Magritte
La honte de Passerose
L’année de mes 18 ans, je suis allée en Italie avec mes parents pour les vacances de Pâques : Florence, Venise. Quelle découverte !
J’ai beaucoup apprécié cette Italie lumineuse, ocrée, odorante, désordonnée et bruyante. Les petites places avec des fontaines, les églises, les musées m’enchantaient. Quant aux italiens, j’étais sous le charme. Pour ôter certains complexes aux jeunes filles, ils sont remarquables ; à partir du moment où un jupon bouge, qu’il soit séduisant ou non, le succès est assuré, c’est dans leur nature. Les œillades, les sourires de ces inconnus me transportaient. J’en aurais suivi plus d’un mais mes chaperons de parents étaient là pour me surveiller et me dissuader de fuguer dangereusement.
Mon père était un homme de belle allure, grand, distingué ; j’étais fière de me promener avec lui et il était fier de se promener avec moi, Maman suivait derrière amusée ou pas !
Mais un souvenir me revient à l’esprit pendant ce voyage, un souvenir qui laisse encore un malaise.
Nous arrivons à Venise en vaporetto. L’hôtel dont je ne me souviens pas du nom est très bien situé sur le quai ; il est donc tout proche et un jeune homme en livrée vient chercher nos bagages. Nous le suivons. Arrivés dans le hall, il les dépose, et à ce moment- là, il a la fâcheuse idée de tendre la main à mon père pour avoir un pourboire. Mon père, furieux, prend de l’argent dans sa poche et le jette par terre devant le jeune homme qui s’empresse de le ramasser.
Je suis bouleversée. Je ne comprends pas ce geste de mon père. J’ai HONTE. C’est un sentiment que je ne connais pas encore. Je regarde autour de moi pour voir si les gens ont vu.
Je regarde Maman qui détourne les yeux. Je regarde mon père avec hostilité mais n’ose rien dire. J’ai l’impression de découvrir cet homme que je croyais bien connaître et que j’admirais. Je suis blessée, déçue.
Je n’en ai jamais parlé. Comme tout ce qui ne me plaît pas, j’ai enfoui cela dans les profondeurs.
Cet incident n’a pas gâché mon voyage. Il y avait tellement de choses à découvrir….plus intéressantes.
Passerose
La Honte de Dep
Dans une autre vie... Dans un monde vieux déjà, le souvenir de cet instant de solitude glacée résonne encore dans mes oreilles.
Ce coeur qui bat si fort, si fort et assourdit la petite fille de 8 ans qui au lieu de rougir, blêmit, pâlit, se désintègre et en quelque sorte meurt de honte.
A Lübeck toute les filles possédaient un Missel, la plupart étaient agrémentés d'images pieuses, certaines si merveilleusement belles en celluloïd ivoire dentellé à plusieurs plis formant comme un petit éventail, origami sacré qui me me faisais rêver. J'en étais obsédée, moi qui n'en avait pas. Il n'y avait que deux élèves non catholiques dans l'école, Atalanta et moi.
Atalanta, orthodoxe, n'éprouvait aucun besoin d'ornementation sacrée, l'Orthodoxie exhalant les parfums entêtants de Byzance et ses pompes impériales et dorées. Mais moi, moi je n'étais que Protestante, non pas austère mais simple et réduite à un chic de bon aloi essentiel et sobre.
Dieu que ce Missel m'obsédait habitant jusqu'à mes nuits !
Un jour n'y tenant plus je l'ai fait transiter d'un pupitre à l'autre très rapidement, un acte de passe passe un acte de Magie digne des aventures du grand Fu Man Chu qui elles aussi me fascinaient.
Ce Missel se trouva donc en premier lieu dans mon pupitre, puis à la maison où il se retrouva dans le frigidaire, lieu sûr où je pensais que personne jamais n'irait le chercher. Personne...sauf Papa.
Les explications furent simples " Je voulais tant en avoir un !"
Papa ne se fâcha pas et me fit part de sa décision de m'accompagner le lendemain dans le bureau de Mère Pascale-Marie et lui rendre le Missel dérobé en me demandant de lui expliquer comme je venais de le faire pour lui, la raison de mon larcin.
Ce fut le lendemain matin donc, le Missel rendu, le petit sermon administré, que je me retrouvais en salle pour la prière du matin. Au moment nous allions nous rassoir je fus appelée sur l'estrade.
J'y allais sereinement sans me douter de la suite terrible des évènements.
Mademoiselle "R" est une VOLEUSE dit la voix déformée de Mère Pascale-Marie et voici ce qu'elle a dérobé, à qui appartient ce Missel ? Présentez-vous pour le récupérer.
J'étais soudainement sourde, aveugle, paralysée, muette et asphyxiée d'horreur et de HONTE. Sourde pas tout à fait car dans ma tête résonnaient les sonneries d'alarme et terribles gongs punitifs recouvrant tous les sons alentours. Je ne savais pas encore le bruit du sang se fracassant contre les parois du coeur, ce bruit qui plus tard me deviendrait plus familier, et que quelle qu'en soit la raison j'associerai toujours à ce sentiment d'extrême détresse, isolement, banissement et ostracisme désolé... LA HONTE
Dep
Une honte par Bia
On survit très bien à la honte, maman en est la preuve.
Les dimanches après midi d’hiver, pendant toute mon enfance, elle invitait des amis, autour d’un verre et enfermés dans le salon je les entendais rire et parler fort.
Il y avait peut être aussi de la musique, je ne me souviens plus. J’avais environs neuf, dix ans.
La plus part du temps je restais dans ma chambre.
Maman était jeune et pétillante, les boites de médicaments s’amoncelaient sur la balance de la cuisine et elle passait son temps à faire des régîmes.
Elle nous confiait souvent à Maria car elle voyageait beaucoup.
Papa l’avait quittée alors qu’elle était encore jeune et elle espérait faire une nouvelle rencontre.
Un dimanche je décidai d’aller voir ce qui se passait dans le salon.
Des petits groupes d’hommes et de femmes parlaient ensemble dans une atmosphère gaie.
Je fus frappée par le ton enjoué de ma mère parmi ces gens.
Je l’observais sans être vue pendant un bon moment. Elle était différente de la mère que je connaissais dans la vie de tous les jours. Elle parlait d’une voix affectée ponctuée de petits cris joyeux qui sonnaient faux à mes oreilles d’enfant.
Elle faisait la coquette.
Je me mis près de la cheminée ornementale qui séparait le salon proprement dit de l’espace bureau ou il y avait toujours les livres de papa et ses objets devenus souvenirs.
Un homme assez jeune s’approcha de moi et se mit à me parler je ne me souviens plus de quoi. Il me regardait droit dans les yeux de sorte que bientôt je me sentis mal à l’aise et détournai le regard.
Maman riait à quelque pas de là, une poupée dans le brouhaha.
Ce fut à ce moment la que je sentis une honte immense me submerger.
Honte pour ma mère qui se donnait en spectacle avec des inconnus, honte d’avoir été déshabillée par le regard d’un homme qui aurait pu être mon père.
Je courus dans ma chambre et je me réfugiai dans un livre.
Bia