Le caté
Notre principal souci était d'arriver à l'heure au cours de catéchisme. Notre curé, appelé monsieur le Doyen, ne tolérait pas l'indiscipline et nous le savions pour l'avoir expérimenté au moins une fois. Le presbytère sis dans un enclos de deux ensembles de bâtiments en vis-à- vis était dépourvu d’étage. On y accédait par l'une des deux portes percées dans un long mur de pierres sèches qui fait face à la place de la mairie. Deux allées de magnifiques tilleuls ombrageaient le tout. Ce mur venait mourir à la grille de la courette de la chapelle jouxtant l'hospice. Une remarquable voûte permettait de se rendre à l'Abbatiale qui était le plus court chemin pour le desservant. C'était aussi un raccourci très apprécié par les riverains de la Porte de France et du Colombier qui sans celle-ci auraient dû faire le grand tour par la Grand-rue pour se rendre au presbytère ou à l'école toute proche. Anciennement, au XIX° siècle, un presbytère avait été greffé au collatéral ouest de l’abbatial nuisant à l’ensemble architectural. On eut dit une verrue de briques et pierres sèches qui défigurait ce côté pourtant très fréquenté par les passants empruntant la voûte de l’hospice.
La salle de cours du caté faisait face aux appartements du curé, séparés par un jardin superbement entretenu par sa sœur dans lequel une infinité de fleurs inconnues égayait ce petit paradis. Nous étions un peu à l'étroit dans cette salle réservée aux cours, le prêtre en deux ou trois enjambées parcourait toute sa longueur. Des tables, type écolier, la meublaient. Les grandes baies nous offraient le spectacle saisonnier du jardin aux allées bordées de buis odorants. La pièce préalablement ouverte nous accueillait et rapidement nous nous installions discrètement et silencieusement à nos emplacements se sachant surveillés par l’ecclésiastique depuis ses appartements. À l'heure précise, acquiescée par l'horloge de l'hospice, le prêtre entrait dans la pièce et spontanément, nous nous levions pour le saluer en silence. Même les plus malins ne bronchaient pas. Une injonction nous invitait à nous asseoir et à ouvrir le petit livre de catéchisme à la page du jour.
Les cours commençaient par une révision générale des leçons précédentes, nous tremblions de tout notre être tant cette pratique était crainte. La moindre hésitation ou interprétation approximative compliquait la relation et augmentait le courroux de l'exigeant professeur. D'un bond, il était sur le négligeant et lui sommait de présenter ses doigts aux extrémités réunis en forme d'ogive, style gothique. Un coup de règle bien précis le punissait de cette manière brutale et douloureuse. Les larmes pétaient des yeux, en se tortillant et se dandinant, le supplicié soufflait sur ses doigts meurtris, afin de calmer la douleur. Il lui arrivait de lâcher malgré lui un : « à la vache! » Que le professeur, à l’ouïe fine, interprétait comme une injure en sa personne. Une deuxième punition réglait l'affaire.
Nous respirions à la fin des cours de révision et écoutions avec une gravité affectée les nouvelles leçons qui s'enchaînaient avec une complexité intolérable. Même les adultes questionnés par nos soins au cours des révisions à domicile n'étaient pas f... de comprendre. Notre doyen n'était guère indulgent, il exigeait une connaissance parfaite afin d'être digne de recevoir le deuxième sacrement. Il nous menaçait parfois de ne pas être retenus parmi les élus et de ce fait prolonger les cours d’une année supplémentaire.
Il avait menacé Francine de ne pas la présenter à la communion à cause d'une absence à un cours, pourtant justifiée car sa maîtresse d'école lui avait confié la vente de vignettes de timbres aux profits des tuberculeux. Cela tombait le même jour que le caté, c'était pour elle un choix kafkaïen, elle opta pour la vente des timbres et souffrit du reproche et de son exclusion. Il fallut toute l'énergie de sa mère pour convaincre le curé de ne pas mettre à exécution sa menace. Il céda enfin devant la détermination de la pieuse femme qui ne manquait jamais une messe. Mais quelle épreuve !
Cette vente de timbres était une calamité pour les élèves, une sorte d'obligation à la prostitution auprès des hypothétiques acheteurs. Se faire ouvrir les portes pour quémander pour autrui me coûtait beaucoup en humiliation. Notre président du Conseil général, Jacques Bozzi, tira les conclusions des résultats des collectes et souligna : « qu'on ne devrait pas avoir besoin de recourir à la charité pour lutter contre un fléau social. » Il protesta contre l'abus des collectes : « on ne devrait pas habituer les enfants à tirer les cordons de sonnette » et exprima le vœu que le financement de la lutte contre la tuberculose fut assuré par les ressources des collectivités publiques. Cause toujours! Encore un vœu pieux bien amarré.
Cette peur de mal faire produisait l'effet contraire, amplifiant l'inanité de nos efforts pour qu'il en soit satisfait, évitant ainsi ses foudres. Ce climat délétère avait ce côté stressant et nous avions hâte que cela se termina. Je le pense encore, il était responsable de nos futures défections après les sacrements. Trop âgé pour supporter des enfants naturellement turbulents, il aurait dû déléguer ses fonctions d'enseignant à de plus jeunes, séminaristes stagiaires. Leur faisait-il confiance?
En tout cas le caté entraînait d'autres obligations non moins pénibles et acceptées malgré la contrainte.
L'inévitable emploi d'enfant de chœur nous échut et comme tel, au cours de la semaine sainte, nous parcourions les rues en usant d’une crécelle à l'image des lépreux. Et nous chantions à qui voulait l'entendre : « Au premier coup de la messe qui sonne... au premier coup ! » en tournant énergiquement le manche de la crécelle pour qu'elle émette dans sa rotation le craquement significatif de sa languette de bois sur le corps crénelé de l'instrument. Nous poursuivions alors notre refrain en augmentant le nombre de coup de la messe qui sonne jusqu'à trois. Ce rituel était sensé remplacer les cloches qui avaient pris leur envol en direction de Rome. Nous recevions en échange de ce service, de la part des paroissiens informés par notre chambard, quelques menues monnaies, plus que menues ou des œufs coloriés dans le marc de café pour la circonstance. Après le partage d'usage, les sonneux se séparaient, dépités devant autant de générosité qui tenait dans le creux de la main ou dans le fond d'un panier qu'on avait, au préalable, pris soin de choisir le plus grand possible, prévoyant l'abondance. Cloches que nous étions, aussi légères soient–elles, nous ne risquions pas de prendre notre envol à Rome. Du ding dong, nous ne retenions que le dindon !
Le 15 août de chaque année, nous célébrions la Vierge, en grandes pompes. L'Assomption est le jour où Marie monte au ciel, nous avait-on expliqué. Il était impensable que la mère de Dieu ait pu connaître la corruption du tombeau. Notre curé nous brossait un tableau simpliste sur la mort de cette sainte femme. « Marie, au soir de sa vie, entourée par les apôtres, se serait endormie, puis, escortée par les anges, serait montée au ciel, accueillie par son fils. » Les angelots peints sur le plafond de la chapelle de l'hospice me reviennent en mémoire. La scène des petits joufflus ailés soutenant la Vierge, à distance déférente, à l'aide de rubans bleus, frappait mon imagination. Cette sensation d'émerveillement grandissait et à la première procession j'étais attentif à tout ce surnaturel.
Nous sortions de l'Abbatiale par la grande porte sur deux colonnes, précédés par les filles habillées de blanc, une corbeille pleines de pétales de fleurs qu'elles épandaient sur la chaussée d'un geste gracieux. Derrière nous, le curé engoncé dans un lourd attribut de cérémonie, portant haut devant lui une pièce d'orfèvrerie. Il marchait à pas compté, sous un dais d'étoffes précieuses soutenu à bras par des hommes endimanchés. Des bannières bigarrées l'escortaient. Un groupe d'enfants de chœur le précédait, missel en main, envoûtés par le spécieux de la cérémonie, braillant à l'unisson le cantique idoine à l'instar de la foule des fidèles qui suivait le tout, plus ou moins fidèlement selon leur imprégnation évangélique.
À force de pas, d'une relative lenteur, mais aussi à cause des petits pas des petits en tête du cortège, nous parvenions enfin à la Porte de Bourgogne dans laquelle niche la Vierge à l'enfant. Des paroles latines, entrecoupées de chants liturgiques, étaient prononcées par l'officiant, qui ne cessait de bénir la statue et les ouailles. L'ombre généreuse des remparts faisait que nous supportions la chaleur écrasante. Après la cérémonie, les filles tardaient à enlever leurs couronnes fleuries. Ce jour-là, ces petites vierges, non conçues par l'Immaculée Conception, louaient Marie avec une passion affichée. D'autres, moins touchées par la Grâce, singeaient les petites princesses sans complexe. Nous, les avortons, futurs pêcheurs devant l’Éternel, ne symbolisions rien à leurs yeux, ni prince charmant, ni enfant Jésus...
Le presbytère et ses entrées dans le mur à droite de l'image.
Au premier plan la salle de caté.