Après la lecture d'un passage de Billy Budd de Melville, la proposition d'écriture invitait à raconter "La rencontre". Sybille de B
La colère peut donc être belle par Mamlair
La première fois que l'océan m'a rencontrée, ce fut après une longue marche dans le sable.
Tantine nous en parlait, de cette chose là, comme d'un tableau dont on ne peut se dessaisir.
La mer, oui, j'avais déjà vu la mer.
J'avais déjà vu la mer, avec sa côte organisée, apprêtée, protégée
Tranquillement belle et toujours belle.
Mais l’Océan, c’était un peu comme d'entendre
Oh! c est haut l'océan, mais qu'est ce que c’est donc ce mystère "océan"?
"On va voir l'océan!"
Il fallait, sitôt sortis de la voiture, enlever ses chaussures
Et sentir déjà pieds nus le sable chaud.
Le premier élément fut ce régal de la caresse que procure
Sous les pieds cette bonne chaleur.
Le second élément fut d'écouter dans le frimas des pins
Le rythme étrange des grosses vagues au loin
Une certaine excitation mêlée de frayeur m'habitait.
Ce bruit lancinant et répétitif, ce grondement sourd
Qui s’approchait, était- ce bien les vagues
Ou toute autre chose inconnue jusque là?
Le troisième élément fut l'odeur
Cette senteur de pin mêlée à l'iode
Marquait ma peau d'une saveur salée alléchante.
Le quatrième élément fut le spectacle:
En haut de la montagne de sable
Derrière ce paravent naturel
Une immensité en colère
Crachait son venin blanc...
C’est ainsi que l'océan, abandonnant
Son écume tonitruante sur le sable mouillé
M’a rencontrée, moi, fillette de juste 7 ans.
Je fus conquise, la colère peut donc être belle...
Mamlair
Rencontre essentielle
Quand on a les souvenirs qui donnent le frisson
Quand on a froid chez soi et qu'on a perdu la clef du bonheur
Quand on cherche à tâtons l'issue de secours
On peut tout essayer
Le couvent, le massage, la magie...
Rien ne marche aussi bien que d'entrer en analyse.
Vous vous installez a l'abri de son regard
Vous commencez à tâtons à dire des mots raisonnables et réfléchis
Le pousse-pousse de la vie s'avance dès qu'on s allonge .
Puis des lapsus, oublis et trous de mémoire
Vous font dire des choses à votre insu...
Vous devenez l'artisan des vocables et jeux de mots
Pêle- mêle et dans tous les sens.
Il bondit au griffonnage de papiers, surement
A l'écriture de vos bons jeux de mots.
Il rajoute, non sans quelque pointe d'humour, des "hum" et des "oui".
J'entends sa respiration souffler dans mon dos.
C’est insupportable, il m'enquiquine !
Je veux mon biberon, ma couverture, môn poupon
Comme lorsque j'étais petite.
Son visage s'assombrit, je ne le vois pas mais je le sens.
Il ronronne derrière mon dos...
"On se moque de moi!"
Je l'entends croiser ses jambes ou se tourner les pouces
En attendant mon déluge de mots
Il me surveille derrière ma tête, et j'aime pas ca du tout
pas ça du tout ces yeux à l'envers
Vous commencez alors à oser maudire vos parents
Il va recevoir alors tous les immondices.
C'est le temps des audaces et des insultes et
Il devient le réceptacle des choses inconvenantes.
Vous êtes pris dans le filet, à parler au pied levé
De choses invraisemblables...
Comme on parlerait d'une bouilloire
Ou d'un bouton de manchette...
Vous vous laissez alors aller à dire.
La confiance est acquise, la rencontre est faite.
Grace à son dos bienveillant vous vous laissez bercée
Par ces "oui! Dites!.."
Comme une répétition inlassable,
Le flux intermittent de la présence-absence
Se déploie, mais non sans mal.
Votre bouche devient un palais de courant d 'air
Où jonglent les mots malséants.
Les absurdités et choses sans queue ni tête
Parviennent à trouver refuge
Au creux de son oreille.
Car même si vous pensez qu'il dort ou somnole
Non! il veille sur vous et vos mots.
Des indices se cachent dans tous les sens
Dans ce foisonnement de pensées..
Parfois, on ne voit que du brouillard,
Le sens vous échappe.
Le temps reste roi dans cette affaire.
Parfois, la lumière parfaite flash votre esprit
Le puzzle se reconstruit peu à peu
On retrouve par brassées le sel de la vie...
Comme un manège aime tourner et virevolter
Votre vie commence désormais à ressembler
A une danse de lumière.
On se lance alors vers le large,
Dans un mouvement d'humeur radieuse
On commence à faire confiance aux petits autres
On commence à se faire confiance, ancré
Dans une clémence évidente...
Ainsi vont, les rencontres essentielles.
Mamlair
Je n'ai jamais regretté par Pascale
Après tant d’années d’immobilité intellectuelle et affective, de routines conditionnées, de concessions acceptées, de replis obligés, de désert personnel, de résignations, de soifs non désaltérées, jamais étanchées, d’inhibitions multiples, de jardins secrets trop secrets et jamais partagés, ce que j’appelais « les petits tiroirs secrets » dans lesquels j’avais enfermé à clé consciemment ou inconsciemment tous mes espoirs, mes aspirations, mes désirs de jeunesse.
J’avais l’impression de trouver enfin la clé pour les rouvrir et les faire s’échapper comme un déferlement, un torrent, des eaux prisonnières derrière un barrage qui s’effondre ; la libération tant souhaitée d’une femme conditionnée et qui ne s’en rendait même plus compte.
J’ai ressenti cette possibilité miraculeuse un soir de juin 1981 lors d’une promenade à vélo dans les marais salants de Guérande. C’était après dîner vers 21H : le moment où l’éclairage est le plus beau sur les rectangles d’eau et les petites pyramides de sel blanc, l’heure où les hérons et les grues blanches se posent, où tout est calme et léger. Il n’y a personne, il n’y a que nous deux – on parle,on se regarde, on se raconte, on se découvre, on s’accorde.
J’ai subodoré que cet homme là pouvait être la clé de mon existence, le sens de ma vie, le but de ma vie, le déclenchement de ce que je devais être – que j’allais devenir moi-même. J’allais enfin être éveillée ou réveillée, il n’y avait plus de temps à perdre, j’allais avoir 40 ans : un âge merveilleux où la femme prend conscience d’elle même,sa maturité est affirmée.
Je savais qu’il ressentait la même chose que moi, mais lui il avait 60 ans. Nous étions un peu effrayés mais émerveillés d’une telle découverte à laquelle nous ne croyions plus, si grave si sérieuse qui allait bouleverser nos vies comme une éruption volcanique, un ouragan de passions tumultueuses, un débordement que l’on ne peut stopper parce qu’il a été trop longtemps retenu, comprimé, canalisé.
Il y avait une certaine peur aussi, l’angoisse du gouffre de la destruction de ce que nous avions construit l’un et l’autre dans nos vies : nos familles, moi j’avais trois enfants et lui en avait quatre !
Et si c’était une descente aux enfers au lieu d’être une ascension vers notre réalisation, notre unité.
Je n’aime pas les certitudes mais j’en avais une seule : celle de ne pas me tromper !
Je pressentais que rien que le fait d’avoir trouvé la possibilité de rouvrir « mes petits tiroirs » alllait déboucher sur une trouée d’égoïsme sans nom. Pour la jeune femme que j’étais, qui s’était fait un point d’honneur jusque là à « être ce que les autres voulaient qu’elle soit » c’était une gageure incroyable. Mais je n’en pouvais plus d’être cette jeune femme là. Pendant de longues années, tiraillée par mes culpabilités, mes hésitations face à ce raz de marée qui me poussait en avant, m’élançant vers la vie autrement que ce que j’avais vécu auparavant, une chose était certaine, c’était que j’allais vivre vraiment. J’étais même en survie en quelque sorte : non seulement j’étais en phase avec quelqu’un d’autre, ce qui ne m’était jamais arrivé, mais j’étais en phase avec moi-même. Ce que j’allais vivre allait devenir un instinct de conservation purement et simplement, c’était aussi important que cela. Si je me refusais cette possibilité magique, c’était carrément un suicide intellectuel et affectif.
Une construction de vie si honorable soit elle, échafaudée sur de l’incompréhension, du conditionnement et un manque d’amour évident mérite-t-elle un sacrifice aussi morbide ?
J’ai décidé que non après quelques années de réflexion et je ne l’ai jamais regretté.
Pascale Grilliat
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