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Barbara ouvre un œil, aussitôt le referme. La pluie est encore au rendez-vous. Septième jour aujourd’hui, sept longs jours que le ciel est en larme. C’en est trop, quand donc finira-t-il de pleurer son chagrin ? Barbara est une fille du soleil et d’ailleurs des soleils, il y en a plein ses draps. L’autre jour au marché cette paire de draps imprimés, lui a tapé dans l’œil. La vendeuse les lui a présentés en lui assurant que peu importe le nombre de lavages, ils ne déteindraient pas et qu’ils resteraient d’un jaune éclatant. Évidemment c’était argument de vendeuse. Si ces fameux draps ne sont pas de qualité première, ils sont vraiment jolis et sur un coup de cœur elle les a achetés. Cette pluie exagère, se dit-elle et d’un geste vif, elle tire sur sa tête le drap, se retourne et se recroqueville et pense : «je vais me rendormir». Impossible, la pluie sur le carreau fait un de ces vacarmes. Un vacarme tel, qu’il tiendrait éveillée n’importe quelle marmotte. Que vais-je bien pouvoir faire aujourd’hui, se dit-elle. Pour une fois, que je m’offre un jour de congé, un petit extra, il faut que le temps boude. Bon, qu’il boude, moi je ne le bouderai pas. Il faut que je me lève. D’un geste prompt, elle rejette le drap, étire un bras, puis l’autre, sort une jambe de dessous la couette, la pose sur le plancher, ensuite l’autre jambe, se lève, quand patatras ! elle perd l’équilibre. Elle vient de glisser sur un bas. Comment diable ce bas a-t-il fait pour se retrouver là ? Elle est pourtant tout à fait sûre de l’avoir, hier soir, posé sur la chaise. Agile, elle se relève, et crie d’une voix ferme : «Paillasse vient ici tout de suite» Quelques secondes se passent, finalement on entend le léger cliquetis d’un collier, un pas de patte, puis arrive l’oreille basse et l’œil larmoyant, le toutou coupable. Pas de promenade aujourd’hui Paillasse, tu es puni. Tu vois ce que tu as fait. Je ne sais plus marcher. Ce n’est pas vrai du tout, mais elle le lui laisse croire. Paillasse fait les yeux doux, repentants. Barbara fait semblant qu’elle ne le voit pas et, en se frottant la cuisse, se dirige vers la salle de bain. C’est un endroit qu’elle aime. Elle aime la douce moiteur, la vapeur bienfaisante et surtout l’odeur apaisante de Neptune, son bain mousse préféré. Elle en verse une rasade généreuse et ouvre le robinet. Un bon bain, voilà ce qu’il me faut, pense-t-elle pour me faire oublier cette chute malencontreuse. La baignoire n’étant pas fort profonde, elle est vite remplie. Elle se parle à elle-même et se dit : ma fille prend garde de glisser Une chute est suffisante. Avec précaution, elle entre dans le bain. La voilà qui savoure la mousse enveloppante, prend son temps, joue avec l’éponge et se met à fredonner une vieille rengaine datant du temps où elle était pensionnaire chez les soeurs. Cet air, soudain, lui rappelle son amie Hélène. Que devient-elle ? Cela fait longtemps, il faut que je l’appelle. Prestement, elle tire la petite chaîne qui retient le bouchon, attrape son peignoir en molleton, jette un rapide coup d’œil au miroir, mais n’y voit rien, car il est plein de buée, mais c’est sans importance. La cuisine se trouve au rez-de-chaussée. Pour s’y rendre il faut descendre un escalier. Il n’y pas de rampe, parce que Bernard, trouve que ce n’est pas joli. Bernard a un sens esthétique poussé. La beauté passe avant le pratique. C’est dû à son métier. Il est décorateur-ensemblier. Soudain, sur la table, Barbara aperçoit un papier. Il est plié en quatre et est placé au creux d’une assiette. Elle ébauche un sourire attendri et se dit que Bernard a un petit côté romantique vraiment très séduisant. En souriant toujours, elle déplie le papier et commence la lecture. Aujourd’hui ce ne sont pas quelques mots de tendresse ou d’amour, juste un petit rappel. «Bonne journée de congé ma Chérie. S.T.P. n’oublie pas la Soirée de demain». Il a écrit le mot soirée avec un S majuscule. Cette fameuse soirée, c’est vrai, elle l’avait complètement oubliée. Pour être plus honnête, elle devrait dire qu’elle préférait ne pas y penser. Elle n’a pas du tout envie d’aller chez cette Madame de Radiguez qu’elle trouve antipathique. De plus, la plupart du temps les invités sont à son image, c’est-à-dire plutôt snobs, et toujours ennuyeux. Ils ont pour mauvaise habitude de vous examiner des pieds à la tête, d’évaluer si votre robe porte une griffe célèbre, plutôt que de vous regarder dans les yeux afin de converser de choses intéressantes. Bon enfin, elle ira, puisqu’elle l’a promis. Cette soirée est très importante pour Bernard car Mme de Radiguez est une bonne cliente. Elle désire montrer son nouveau décor, dont elle est très fière, à tous ses amis. Évidemment, elle tient à ce que tout le monde fasse la connaissance de «ce cher Bernard, ce garçon si gentil et si plein de talent qui lui a fait un intérieur tout à fait adorable ! »
Mon sac et mes clés… Au mot clé, soudain, elle se rappelle. Zoé est au garage. Zoé s’est sa fidèle amie qui ces derniers temps a pris un sérieux coup de vieux. Mais René, l’expert garagiste estime qu’elle ne décédera pas avant une bonne année. Pas de Zoé, donc, alors en route pour l’autobus. Où donc se cache l’horaire ? Il reste introuvable. Sans hésitation Barbara saisit le téléphone et mande un taxi. Vingt minutes s’écoulent et la voilà en ville. Il ne fait pas soleil, mais il ne fait pas froid et au moins, il ne pleut plus. Elle entre dans une première boutique. Un rapide coup d’œil lui permet de juger qu’elle ne trouvera rien à ici pour la mettre en beauté. Les vêtements, en attente, semblent dater de l’époque victorienne. Elle ressort aussitôt. Et durant toute la journée c’est le même manège. Elle entre, regarde, et sort, sans avoir rien trouvé. Finalement, il est déjà 4 heures, une petite boutique, la dernière pense-t-elle, car je suis épuisée. Et là, surprise, voilà qu’elle y découvre la merveille. Simple, mais d’une coupe digne d’un grand couturier. L’essai est concluant, la vendeuse discrète. Maintenant à la chasse pour trouver des souliers. Le premier magasin présente peu de choix. Allons voir le suivant. Rien encore, il n’y a plus la pointure dans ceux qui auraient fait l’affaire. Garder le moral, voilà qui est important, se dit Barbara à elle-même ; il doit bien y avoir dans la ville, une paire de chaussures qui habillera mon pied. Encore une boutique, ce doit être la bonne, car elle n’en peut plus. Elle entre, s’assied, montre un coin de la robe. Elle jette au vendeur un regard implorant et dit : «auriez-vous quelque chose qui pourrait se marier avec la couleur du vêtement que voici ? » Le vendeur la regarde, prend le temps d’examiner la couleur de la robe et dit : «on vient juste de rentrer des chaussures qui, me semble-t-il, iront parfaitement. C’est la couleur, qui fera fureur cet automne. Je ne serai pas long je vais vous les chercher. » Il ne ménage pas sa peine et revient avec une pile de boîtes qui tiennent en équilibre et lui montent jusqu’au nez. Barbara ouvre la première boîte la couleur est parfaite. Quant au talon, absolument trop haut. Je veux un talon, je ne veux pas d’échasses, pense-t-elle. Ensuite dans la deuxième, le talon est parfait, mais la couleur est un peu trop foncée ; dans la troisième boîte, magique découverte : les chaussures parfaites. Elles s’ajustent comme un gant. Cette paire de chaussures est l’image d’un mariage heureux : confort et élégance. C’est parfait je les prends. Un coup d’œil à sa montre. J’ai encore le temps, se dit-elle, de faire un petit saut jusque chez Enrico. Enrico c’est un ami d’enfance. Il est propriétaire d’un salon de coiffure. Il manie les ciseaux, le fer et les rouleaux d’une main de maître. Heureusement, son salon n’est pas loin. Lorsque les deux amis se retrouvent, entre eux le dialogue est toujours le même : Un taxi vite, se dit Barbara, que je rentre chez moi. Aussitôt qu’elle a franchi la porte, Paillasse l’accueille d’un aboiement joyeux. Il vient renifler et voir si, par hasard, elle n’a pas changé d’idée. Il est resté tout seul toute la journée et a vraiment le goût d’une petite promenade, surtout qu’il ne pleut plus.
«Si, dit Bernard, pas de soirée demain, tu as bien compris» Madame de Radiguez l’a an nu lée, dit-il en séparant bien des syllabes. |