Grand-père rêvait secrètement de retourner en Russie, pour ce faire, il constituait, à l'insu de son épouse, un petit magot qu'il dissimulait dans les bourres de papier utilisé dans les vieilles chaussures stockées au grenier. Ma grand-mère, comme toutes les femmes atteintes du virus du grand nettoyage, jeta son dévolu sur le grenier et s'empressa de brûler toutes les vieilles chaussures avec leurs bourres. Vint la fin du mois et mon grand-père s'employa à augmenter sa cagnotte... je laisse le soin au lecteur d'imaginer la suite de cette histoire. Plus jamais, mon grand-père n'économisa le moindre sou et n'envisagea aucun voyage.
Monsieur Boucher, le libraire, marchand de journaux, propriétaire de la Maison de la Presse, était l'un des personnages le plus important et le plus respecté grâce à sa qualité. On le saluait bien bas pour garder sa faveur. On le hélait le matin quand il se rendait à la gare à pied pour s'y approvisionner ou au retour, la remorque pleine de périodiques et de magazines, moins prisés. Il s'arrêtait près de l'un, près de l'autre, distribuait ses invendus en échange d'une reconnaissance estimée. Casquette vissée sur la tête, la blouse grise de l'employé modèle, pas hautain, pas fier, aimant son métier de contact et de service, cet homme-là mérite plus que de la reconnaissance et d'un article sur un papier...journal qu’il aurait pris soin d’encadrer.