«Ô Toi qui portes mille épées invisibles,
détourne ton souffle de nos enfants.
Nous plions nos genoux dans la poussière,
pour que ta faim se rassasie ailleurs.»
Comme beaucoup de concepts, le Massacre possède plusieurs Alkinès. Mais parmi eux, un seul se détache — unique, implacable, impossible à confondre.
Il apparaît sans avertissement.
Toujours de manière supposée aléatoire, au détour d’un lieu, d’un silence, d’une respiration trop longue. Puis il agit. Pas de mots. Pas de discours. Seulement l’acte : tout réduire en cendres et en sang, avant de disparaître, aussi brutalement qu’il était venu.
Nul ne connaît ses intentions. Mais ses gestes tiennent lieu de volonté. On dit qu’il n’existe qu’un seul désir en lui : l’extinction pure, l’effacement absolu de toute vie qui croise son chemin.
Son origine demeure un mystère. Certains affirment qu’il est né avec la Fracture, enfanté dans le premier cri de ce monde brisé. Comme si la plaie elle-même avait engendré un bourreau pour rappeler qu’aucune cicatrice ne doit se refermer.
Là où il passe, le son de sa lame n’est pas un bruit : c’est un chant. Une ode sanglante à la mort, aux corps écorchés, aux agonies dispersées dans l’air.
On ne le vénère pas.
On le craint.
Les rares cultes qui lui sont dédiés ne prient pas pour recevoir — ils implorent simplement d’être épargnés, de ne pas entendre un jour l’écho de cette marche lente, suivie du chant de sa lame.
« Armure noire, cheveux pourpres, auréole rouge.
Tantôt cavalier d’une bête sans tête,
Tantôt ange funeste aux ailes sanglantes.
Il est le massacre fait chair. »
On dit qu’il prend l’apparence d’un homme immense. Trois mètres de haut, drapé dans une armure noire où rien ne se reflète. Ses cheveux, rouges comme le sang, auraient pris cette teinte à force de le verser.
Et toujours, l’auréole.
Fine. Suspendue au-dessus de son crâne. Rouge sombre, jumelle de sa chevelure.
Dans certaines peintures, il chevauche une bête sans tête. Non pas un destrier, mais un cadavre vidé, animé seulement pour le servir.
Mais là où certains tremblent devant cette image, d’autres y voient un signe.
Car il existe des branches qui le célèbrent. Non par crainte, mais pour attirer son regard. Dans leurs fresques, son auréole devient monumentale, dessinée comme une plaie lumineuse. Derrière lui, des ailes rouges ou noires se déploient — pas des plumes, mais des ombres ouvertes, des déchirures dans la chair du ciel.
Il existe une branche à part.
Différente des autres.
Là où la plupart tremblent et prient pour échapper à sa lame, eux l’idolâtrent. Non pas la peur, mais l’adoration. Ils voient dans sa puissance une gloire, un sommet à atteindre, une force à embrasser.
Ils se cachent assez pour que nul ne devine leurs véritables desseins.
Mais ils laissent filtrer juste assez pour qu’on ne puisse ignorer leur présence.
Leur existence est certaine. Leurs ambitions, elles, demeurent opaques. Comme une lame dissimulée sous le manteau, dont on devine l’éclat sans savoir où elle tombera.
Contrairement à d’autres cultes enfermés dans un seul monde, celui-ci s’étend au-delà. Ses racines traversent les planètes, ses échos se propagent dans l’espace. Mais cette dispersion entraîne des variations, surtout dans la manière dont on marque le temps.
Un schéma pourtant demeure.
Chaque fois qu’il apparaît, chaque fois qu’il perpétue un massacre, la date s’ajoute à leur calendrier. Non pas comme une fête, mais comme une cicatrice.
Ces journées ne sont pas de grandes célébrations. Parfois, on rend hommage aux survivants, appelés les bienheureux, mais la plupart du temps, ce sont des jours de recueillement. Les fidèles se rassemblent dans le silence, accomplissent des rituels sobres, des messes brèves, des prières étouffées.
Toutes tournées vers l’Alkinès.
Non pour l’adorer. Mais pour l’implorer.
Qu’il détourne sa marche. Qu’il épargne encore leurs vies.
«Nul prêtre, nul roi,
Seulement des voix,
Qui tremblent dans la nuit,
Suppliant qu’il s’enfuie.»
Ils n’ont pas de hiérarchie.
Pas de prêtres, pas de trône. Seulement des fidèles isolés, priant en silence, espérant que sa lame passe sans les toucher.
Parfois, certaines voix s’élèvent.
Elles initient des rites, organisent des murmures, prétendent apaiser sa soif. Mais en vérité, ce sont les plus marqués. Ceux qui ont vu son ombre de trop près. Ceux qui tremblent davantage que les autres. Ils ne sont pas guides. Ils sont victimes. Et leur ferveur n’est rien d’autre qu’une tentative désespérée de survivre.
On raconte pourtant que, dans certaines branches plus obscures, il existe une hiérarchie véritable. Des rôles, des degrés, une organisation cachée. Mais nul ne sait comment elle fonctionne, ni quel prix paient ceux qui s’y soumettent.
Les prophètes sont ceux qui ont vu.
Ceux qui ont entendu.
Ceux qui ont senti le souffle et qui, contre toute logique, ont survécu.
Ils sont rares. Et le plus souvent, ils s’enterrent dans le silence. Car même l’évocation de son nom les glace d’effroi, comme si le prononcer pouvait suffire à l’appeler. Leur mutisme est la manière de combattre, une tentative de tenir la terreur à distance.
Parmi ses adorateurs, pourtant, quelques figures se sont élevées. Des êtres qui n’ont pas fui, mais qui ont osé se proclamer instruments de sa volonté. Ce sont eux qui, en grande partie, ont répandu le culte du Massacre. Quelques “élus”, autoproclamés, prétendant agir de sa main, et répandre le sang comme une offrande.
Leurs noms, effacés depuis longtemps des mémoires communes, demeurent pourtant intacts dans l’esprit des fidèles les plus fervents. Gravés comme des stigmates, transmis comme des reliques, ils survivent dans le murmure des prières.
« Écoute nos os craquer avant la faux,
prends le vent, mais laisse nos souffles,
marche au loin, Roi en Rouge,
que ton pas se détourne de nos seuils. »
« Marche ailleurs, Seigneur des lames,
nos foyers sont vides, rien à prendre.
Bois l’horizon, mais épargne nos murs,
laisse nos noms s’effacer sans tes mains. »
« Un million de cris cousus dans nos bouches,
nous tissons des prières en fil sanglant,
pour que tes yeux, brûlant comme des soleils morts,
se ferment une seule nuit de plus. »
« Tes pas labourent la terre de veines,
chaque sillon abreuvé de nos ombres.
Nous tissons le silence en couronne,
pour que ton regard s’égare dans la nuit. »
Je développerais plus tard en cas de questions sur le sujet.
Il est naturel de craindre une telle entité, mais hélas, leurs prières sont futiles. Elles ne lui parviennent pas et quand bien même, si tel était le cas, elles agiraient probablement comme un phare dans la nuit.
Pour l'autre branche, que dire... Vénérer une entité puissante ne les aidera pas, qu'importe leurs problèmes. S'ils se retrouvaient face à lui, ils subiraient inévitablement le même sort.
Pour faire simple, c'est un groupe de personnes qui craignent tout particulièrement la venue d'une entité, au point où ils ont établis des prières et des rituels, dans le seul but de le repousser.