carnet d'écriture

Retrouvez mon carnet d'écriture sur Facebook !
Suivez ma page @michelbernardot13 !

Les billets



Raie culière et clergé séculier

publié le 15 févr. 2019 à 08:45 par Michel Bernardot




Raie culière ou clergé séculier



           … Une histoire comme je les aime, avec pour point de départ un prétexte tout à fait futile et dont je me suis longtemps demandé s’il me faudrait une introspection de la taille et de la longueur d’une analyse freudienne pour le débusquer. La chose était simple pourtant, mais minuscule. Je ne la voyais pas quand – telle une lettre de Poe – je l’avais sous le nez, devant les mirettes.
     Il s’agissait d’un fessier majuscule et rien moins que gracieux, plus agité qu’une muleta sous mon regard de toro exténué et blasé, l’espace d’une longue, trop longue cohabitation de trois fois 24 heures. Ce fessier tonitruant en ré (oserais-je en raie majeure ?), je l’avais alors qualifié de « popotin », sachant bien que le mot était un peu mièvre, à peine taquin question calibre, sous-dimensionné en somme, euphémique, vraie litote… il vous eût fallu le voir – la propriétaire de l’engin en tenue légère à son petit lever –, complaisamment étalé sur des cuisses comme des jambons, prolongées de mollets-jambonneaux, membres inférieurs de percheronne ou de boulonnaise…
En bref (mais c’est, bien sûr, façon de parler), depuis une forte quinzaine, c’était tafanari  que je cherchais sans le savoir. Avec l’impression d’un manque existentiel, j’errais sans appétit, je me mourais à petit feu, en un mot comme en cent, m’anémiant à bas bruit. Qu’on veuille bien me comprendre, éventuellement compatir… J’ignorais le sens de ma quête et jusqu’à son motif. Spleen baudelairien, déréliction, morosité chlorotique s’ensuivaient.
      
      Lors, sans crier gare, sans gong ni tocsin annonciateur, tafanari s’en vint et j’en fus tout émoustillé, encore que je n’eusse point alors, relié le terme à mon angoisse passée. Mais, désormais, j’avais un os à ronger, m’en allant incontinent quérir une provende habituelle en généreux dictionnaires et autre indispensable Toile.
      Aidé en cela par une coïncidence aussi phénoménale que l’arrière-train plus haut évoqué, puisque le jour même, un quotidien annonce la diffusion d’une émission “spécial gros joufflu” sur une chaîne binationale, tandis qu’un autre, agrémenté d’une photographie suggestive et d’un bandeau à l’avenant, se complait à renchérir. Plaisantes délices d’un sujet qui pourrait vite s’avérer scabreux… S’il n’était compensé par la rencontre avec la superbe Vénus illuminant le jardin des Tuileries, sculptée entre 1683 et 1686 par Francis Barois et dont un sculpteur sacrilège s’appliqua à dissimuler l’adorable fessier sous un voile arachnéen. Mutine et innocente, elle admire le tombé de sa croupe par-dessus son épaule droite. Perfection des courbes sans la moindre opulence superflue. Et déjà, La Fontaine :
           
                                « Du temps des Grecs, deux sœurs disaient avoir
                                   Aussi beau cul que filles de leur sorte ;
                                   La question ne fut que de savoir
                                   Laquelle des deux dessus l’autre l’emporte ».

Absolue callipyge, l’enfant…

Un quatrain auquel fait écho ; l’ami Georges (Brassens, évidemment, qu’on n’entend plus)
                              
                                 « Que jamais l’art abstrait qui sévit maintenant
                                  N’enlève à vos attraits ce volume étonnant
                                  Au temps où les faux-culs sont la majorité
                                  Gloire à celui qui dit toute la vérité ».

          Or les culs, chez Larousse, font florès, surtout les composés. En ces temps (cf. Vertiges de la liste d’Umberto Eco) où les listes sont à l’honneur, je n’y puis résister :      
                                   Cul-de-basse-fosse, cul-de-four, cul-de-jatte, cul-de-lampe, cul-de-porc, cul-de-poule (en), cul-de-sac…

         Qu’on veuille bien noter, pour la petite histoire, que tous ces culs prennent un s au pluriel, sauf « cul-de-poule (en) » qui reste invariable.
         Avant d’abandonner le rayon académique de ces nobles postérieurs, je me vois obligé de mentionner une erreur assez courante : non, un « fesse-mathieu » n’est pas une personne commémorant une mémorable fessée administrée aux débuts du christianisme au futur saint Matthieu, le célèbre évangéliste. Un pan-pan cucul iconoclaste et irrévérencieux, voire sacrilège… C’est simplement un usurier, ainsi nommé depuis le moyen âge en raison de la réputation qu’avaient ces mauvais prêteurs de bousculer ce saint, patron des changeurs, pour en tirer de l’argent.
            « … et il faut essuyer d’étranges choses lorsqu’on est réduit à passer, comme vous, par les mains des fesse-mathieux ». Molière, L’Avare.

          Enfin, pour qui serait intéressé par l’aspect canonique des Écritures, signalons que le même saint Matthieu s’est vu affligé d’une controverse digne de celle dite de Valladolid. C’est la controverse dite “des deux sources” (rien à voir avec le Nil blanc et le Nil bleu) : son évangile, longtemps considéré le plus ancien et dont saint Marc se serait inspiré, vient aujourd’hui en second dans la théorie des deux sources que suivent la majorité des exégètes et c’est désormais l’évangile du second qui fait la course en tête, reléguant cet Anquetil des textes sacrés au rang d’un quelconque Poulidor. Deux avanies posthumes pour le saint homme…

         Mais je me suis encore éloigné… à peine mon tafanari retrouvé…
         Il semble bien y avoir deux pistes, une espagnole et une italienne, à ce mot qui, en occitan, décrit le cul et spécialement celui de Fanny (à la pétanque, celui qu’on embrasse lorsqu’on n’a marqué aucun point au cours d’une partie – un rite à l’origine un peu fumeuse, qui aurait pris naissance dans le quartier de la Belle de Mai à Marseille).
         L’espagnole – un tafanario « partie postérieure du corps » – serait dérivée de l’arabe tafar ou thafar « croupière » et l’italienne – un même tafanari, de tafano, dérivé de tabanus [notre taon] à  cause de la désagréable habitude de cet insecte de piquer les fesses humaines.
Sur ma lancée, me voici tenu de livrer une seconde liste, celle-ci plus étoffée, cet organe postérieur plus ou moins impur, mais toujours convoité, ayant à l’évidence excité au-delà du concevable la verve langagière de notre peuple gaulois :

            « Derche [ou derge] (une variante argotique de « derrière », pétard, la famille fion, troufignon et troufion, la tribu figne, fignedé, fouignedé et fouignedarès, croucougnous et bigoudoche, bavard et joufflu, le célèbre miches et le plus timide moutardier, panier, pétrousquin et pétoulet (je crois me souvenir qu’on surnommait ainsi le coureur automobile des années 50, Maurice Trintignant, peut-être en raison de ses difficultés supposées à rentrer son cul dans le baquet de sa Formule 1), et aussi les jumeaux – mais ces rondeurs sont jumelles – prose et prosinard, et pour terminer, popotin d’origine inconnue (peut-être par redoublement plaisant de « pot » pour « postérieur ».  Un clin d’œil pour finir, la mignonne allitération d’un plumitif TV et commentateur occasionnel d’une fameuse émission :
           
            « Ces petites copines au popotin papotant ».


Le col de la Croix de Berthel

publié le 5 janv. 2019 à 09:04 par Michel Bernardot

           



Le col de la Croix de Berthel 




Un souvenir lointain s’est emparé de moi. Cet été 1959, fondateur et ultime à la fois. Je revois une villa de vacances, des vacances qui ne sont pas les miennes. La villa surplombe les premières dunes à Moretti, au travers desquelles un petit raidillon sablonneux rejoint la grève… Pendant que, sur le sable, contre la hanche d’un monticule, je touchais les premiers dividendes de mes assiduités, on jouait au bridge dans les hauteurs où cliquetaient verres et bouteilles, glaçons, apéritifs… Un premier contact avec le luxe associé au calme du ressac, à la douce brûlure de la volupté, bien loin de Belcourt ou du Champ-de-Manœuvres, bistrots enfumés, immeubles décrépits.

                                                                                       *

Après la fiesta familiale au-dessus du Luech, nous sommes montés coucher aux Blancards avec nos jeunes Parisiens, sans savoir encore qu’il s’agissait d’un adieu. Le lendemain, sur le parking du château de Portes, on a fait quelques emplettes, des vins de cépage à la boutique de produits locaux, syrah, merlot, sauvignon et autres cabernets, quelques pâtés et six pélardons. Il est midi passé et j’embarque tout mon petit monde dans le 4x4, par un temps grisouilleux et doux, sur la route de la Croix de Berthel.
C’est la tranquille escalade, la route qui grimpe en tire-bouchon sous les bogues vert acide des châtaigniers et, une fois dépassés les petits hameaux qui la parsèment,  les panneaux de Saint-Andéol-de-Clerguemort et Saint-Frézal-de-Ventalon, la lande à genêts et à bruyères se prélasse sur les croupes du mont Lozère. On s’installe bientôt pour le pique-nique sur un coin unanime. L’endroit surplombe Vialas, sa faille tutélaire et fantasmagorique où les rocs déchirent les pannes de nuages luisant faiblement sous le soleil voilé… Les pentes qui nous surplombent ou qu’on domine sont nappées à profusion par les deux bruyères en fleurs, la cendrée délicate et pâle, la callune si commune, plus haute et colorée, qui rivalisent d’élégance et de distinction. Corolle urcéolée versus corolle campanulée font un clin d’œil à Maguy si friande de cette plante dont la grâce et la mélancolie légère s’accordaient si bien à son caractère…
Plus tard, feuilletant mes bouquins de botanique pour rafraîchir ma mémoire, j’en prendrai un – de souvenir – en pleine figure, gros traître au détour d’une page : dans la même famille des Éricacées, après les genres Erica, Calluna, Arbutus (l’arbousier), Arctostaphylos (la busserole ou raisin d’ours), Vaccinium (les myrtilles) me pète au nez le vieux Gaultheria, oublié dans un recoin profond du cerveau. Ce Gaultheria procombens, ou thé du Canada, que je mâchonne un moment, et dont je retrouve le goût sauvage, associé à son essence de Wintergreen et au salicylate de méthyle.
Ô! vertes années, ô jeunesse évanouie…
Ces réminiscences ont un fruité, un craquant, une sapidité presque surnaturels, et coïncidence littéraire oblige, j’associe leur intrusion invasive et un peu saugrenue aux pages lues hier dans le joli roman d’Andréa Camilleri, l’Opéra de Vigata, peuplées des odeurs colorées du flic Puglisi.
« Dans l’air stagnait une odeur tête-de-Maure, c’est à dire d’un marron obscur qui tirait sur le noir. Le délégué Puglisi avait cette manie de donner une couleur à l’odeur ; et, une fois qu’il avait raconté au questeur avoir été frappé par une odeur jaune de blé moissonné, il s’en était fallu de peu que celui-ci ne l’expédie à l’asile ». Plus loin :
« Agatina se trouvait devant lui en chemise de nuit, sa peau sentait la chaleur du lit, et la couleur que se représenta aussitôt Puglisi fut celle du rouge tremblant d’un oursin à peine ouvert… Puglisi entra, se laissant étourdir par la couleur d’oursin ouvert qui était devenue plus forte. »
Camilleri, un monstre éblouissant de poésie.

                                                                                         *

On zone ainsi deux petites heures sur notre tapis rose et mauve, grignotant du pâté, du jambon cru. On sieste un peu, le gamin occupé à choper des criquets… Quelques photos pour terminer ma péloche de l’été, trois bouleaux plus mélancoliques qu’un pensionnat de jeunes filles chlorotiques, petits fantômes à peine frémissants au travers de la lande rosée, emmaillotés du blanc de leur écorce. Mon aîné endormi à même la nappe végétale, une BD à ses côtés. La jeune femme alanguie dans les touffes de bruyère en contre-jour sur les nuages.
 
  
         


Divines surprises (2)

publié le 6 nov. 2018 à 02:13 par Michel Bernardot

 

 

Divines surprises (2)

 

 

 

 

 

Wraouf !! Ah que, des nuits comme cela, ça vous retape son homme…

La clef du miracle – et aussi la clef des songes ? Le “carda” (quart d’Aspégic, je rappelle) bien sûr, un “carda” un peu demeuré aux oubliettes ces derniers temps avec les activités bridgeuses en berne. À l’heure où passe le marchand de sable, l’évidence s’est imposée de l’ingestion préventive d’une pincée de la poudre blanche providentielle, celle qui assure des nuits réparatrices et sereines… un enroulement bienvenu dans le cocon de rêves enfuis… une poudre qui porte bien son nom, puisque « aspirine » vient de « spirée » [lat. spira, du grec spirein « enroulement »]. La spirée ou reine des prés, Spirea ulmaria, longtemps utilisée pour parfumer les étables, était connue de longue date pour ses vertus antirhumatismales et fébrifuges ; tout comme ses cousines les feuilles de saule avec lesquelles se soignaient les Sumériens. Encore un grand merci, donc, à Félix Hoffmann qui en réussit la synthèse et déposa le brevet en 1899.

L’ordinateur rapidement enfourché après la chronique diareuse. Les J de mon Éditions du Cinquantenaire me contraignent à partir vadrouiller dans mes œuvres complètes afin d’éviter les redites. Jaborandis, Jalap et Jusquiame… tous déjà largement picorés au gré de l’inspiration du moment. Mais je fais durer le plaisir, sachant qu’en cette matinée, nulle corvée ne s’imposera, que le programme est simple, empli de vacuité tranquille, et béant à mes pieds ailés d’Hermès trismégiste. Le temps de servir un café à ma Dame descendue de son perchoir nocturne et je m’élance, toujours ailé et gracieux – après une semaine de Voltarène, mon dos va mieux, merci (un torticolis vicieux dû aux plongeons à répétition) –, pour des courses villageoises.                  

Une vérification encore : mon Des kinkélibas mirobolants a déjà quatre ans… Merdre et re merdre, disait Ubu.

 

 Un petit plaisir à ne pas négliger lorsqu’en passe l’occasion : mon arrêt impromptu à la librairie de l’ex bougon m’aura permis de tomber, enfin, sur un nouvel Harry Crews, toujours dans la famille Folio-Policier ; et à deux pas, à la Maison de la Presse, sur un Montalbán en cherchant le dernier Montalbano. Des clins d’œil, ainsi.

Comme nous avons opté pour un menu “grillades”, il reste encore à décider entre cinq merguez et deux steaks, avec deux choix subsidiaires, l’un du type « Buridan » (un peu de chaque), l’autre à la Salomon, fils de David et de Bethsabée – un gazier quand même plus titré que notre célèbre ânier. Son jugement tranchant s’il en est permet aux saucisses pimentées de l’emporter haut la main.  

Voilà… nous sommes affublés pour toute une semaine, d’une enfant tout faite,  décidément adorable : ses yeux d’innocence bleue, cette blondeur, ce charme déjà, au bout d’un long col… cette pureté incroyable des traits qui n’est qu’à l’enfance… cette complicité tranquille : comme je lui partage les quelques tomates-cerise (un rite entre nous) mises de côté à son intention, elle me serre sans un mot dans ses bras de petite sauterelle. Mais il me faut me dégager : bien beau d’acheter des aubergines, encore faut-il se soumettre à leur dictature de légume exigeant, à leur épluchage patient en laissant subsister une fine bande de peau violette, au tranchage méticuleux en fines lamelles (longitudinales ou sagittales, selon humeur) et enfin, à leur cuisson/friture en deux poêles. Un peu de sauce-tomate entre les couches qui s’amoncellent et, bien sûr, du parmesan râpé.

    Bien vite, l’après-midi estival, la déception causée par le polar en cours, très quelconque mais tempérée par le régal à venir du Crews dernier-né. L’abandon de Cleveland et son comté de Chatayoga, « là où la rivière fait une courbe » en algonquin,  pour les paysages sordides et rustiques de la Géorgie… ses Nègres, ses petits Blancs, sa misère faulknérienne, ses champs de coton et de tabac. Au fil des Série Noire, ma passion américaine s’assouvit, particulièrement avec les thrillers de l’été ; je ne quitte les rives du lac Erié et ses frimas canadiens, que pour la torpeur à la fois languissante et furieuse du Deep South, la métropole tentaculaire de l’Ohio et ses quartiers misérables pour un bled minable posé comme un furoncle non loin de Tifton, sur la route d’Albany… les casses de voitures géantes versus les étendues d’herbe à Nicot. (Et lorsque le Crews sera fini, je lâcherai mon Sud profond et ma bonne vieille Tallahassee pour la cité des Anges de Connelly.) Les canyons à demi déserts qui surplombent LA… Mulholland Drive…

 

     La surprise enfin de dénicher une photographie de L.F Céline dans son jardin de Meudon, entouré de ses chiens, courant 1955. Me faut – vite, vite, ça urge – aller retrouver le passage du roman où il narre les derniers moments de sa chienne qui est peut-être là, encore, sur le cliché. Mais lequel ? La dernière trilogie, me semble t-il. La chance, comme souvent, pour la canaille : D’un château l’autre, le premier des trois, avant Nord et Rigodon.

Son phrasé haletant, accroché aux points de suspension.

 

          « le même mystère avec Bessy, ma chienne, plus tard, dans les bois au Danemark… elle foutait le camp… […] si vite vous lui voyiez plus les pattes ! bolide ! ce qu’elle pouvait de vitesse ! je crois qu’elle m’aimait… mais sa vie animale d’abord ! […] elle est morte ici à Meudon, Bessy, elle est enterrée là, tout contre, dans le jardin, je vois le tertre… elle a voulu mourir que là, dehors…  je lui tenais la tête… je l’ai embrassée jusqu’au bout… c’était vraiment la bête splendide.

A Meudon, Bessy, je le voyais, regrettait le Danemark … je l’ai eue, au plus mal, bien quinze jours… oh, elle se plaignait pas […] un moment, le matin, elle a voulu aller dehors… je voulais l’allonger sur la paille… juste après l’aube… elle voulait pas comme je l’allongeais… elle voulait être un autre endroit… du côté le plus froid de la maison et sur les cailloux… elle a commencé à râler… c’était la fin… on me l’avait dit, je le croyais pas… mais c’était vrai, elle était dans le sens du souvenir, d’où elle était venue, le museau au nord, tourné nord… la chienne bien fidèle d’une façon, fidèle aux bois où elle fuguait, Korsör, là-haut… elle est morte sur deux… trois petits râles… oh, très discrets… sans du tout se plaindre… ainsi dire… et en position vraiment très belle, comme en plein élan, en fugue     

 

  

 

Divine surprise et autres lectures

publié le 21 oct. 2018 à 05:30 par Michel Bernardot


Divine surprise et autres lectures (1)




          



Dernier jour de juin… Et voilà ! Une bonne demi-année 2009 engloutie…
Je vous le dis, le proclame, le hurle même : ce 21ème siècle qu’on regardait il y a peu comme une plage immense et vierge – sachant bien d’ailleurs qu’il nous serait impossible d’en voir le bout – ne v’là t-il pas que sa première décennie va se terminer. Là, demain ou presque, au rythme où la vie passe, où le temps coule et se vide le sablier… la preuve – s’il en fallait une ? Un passage en coup de vent par la paillote du bord de route me permet de regarnir le garde-manger au moyen de deux citrons, deux salades et quelques abricots et… Et la première coucourde décorative, une simplissime cucurbite jaune d’or à peine centrée d’une touche de vert sombre.
D’ailleurs, l’interview de Claude Hagège dans un hebdomadaire enfonce le clou (il vient de publier un Dictionnaire amoureux des langues chez Odile Jacob et cite, pour illustrer l’hypallage dans son titre, un vers de l’Enéide,  Ibant obscuri sola sub nocte, « Ils allaient obscurs sous la nuit seule »). La mauvaise nouvelle vient de ce qu’il a écrit L’homme de parole –, un des bouquins qui m’aura le plus marqué, accélérant ma déviance biologique, avec L’homme neuronal de Changeux – en 1985. Quart de siècle… Ach ! Le Temps, grosse malheur ! Dans le même ordre d’idées, une coïncidence littéraire de plus s’offre à mon esprit un peu ébahi par tant d’à propos fortuit. Tandis que nous regardions la veille un film non dénué de beauté plastique et de paysages amazoniens, L‘amour au temps du choléra , tiré du roman éponyme de Gabriel Garcia Marquez, je signale tout de go à Julie que c’est amusant, cette héroïne qui s’appelle Fermina, dans un livre de Marquez : ajustés l’un à l’autre, cela donne Fermina Marquez, le roman de Valéry Larbaud… mystères de la trans substantiation… le comble, c’est que je suis moi-même aux prises avec un sujet assez similaire avec mes Éditions du Cinquantenaire – le matin précisément où je narrais l’histoire du condurango (ce condor peut-être amazonien qui soignait ses morsures de serpent au moyen de la plante ainsi nommée).
A deux pas de là, d’ailleurs, je joue quelques instants avec un article de Philippe Lançon dans le Libé/Livres où il commente la sortie de l’Intégrale des Contes des frères Grimm (me plaisant même à agrandir le minuscule médaillon qui présente leurs profils accolés et si semblables). L’aîné, Jacob – aidé de son frère Wilhelm – avait eu l’idée de recueillir des fables, des récits paysans, des histoires transmises oralement qu’il pensait surgis spontanément et, de là, bâtir une théorie de l’origine divine du langage. Sans entrer dans les détails, une idée qui n’est pas sans rapports avec l’ami Hagège plus haut entrevu (les deux frères étaient eux aussi philologues de profession, et l’aîné, l’auteur d’une monumentale Grammaire de la langue allemande).
     
En dehors de ça, c’est le régime à la fois spartiate et opulent des jours d’été : opulent par la sauvage beauté du jardin, de l’escalier et du chemin de pierre qui serpentent sous les pins, de la masse d’eau limpide et bleue disponible à tout instant, et spartiate parce que nulle dépense bling bling – un néologisme à la mode depuis deux ans – ne vient le déparer, le grever de manière imbécile. On n’a besoin de rien, nul caprice ne vient amoindrir, fût-ce d’un fifrelin, la fusion avec la nature. Et, comme pour nous rappeler l’obligation absolue du carpe diem – puisque la mort, encore dans l’ombre, aiguise sa faux avec nonchalance –, deux aigles de Bonelli tournoient sans un coup d’aile dans le ciel immaculé de l’après-midi. À l’enseigne du condor…
   Et même, à la façon d’Athos gravant Remember sur l’épaule dodue de Milady, je pourrai dire « Je me souviens ». Je me souviens de ce mardi, un jour qu’il faudra bien marquer d’une croix blanche dans mes annales et mes chroniques, un jour où j’entends presque chanter les Anges annonciateurs de félicités à venir. Comme pour son horrible et grimaçant jumeau de ce juillet d’il y a quatre ans, nous n’avons rien vu venir… censés tout juste récupérer, pour une deuxième semaine, notre Sugar… Là, on a en prime ses géniteurs. Son génome au complet. À souper, oui Madame !


Petit tricot littéraire

publié le 10 juil. 2018 à 05:23 par Michel Bernardot





                             Petit tricot littéraire, un « Michon » à l’endroit
                             … et un « Gracq » à l’envers.





            Ce matin, une tasse de café à la main, le dernier dossier-livres de Libé dans l’autre, je dirige mes pas vers la salle de bains des enfants pour quelques minutes de ces moments que j’aime tant, mi organiques mi cérébraux… Les trois premières pages sont consacrées à Pierre Michon… Je n’avais pas jusqu’alors « percuté », mais tout à coup, dans le texte, c’est lui, c’est bien lui, l’auteur des mythiques « Vies minuscules ». J’étais déjà, samedi, arrivé à dérober dix minutes à l’implacable organisation qu’impose la présence des gamines pour me régaler de l’article consacré à Julien Gracq.  Extraits du babil de l’homme du Rivage des Syrtes :
          « Je ne suis pas d’une sociabilité illimitée… J’ai toujours eu besoin de solitude voyez-vous… Autrefois, je faisais rire Jünger en lui disant que le mariage ne m’aurait pas déplu si j’avais pu le vivre à mi-temps… »
           Et encore.
          « Ce qui est intéressant, avec la vieillesse, c’est que le désir s’ajuste miraculeusement aux moyens [il avait déjà découvert cela à la guerre]. On n’éprouve alors que des désirs que la circonstance peut satisfaire… manger, dormir, survivre… Et bien, il se passe la même chose quand on vieillit…»

            Deux jours, donc, et deux nuits, avec les jeunes luronnes…
            C’est la première fois qu’on garde la petite (Lacan serait content, le texte manuscrit montre le lapsus : j’avais d’abord écrit pépite). Je peux à nouveau me gaver de fêtes intimes, prodigieusement agréables et douces, l’observation avide de ce petit corps endormi – bras et mains en position « candélabre » –, de la confiance miraculeuse qu’on peut lire dans les yeux en venant la chercher au réveil… Ces premiers essais de communication en langage inarticulé alors même qu’elle comprend tout. Cette démarche erratique qui peut s’accélérer pourtant, avec une ponctuation de chutes sur les fesses. Ces premières stations en tête à tête, tous deux assis par terre au soleil, sur le macadam élargi de l’arrivée, où elle ramasse le moindre gravier, le moindre bout de bois, la plus petite monnaie d’échange – un vrai potlatch intergénérationnel – scandé par de vigoureux « tiens ! » et « donne ! »… Moments de bonheur… Les câlins spontanés de l’enfant, qui vous font l’âme suffocante, doivent être un crève-cœur pour l’aînée. On ramène la marmaille dans l’après-midi, après s’être concocté une agape dominicale, deux perdreaux en cocotte, des cèpes poêlés, un Gigondas 93 qui accroche son velours animal au gibier…
          … Après le gardiennage, le bûcheronnage… Quand nous arrêtons, repus de courbettes et de courbures, recrus de courbatures, les arbres et arbustes de la zone frétillent d’aise, plus tondus que femmes à la Libération, mais frais comme des Allemands… Je bats le rappel pour une promenade : une presque heure de marche sur le sentier des Glauges, où les vignes ont revêtu leur livrée automnale qui me transporte toujours à la même époque gersoise. Je prenais le Beretta et m’en allais faire péter quelques grives dans la vignette derrière la maison de la pharmacienne… Une petite butte qui se poussait du col au-dessus du village… Leur poitrail blanc ensanglanté tacheté de larmes noires et grises.
             Le soir, je me repais d’un mano a mano béat avec  Danse avec les loups … La superbe scène de l’attaque des Sioux par les méchants Pawnees en peinture de guerre… Avec la main dans celle, amicale, de Rimbaud.
    
            « .. Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cible
             Les ayant cloués nus aux poteaux de couleur »
 
           Je retourne à mon Supplément-Livres et J.B Harang, phénix des critiques littéraires.   

           « Voilà pourquoi nous lisons Michon, voilà pourquoi il importe peu de savoir de quoi il parle, nous le lisons pour l’énergie intime de sa langue, parce que sa musique vient du corps, écrire est un exercice physique, jubilatoire, qui ne peut être tenu hors la grâce, il faut pourtant entretenir le muscle, la langue de Michon est du pur langage, de la prosodie, on sait qu’il écrit en rythme, laisse des blancs d’iambe ou de dactyle lorsque le mot scandé fait défaut, il ne fait pas défaut longtemps, il suffit de se colleter, c’est à dire prendre la langue au col comme un voyou et le mot descend, à sa place. Comme dit Michon : le langage est un ennemi loyal ».

             Et toujours, je crois, dans la conversation avec Julien Gracq, cet aphorisme latin :
             Ducunt volontem fata, nolentem trahunt
             Le destin conduit ceux qui le veulent et tire les autres…    
                                                                                                             (mi-octobre 2002)            


Juin 2011 (Lettres à une Hellène)

publié le 4 juin 2018 à 23:31 par Michel Bernardot

  





                                 Juin 2011 (Lettres à une hellène)



        30 mai
   Je sais, je sais… Un mai un peu comme une préface…
   Mon train-train chamboulé par la présence du nouveau petit prince. Essaie de m’imaginer, réveillé par la Luce montée à pas circonspects dans notre aire haut perchée. Sitôt délogé par ma noiraude, je trouve mon cadet et son rejeton dans la cuisine, porte fermée et café tout prêt tout chaud. Mon petit garçon crapahute, encore tantinet cahotant, dans l’office ou plutôt – c’est bien plus sportif à cause de la buttée de la baie vitrée – entre la pièce et la véranda. Toujours cette émotion qui vient des premiers pas, du passage si attendu à la locomotion verticale. Ce raccourci si bref entre ontogenèse et phylogenèse…
    Des sensations que le Berbère, notre père, n’a pas connues : trois mecs, trois générations en contact exclusif. Je garderai l’enfant dans une cuisine jonchée de cubes, de boites de bouffe à chien, de jouets divers, peluches de la chienne. Avec ça, une première encore – je t’en sais friande – : l’enfançon a dormi seul dans mon bureau, en compagnie de mes étagères policières, de mes textes, des tableaux de son trisaïeul Daisay et de son aïeul Henri, un château de Portes et une marine. Un monde commence et une nuit complète pour ses papa-maman.
    Ah, j’oubliais : Jérémie n’a pas chômé : son mail m’annonce que le prêt à clicher des Sentiers sera prêt dans deux jours. L’affaire semble en bonne voie, et je me laisse aller à penser à la suite. J’ai même un titre, tout provisoire, Histoires d’aulx, un texte (encore à écrire) sur l’ail et qui donnerait son nom au futur bébé. Ma pomme se frotte les paumes…

           2 juin   
      Un mistral épuisant, un vrai  blizzard importé de Sibérie : la veille, j’ai remis un pantalon long et enfilé le blouson parisien en soie doublé. Il faisait à peine dix degrés sur la place du poilu de bronze où se bousculent, chahutent et se vrillent des rafales d’apocalypse glaciale. La cheminée a repris du service… et ce matin, comme il a délugé toute la nuit – par contre, la bafagne venteuse s’est arrêtée, du moins sa forme paroxystique –, que le ciel est d’un joli gris uniforme, que la nature jusque là altérée se saoule à satiété, ce matin, maître redevenu en mes domaines du rez-de-chaussée, j’ai rallumé la bête qui m’aura dévoré en un clin d’œil deux bûches de chêne de bonne taille. Ah, un juin débuté sous de curieux auspices !
 

          3 juin
        Un temps plus doux, ostensiblement variable…
La cheminée quand même rallumée car j’ai craqué en revenant sur la terrasse avec deux ceps de vigne puis laissé la baie ouverte sur la rumeur de la brise dans les pins, le chant d’une fauvette, le frou-frou de gorge d’une tourterelle énamourée. Déjà en tête, mon Histoires d’aulx puisque, en revenant de la paix nocturne, l’ébauche est là, tournoyante en petite fumée de branchages, en tous cas bien accrochée (pendant le film qui a précédé les prémices embrumées du sommeil, des idées me sont venues comme les étincelles de magnésium d’une bougie d’anniversaire et, l’histoire inepte que nous regardions se déroulant à Detroit [Michigan], j’avais aussitôt décidé d’intégrer à ma trame une concierge – son prénom, Hermione, s’est imposé sans faire de façons – tombée amoureuse at first sight de l’indien Chien Brun dès qu’une consœur bien intentionnée lui eut prêté L’été où il faillit mourir.
     Ce fut une journée très typée marécage ; il aura plu sans discontinuer jusqu’au milieu de l’après-midi. Et froide, avec ça ! J’effectue mes courses villageoises en tenue assez curieuse, le blouson vaguement imperméable à l’intérieur tapissé de laine et le chef coiffé du chapeau argentin en cuir… mon bermuda et des Reebocks noirs. Sacrée dégaine, Bernie !     
     

     5 juin
        … Souventes fois, par temps gris, je me serai senti tenu d’évoquer Biarritz, Hendaye, Saint-Jean-de-Luz. Là, avec le froid incongru, Béthune. Arras, peut-être.
La bougie, l’âtre rougeoyant, les éternuements… Enfin, quoi, ça surprend après les canicules du mai ! A quand l’écharpe écossaise en cashmere ? Finis les bains, molles bronzettes, suées ardentes. Tiens ! Alors qu’au matin j’avais enfilé le bermuda de rigueur, la rigueur des températures m’obligera à monter revêtir un vrai falzar. C’est dire…
        Corrections encore, corrections toujours.
     Et – on s’amusera, du moins je l’espère, de la coïncidence –, alors que je suis littéralement obsédé par cette activité sans cesse et cent fois réitérée, le roman que je m’en viens quérir dans mon bureau pour remplacer le vieux Monteilhet que je viens de terminer… Un Jonathan Frantzen, Les corrections… Plus fort que du roquefort !  Entre deux chapitres (je m’apercevrai progressivement que je l’avais laissé en plan voilà des années), je me jette, de façon très métaphorique à l’eau, et commence à rédiger mon Histoires d’aulx. Pour l’heure, la nouvelle sort à peine des limbes.
    Tout occupé à mon effort d’écriture, mon secrétariat particulier vient me prévenir qu’il est parvenu, sans (trop) de peine, à expédier à Paname la dernière mouture des Sentiers botaniques.
     A Dieu vat ! Mais l’angoisse, immédiate : d’où, de quel repli caché, ai-je bien pu sortir ce t intempestif ? La chose exige vérification immédiate.
     Grévisse pose que la lettre qui me titille et m’inquiète, à un endroit où elle n’a, a priori, rien à faire, nous est léguée par une déformation populaire du langage, conduisant, pour des raisons sur lesquelles on glose encore, à la rajouter après va. Une locution aux origines maritimes, peut-être une ancienne conjugaison du verbe « aller ». Adieu-vat était le commandement donné à l’équipage avant d’effectuer un virement de bord par vent debout dans des conditions difficiles. Aujourd’hui délaissé au profit de Parez à virer .  

      7 juin
    C’est l’histoire de trois aubergines replètes et plus violacées qu’un abbé rebondi en pleine crise de mal comitial. Deux courgettes rondes aussi dodues leur tiennent compagnie. Tranchées en rondelles, elles passent illico à la plancha. Coulis de tomates maison, parmesan râpé, persil ciselé… En bas, la vaste étendue d’eau bleue se désole, délaissée ainsi qu’un lac islandais. N’empêche, deux brochettes d’agneau, deux merguez, les gentils légumes ensanglantés.
     Première incursion dans les parages… en juin ! Qui dit mieux ?

       8 juin
    … Et, toujours, l’alternance, le polar de service et mon texte aillé. Je laisse aller un léger délire littéraire, du purement inventif, chose jamais pratiquée mais qui se révèle grisante.
 

       

       10 juin
      Les grillettes traditionnelles accompagnées du bref salut au vieux Bob, alias « Le Berbère). C’est simple, il vient avec une légèreté intemporelle se poser sur mon épaule et j’y annonce la couleur pour notre confiote matinale, jaune ces temps-ci, pour les mirabelles, rouge brûlé, pour les abricots. Après quoi, la cuisine aussi flambant neuve que lors de son inauguration, la chienne, la panse remplie, me voici revenu au turbin avec plaisir, la table de ferme recouverte des deux tomes du Crété (le Précis de Botanique), du Robert Historique, et de ma dizaine de pages déjà recouvertes de l’écriture couchée que je réserve – va savoir pourquoi – aux choses de la littérature. N’ayant jamais compris la nécessité intime de cette schizophrénie écrivassière dont  l’évidence s’est imposée néanmoins à l’usage, éclatante, indiscutable, irrémédiable.
    

    

          12 juin
      
      Le déjeuner à quatre en véranda – c’est mistral noir, une locution du cru pourtant jamais entendue, que MJP vient d’apprendre à J. et décrivant un mistral soufflant par temps couvert –après un petit apéro vite expédié, debout, sur la table au coin de la terrasse. On boit un côte du Ventoux en carafe de chez l’Allemand. Après un pâté sur toasts, le moment arrive du rôti de veau aux oignons en cocotte, accompagné de courgettes-bâton cuites al dente. Mon fils en pleure.

           13 juin
       … Le calme revenu… la chienne à mes côtés, ou presque, sur le vieux fauteuil du hall. La cheminée enfin chômeuse et la baie ouverte sur le rou-rou des tourterelles. Sur le gravier, la grande table de jardin entourée de ses quatre chaises compassées semble faire la gueule après l’animation de la veille. Enfin… à midi elle retrouvera, mais puissance dix, les bruits de mandibules qui transcendent son vieux teck. Avec Julie, nous avons imaginé un curieux menu, qu’on verrait mieux affiché pour le prochain Noël, foie gras mi-cuit en entrée et poularde chaponnée sur son lit de petits légumes, séquelles de défections imprévues ou d’achats trop enthousiastes lors du précédent. La rue Montecristo au complet nous fait l’honneur – on m’a fait prévenir qu’on amènerait le vin, un magnum de Graves.
    En attendant, mon fils aîné s’est levé : il veut du thé mais vient avec le sien, comme d’autres avant lui (et je suis sûr que tu vois la direction de mon regard).

          15 juin
      Ce que je nomme « sigrambô »… De l’azur, sans vent, jusqu’à plus soif. L’été, en somme.
    Encore que les loriots n’y sont plus, ni même le chant de certains de leurs congénères moins prestigieux., gagne-petits de la mélodie sifflée, coryphées faiblards. Demeurent seuls, entrecroisés, le roucoulement des tourterelles, la crécelle d’une pie énervée, le cri d’une corneille effrontée.
 …

      16 juin
     C’est fou ! Plus la date approche, plus je vois arriver avec une légère angoisse le moment –
jeudi prochain – où il faudra quitter tout ça, cette vie de patachon monacal, pour s’en aller se presser dans des aéroports bondés, des bateaux surchargés, la foule pressée des autocars… un périple réalisé à titre onéreux, en plus, quand c’est Bernie qu’il faudrait défrayer !
Le clavier repris après la pause de fin d’après-midi. On arrive au bout, il flotte une odeur d’écurie, de crottin, autour de ma table de bagnard des mots. Et j’aime à imaginer celles, géantes – leurs montagnes de crottin à pelleter – de Casse-pipe, du cuirassier Destouches.
     
       17 Juin
     … Une première, hier (mais, tout en disant cela, j’en vois au moins deux).
Après les activités chahiniennes, me voici descendu mettre l’arrosage du gazon avant même de me lancer dans mes activités traditionnelles à l’office. La dalle autour de l’onde n’est pas trop ensoleillée encore. Allez, Bernie, à la baille ! L’an dernier, c’est avec cinq jours d’avance que j’avais sacrifié au premier bain d’avant petit-déjeuner, ressuscitant les onctions magistrales anciennes, celles de Corse ou des Baléares – et, peut-être, de plus antérieures (mais la mémoire me faut) – quoique non moins magiques, celles des petits matins ferruchiens. Instants fragiles consignés dans Le jour où l’été a commencé. C’était un temps où l’on pouvait se faire griller des rougets… De nos jours, me voici contraint (comme pour les perdreaux) de me contenter d’imaginer la chose, ce qui peut m’amener à la coucher dans une histoire, en prêtant mes pulsions à d’autres, comme dans mon dernier opus, ce fameux Histoires d’aulx.
 

           

       18 juin

     Une escapade hier, au canal de Fifine. Quatre quarts d’heure de sérénité et un bouquet champêtre. Je l’ai là, sous mes yeux, dans le petit Moustiers blanc… foin de tons vifs ou criards : on est dans les mauves, les roses fanés, les zinzolins.
     Vesces et gesses, fleurs à papillons, fleurs à Marguerite, notre maman.

       19 juin
     
     Me trotte la scie de l’été 62 … Et j’entends siffler le train …le passé part en couilles.
Cette fuite catimini me poigne, me sidère au-delà du possible. J’ai la même sensation que lors de la vente de l’appartement de l’avenue Bouisson-Bertrand.
      Pfft ! Plus trace de rien… Last train to San Fernando
      Petite consolation : des beignets de fleurs de courgette.

      

        23 juin
       Le temps est à la grisaille, au vicieux bisoulet. La chienne, allongée face à moi tel un un phoque de Canary Wharf, à San Francisco, immobile. Elle a compris l’embrouille. Il semble que, dans les Hautes Instances Célestes, on ait décidé que l’été provençal ne nous donnât point de regrets intempestifs et qu’ainsi, le fardeau de quitter nos aîtres et la Luce soit moins lourd à porter. Peut-être, aussi, une manière de nous mithridatiser avant, demain, les frimas baltes, finnois et, bientôt, suédois.
      


La semaine crétoise

publié le 8 mai 2018 à 09:12 par Michel Bernardot






Une semaine crétoise (début mai 1998)





          La Crète n’est déjà plus qu’un souvenir...
           Partis tôt le matin dans le sirocco et la tornade, revenus en Provence par temps frais – comme un vilain mois de mars - avec mistral gagnant pour le fun (le fœhn ?).
          Jusqu’à quand garderai-je les  Lefka ori , les Montagnes Blanches, en majesté devant les yeux ? Les monstrueux, gigantesques, pluri-centenaires oliviers et leurs troncs suppliciés. Les vergers caviardés d’orangers et de citronniers tout emplis de fleurs et de fruits et ce parfum si doux, obsédant, entêtant, qui vous submerge, envahissant la mauvaise route qui  enroule ses voltes capricieuses.
          Premier déjeuner à Chania dans une maison bombardée voilà un demi-siècle, dont on a gardé le toit à claire-voie, un patio devenu naturel, et cette balade dans les ruelles du vieux port vénitien, ses maisons ruinées qui chuchotent leur ancienne splendeur, éventrées – les unes abritant des bistros à touristes, les autres à demi refermées sur leurs entrailles désertes. L’ancienne mosquée est restée plantée là, sur le port, son crieur de prières envolé. Les arsenaux glorieux de la Sérénissime lui tiennent compagnie, gigantesques et creux comme la vieille puissance tutélaire…
           On se lance, dans une Escort de location, à la découverte de la côte Ouest, à gauche de l’hôtel qui nous abrite, sous la pluie qui mouille cette matinée. Un minuscule port romain ruiné et le petit havre de Paléochora. Puis c’est la remontée à travers la montagne, les premiers monastères gréco-byzantins… surtout l’un d’entre eux, tout ancien, minuscule, ses vieilles fresques à demi effacées, huit chaises bancales et des icônes a la fresca, que berce un troupeau d’oliviers… la rage aussi envers ces cartes routières à se damner qui nous égarent malicieusement au hasard d’improbables hameaux.
           On s’offre le jeudi un interminable aller-retour vers Héraklion et Cnossos, son palais si émouvant malgré la meute des cars à touristes (on en est après tout) et les restaurations hasardeuses de Sir Evans, le découvreur du lieu. Encore un joli repas devant le petit port et l’inamovible cruchon de vin blanc, sous les dépouilles des poulpes pendus à un fil comme des petites culottes… on bée devant deux, trois façades vénitiennes qui montent la garde sur leurs intérieurs dévastés.
            Le lendemain – on a loué pour trois jours une minuscule Subaru –, escalade durant toute la matinée de l’énorme masse montagneuse et découverte de Chora Hakion. Un ouzo, le premier, siroté à l’abri de titanesques tamaris proto-palatiaux… les désormais traditionnelles salades grecques où trône un morceau de féta, suivies de friture de poissons.
           Puis on met le cap sur Phaistos qui niche au pied du Mont Ida, à peu près au milieu de l’île. Une mini-halte en fin de matinée à Spili, mignon village adossé au relief avec sa fontaine vénitienne comme un lavoir, ses vingt lions furieux dégueulant leur eau dans une rigole... Petite flânerie dans les ruelles biscornues et pentues, s’arrêtant aux cent jarres anciennes emplies de géraniums, pélargoniums et autres œillets, matant du coin de l’œil de vieilles crétoises noires comme des biques qui vaquent à leurs occupations, stoppant encore devant mille pots de feta qui sont autant de réceptacles floraux. Admirant de miraculeux jardinets escarpés tout pleins d’orangers ou de citronniers luisants et parfumés, si pimpants, devant des demeures qui, pour une fois, ressemblent moins à des stations-service. Descente sur Agio Galini aux venelles encombrées de bistrots ou de petits restos, avec un traditionnel repas de calamars frits et de poissons variés.
            Le lendemain, c’est la découverte de Phaistos, pratiquement seuls sur le site grandiose, tout à la fois sauvage et culturé, écrasé par ce mont Ida qui accueillit Zeus pour le protéger de la colère – et de la faim – de son bon papa Chronos… En contrebas, la douce plaine de la Mesara ; du haut de cette esplanade superbement intacte, vierge d’humains, quarante siècles contemplent les cyprès et les oliviers.
          Une petite halte, au retour, apéritive, sur le minuscule vieux port de Réthymnon, sa forteresse vénitienne encore et ses bars en terrasses, envahies en ce dimanche par des familles de Crétois. Mon verre de vin blanc me ramène le vieux paradoxe d’Épiménide. Vous savez : « Tous les Crétois sont menteurs. Or Épiménide est Crétois. Donc il ment, mais s’il ment, il dit la vérité. »
          Le dernier jour consacré à Omalos et son plateau encerclé de monts, une extraordinaire montée dans les orangers puis des oliviers plus enturbannés dans des filets que mamamouchis. La descente vers Sougia alanguie sur ses terrasses désertées dans l’attente du rush de l’été à venir. On déjeune une dernière fois parmi les familles indigènes en goguette sous les tamaris de service, avec une promenade digestive sur la plage de galets inondée par le ressac d’une mer démontée ; des petites routes de montagne encore, des virages plus secs que des coups de trique, des hameaux perdus sous le soleil qui darde. On s’arrête dans le golfe de Kissamos dont les deux presqu’îles sont pointées comme des mains tendues implorantes vers Cythère et le Péloponnèse voisin, tandis nous nous laissons enchanter par de fabuleux arums de Crète, Arum purpureospathum, leur spathe grenat de velours sombre qui laisse échapper comme un rostre violent son spadice au vert ténébreux. Tandis que je songe aux petits noms chez nous de l’arum, Chandelle, Pied-de-veau, Manteau de la Sainte-Vierge, Vît-de-prêtre, Vachotte.    
     






Le cimetière du Chambon (suite et fin…)





            … Toujours à la traîne de ses Mille femmes blanches, Bernie. Suivant les avatars de l’héroïne dans sa tribu cheyenne d’adoption, pendue aux basques du chef Little Wolf, dans les territoires des Sioux et des Cheyennes – là-bas vers les Blackhills, dans les Bad Lands à cheval sur les Dakotas du Nord et du Sud, aux bords de la Platte river ou de Belle Fourche river, dans la Prairie du Nebraska et aux confins de son cher Wyoming… Une surprise de taille l’y attend : encore en 1875 (époque où se passe l’histoire, le général Grant regnante, vainqueur récent de la guerre de Sécession), les tribus Cheyenne baragouinaient plus facilement le français que l’anglais… L’explication ? Leurs territoires de l’Ouest sauvage n’étaient que peu atteints par la déferlante à venir des Blancs. Les seuls contacts depuis deux siècles avec la « civilisation » étaient ceux qu’ils avaient avec les trappeurs français venus du Canada relativement voisin. Le texte du bouquin – traduit de l’anglais – est émaillé de phrases en italique – en français dans le texte – et, lorsqu’un « sang-mêlé » se prépare, la bite à la main, à violer notre blanche héroïne, il lui annonce le programme d’une voix grinçante : « Je vais t’enculer à sec »… Évidemment, la chose manque de poésie, mais ni l’époque ni les lieux n’étaient aux quatrains, dentelles, autres menuets… Vaselines de l’amour.
               À manier si élégamment la langue de Voltaire, ces autochtones perdus – ou leurs cousins canadiens – ont fini par nous refiler des mots délicieux… Tiens, toboggan, innocente récréation enfantine… un emprunt tardif (1890) à l’anglais toboggan « traîneau utilisé pour le transport sur la neige », lui-même emprunté à divers mots indiens du Canada (algonquin otaban, cri otabanak, micmac tobakun, etc.). Au Canada-même, ces mots sont passés au français sous la forme tabagane (1691) et, plus tardivement, (vers 1820) en anglais, sous la forme « toboggan ». Le français a repris la forme anglo-canadienne pour parler du traîneau et, surtout, de la piste toboggan slide sur laquelle on fait des descentes au moyen du traîneau.

           « J’étais insoucieux de tous les équipages,
              Porteurs de blés flamands ou de cotons anglais
              Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
              Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais. »

Après le Nebraska des Cheyennes, le hasard me fait tomber sur un vieux Michener endormi au coin d’une étagère. L’Amérique encore… Cette fois, la Pennsylvanie des Amish, celle des Mennonites confits dans leur Bible. Anabaptistes (horreur, le baptême n’est administré qu’à l’âge adulte !) chassés de Suisse ou des Pays-Bas qui parlent encore, trois siècles après leur arrivée dans le Nouveau Monde, un dialecte bas-allemand, le Plattdutch…
           … Et Marthe Augusta n’est plus. L’OH, acronyme taquin pour One Hundred de tant de textes, ne le sera jamais vraiment. Même plus la force d’attendre deux mois pour parvenir aux 99. Le TGV – Très Grand Vieillard – si souvent évoqué, définitivement rentré en gare… La métaphore ferroviaire m’amène à ce constat : née comme Robert en 1907, elle aura vécu quarante-cinq ans de plus… un peu comme une double vie !
             Le temps d’une vessie vidée en fraude dans le parc, j’ai rejoint la chambre, les deux sœurs une dernière fois autour de leur mère, ce corps sans vie, ce masque creusé dont le visage seul dépasse du drap. Une image obsédante au cours des quelques heures passées là, la fascination du profil – front bombé, nez busqué, béante ouverture de la bouche avant la remontée prodigieuse d’un menton qui pointe vers le plafond. Un corps à jamais inerte et qui répand l’odeur un peu sucrée, mais fade, des chairs qui ont commencé, depuis trois heures à peine, le lent processus de leur inexorable corruption, hurlant à mi-voix cet hodie mihi, cras tibi qui me ramène toujours à Robert… ou au vulnerant omnes ultima necat des cadrans solaires, cruel verdict inscrit dans les gènes, contre lequel il serait insensé de lutter…
            Ou encore le vieil adage royal, « le mort saisit le vif », dont je vérifie une fois de plus la valeur universelle : incroyable comme la dépouille charnelle – là, encore tiède – pose un mystère insondable, l’interrogation qui vous prend à la gorge… mais où diable la vie est-elle passée ? Solennité de l’instant ? C’était elle le dernier rempart générationnel et nous sommes, nous les fils et filles de ces parents qu’on aura vu disparaître au fil implacable d’un presque demi-siècle, seuls dans le collimateur de dame Faucheuse.
         … Coïncidence ? j’ai attrapé machinalement une bouteille à la cave et, surprise, c’est le dernier flacon de château verdignan 94, huit bouteilles acquises en 98 dans le supermarché Cora cher aux Cévenols de toutes obédiences, à l’occasion de la foire aux vins de saison et de l’un de ces multiples aller-retour effectués lors de l’opération et le décès d’Henri… et hier, alors que – descendu en T-shirt nocturne – je m’empare de la cafetière pour le premier petit noir, mon geste arrache au sous-vêtement une odeur dont la fragrance inattendue me ressuscite celle de mon père. Voilà une chose qu’elle est forte ! Extravagante ! Sauvage ! Une odeur jamais sortie, en quarante-cinq années, de mon rhinencéphale… un flot d’images suit, son tricot de peau ajouré sous la veste de pyjama, nos gestes familiers des petits matins rue de Lyon, le coucou franc-comtois postillonnant ses quarts d’heures dans le couloir. 
            Au rayon souvenirs, une scène remonte – jardins de l’hôpital de Nancy, 1961 – l’arrivée du frère aîné tenant dans son poing fermé un bouquet de fragon épineux sensé débloquer les reins archi-usés de son cadet presque à l’agonie ; un fragon (n.m ; 1378 ; bas-latin, frisgo, « houx », probablement d’origine celte) qui restera inutilisé, mais aura amené, faute de guérison miraculeuse, le brin de poésie de ses multiples appellations populaires, « petit houx », « buis piquant », « myrte épineux », « épine de rat ».

*
           11 septembre : c’est toujours l’été… costard prince-de-galles Hugo Boss – immortalisé par la croisière aux Antilles sur le Mermoz –, chemisette chinoise en soie noire. J’ai passé, après quelques hésitations métaphysiques (le port et la qualité des cravates n’étant pas une vertu cardinale en ces terres), la cravate qui m’a semblé s’imposer, une Van Lack en soie dont le camaïeu de verts fanés s’assortit au gris clair de la veste… Ma moitié, pantalon d’été et T-shirt, une tenue de bridge, en somme… Pretty, as usual. Une heure et demie après, nous avalons un café en terrasse à deux pas du building de briques rouges de son enfance avant de rejoindre le funérarium où la famille arrive par fragments.
… voici un gendre de la défunte, toutes coutures explosées, la cravate reposant à l’horizontale sur un bedon de viticulteur héraultais. Voici son fils, aussi filiforme que son père est vaste, dégarni total, visage défait. Voici son gendre, plutôt rajeuni… voici la cadette en robe noire, escortée de mon aîné dont la queue de cheval bat sur les épaules… voici ma fille, robe noire elle aussi, mais à jupon apparent… voici mon petit dernier à qui nous avons amené un « change » (chemisette paternelle et futal repassé). Une particularité surprenante : nous sommes la seule famille complète ; par coïncidence, trois petites-filles sur quatre sont retenues ailleurs, l’une en entretien d’embauche très haut dans le Cotentin (mais zou est Caen ?), une autre à Paname pour les mêmes raisons, l’autre – empêchée – a délégué son époux. On rejoint l’église derrière un corbillard qui a perdu son petit cheval blanc… une longue demi-heure d’interminables bondieuseries. Epîtres et évangiles… c’est l’histoire du vieux Siméon qui a reconnu NS.-JC dans les bras de son papa, de sa maman… seule la photographie des vieux époux lors de leurs noces d’or, posée sur le cercueil, fait vrai, humain quoi.
           Seuls montent au Chambon, les trois filles, les deux gendres, les quatre petits-enfants.
Ces pentes si souvent grimpées, dont je connais le moindre virage, la moindre tonnelle agrippée à sa terrasse de lauzes… les roses trémières qui montent la garde… Chamborigaud et son viaduc, les derniers viroulets du Luech qui lézardent au soleil ; on peut même escalader en voiture l’impossible raidillon conduisant au cimetière, à ces vingt tombes somnolentes au- dessus du cours d’eau. Voilà, Marthe a rejoint son conjoint, dont le cercueil jumeau l’aura attendu huit ans. Un petit-fils dépose sa sculpture sur le marbre impavide.
Une petite halte bistrotière en terrasse ; nous cinq, l’autre fille… mon aîné fait son numéro classique de Parisien : charmeur et relax… disert et muet… joue avec son père comme qui reverrait un ancien collègue… admire la nouvelle berline, le félicite pour ses lunettes de soleil, ses mocassins Testoni… remet bientôt le lacet de sa queue de cheval à sa tignasse absalonesque que décorent désormais quelques fils d’argent… s’en va vers son train dans sa voiture de location.

            L’un des trois polars exfiltrés de la chambre de la feue m’a ramené – bonheur passager – sur la rive des Grands Lacs. L’appel du lac Michigan, le Wisconsin, des bourgades un peu au dessus de Milwaukee – magie des toponymes indiens. L’action se déroule dans cette langue de terre qui s’enfonce comme un ergot au cœur du lac, séparant les eaux en deux, à gauche la baie de Green Bay, à droite l’étendue immense de la mer intérieure.

              « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
                 De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
                 Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
                 Et ravie, un noyé pensif parfois descend. »

 … Sturgeon Bay, la baie de l’esturgeon. Un peu plus au nord, l’Escanaba chère à Jim Harrison. Et, sur la rive droite du lac, la Lower Peninsula, où se niche le comté d’Alger…
                 


Catalognes

publié le 8 avr. 2018 à 05:37 par Michel Bernardot

 

 

Catalognes

 

 

 

 

 

 

            L’après-midi s’étire, heures courtes et minutes longues, que nous concluons, dans une lumière crépusculaire, par un défi pongiste qui nous met en nage : autour de la table, point de cadeaux conjugaux…

            Au petit matin suivant, quelques affaires empilées presto au fond d’un sac de voyage, un panier à provisions garni illico – un blanc, un rouge (on parle vins à l’évidence) – de tranches de jambon cru d’Auvergne, en une sorte de clin d’œil au serrano dont nous allons fouler le terroir… Un premier pique-nique sur une aire de repos vers Salse, avant Perpignan, suivi d’une tentative (avortée) de sieste, puis, mettant nos petits pas dans les grands, un café dégusté en terrasse, le nez dans les filets de pêche, à Port-Vendres. Un lieu qui restera toujours pour moi le lieu de notre peu glorieuse arrivée de fin juin 1962, les épaules sciées par les bretelles d’un énorme sac de scout empli de mes seuls biens terrestres, mes disques et mes bouquins d’alors.

              Itinéraire immuable, Cerbère, Port-Bou, l’Espagne déjà, Coléra, Llança, Port de Selva et ce monastère de San Pere de Rhodes que l’on devine, montant sa garde pieuse derrière la colline… un demi avalé autour d’un guéridon qui surplombe l’armada de coques de noix amarrées à nos pieds, les derniers virages, la montée, la descente, et Cadaquès, enfin !

Un tohu-bohu à peine croyable ! C’est le week-end à l’espagnole… des piétons en marée, des véhicules en tous genres (mais surtout de monumentaux 4x4) et, se faufilant sans cesse, grouillant comme mouches sur la viande, bourdonnant, zigzagant en furie, cent, mille, une nuée de scooters…

            Nos hardes à peine entreposées dans la chambrette avec vue sur le site incomparable – que dis-je chambrette, il s’agit là d’une suite, vu la pièce annexe, avec lit et balcon adjacent. Nous filons dans la cohue pour réserver une table à notre mess coutumier, cette Casa Anita jadis découverte grâce à un article de Libé. Ouf, ouf ! les deux dernières places… et deux heures à tuer avant les merveilles culinaires escomptées, cent vingt minutes occupées entre placettes et arcades, le long du serpentin qui sinue contre la grève, en un périlleux slalom autour des criques où dorment, vaguement repues, des barcasses alanguies sur le sable, et, pour finir, un petit break hôtelier. L’heure enfin, toute ibère, de la soupe de poissons aux légumes, des gambas a la plancha et de mes calamars poêlés… celle aussi du vin blanc de Cadaquès. En bout d’une des deux grandes tables d’hôtes, entourés d’inconnus dont pas mal de compatriotes, et des fantômes de ceux qu’on a amenés là et qui ont disparu …

           Et le sommeil nous saisit, dans le vrombissement des vespas.

           Le petit-déjeuner expédié, on promène nos enveloppes charnelles dans l’air iodé– la foule a disparu – croisant des couples d’un troisième âge qui, d’ailleurs, est peut-être le nôtre, harnachés randonneurs matinaux,  au fil des anses et des villas de rêve, perdues dans leurs vergers d’oliviers et abritées, nichées, enfouies dans les bras de leurs murets de pierres sèches… la petite rade s’éveille, tandis qu’une grande nuée descend de la montagne et que Salvador Dali, celui-là même qui a composé son pseudo Avida dollars avec l’anagramme de son patronyme, nous sourit du haut de son extravagante moustache…

          Le départ pour Figuères et cette Garottxa, de nous encore inconnue, le pays des volcans, où nous ne tardons pas à découvrir Bésalu, un village fortifié et son pont asymétrique dont les pierres vénérables se mirent sur le cours d’eau qu’il enjambe, sa profusion de placettes en arcades, nobles demeures, romanes églises. Second pique-nique, au pied d’un village qui, de manière invraisemblable, a trouvé le moyen d’aligner ses maisons au ras d’une falaise produite par une coulée de lave titanesque… la prochaine étape sera Camprodon, une petite cité montagnarde comme on n’en fait plus, dont nous allons arpenter les ruelles après un café de comptoir. Encore un « Nom de Dieu » de pont, dont le dos d’âne décalé saute un torrent peuplé de canards et de truites qui tentent, sans grande conviction, de remonter le courant : l’onde est au soleil, les mâtines font du sur-place. Un monastère somnole entre des buis taillés à l’odeur entêtante et, tous les dix mètres, une boutique propose au chaland des boites décorées à l’ancienne avec une vue du pont, de la spécialité locale, les Galletas birba, un assortiment de biscuits secs.     

           La route de montagne approche de la frontière, Mollo nous attend, son clocher perché au sommet d’une tour carrée adventice. Plus haut encore, le col des Arres, tout empanaché de chevaux blonds qui paissent à contre-pente au beau milieu des vaches…et la dégringolade vers le Prats-de-Mollo de mon enfance… encore la première moitié du XXème siècle… 1949 !, le chef ensanglanté de Lucie renversée par une carriole…  

 

*

            Docile, la mécanique Google me prend par la main, poussant même l’obligeance jusqu’à me proposer, en apéritif, une photo de classe adressée par un ancien élève. Légendée, 3° M, 1955. Il est aussi loisible d’agrandir le cliché, ce que, d’un clic, je fais… deux ou trois visages de filles attirent mon attention, surtout dans la deuxième rangée – le premier rang debout derrière ceux et celles qui ont eu le privilège d’être assis, encadrant le professeur de service. Mais oui ! Peu à peu les visages sortent de l’ombre, appellent des noms oubliés qui resurgissent, d’abord léger ru, filet d’eau d’une cascade – là, Marie-Paule à côté d’un ludion fou et flou –, ru qui devient un Niagara bouillonnant… À la gauche du ludion méconnaissable, mais c’est la Waltraut, une des deux sœurs, la blonde, ces fausses jumelles avides à truster les prix d’excellence, séparée de la brune Hildegard par un malabar en veston, mais toutes deux arborant le même chandail entièrement boutonné jusqu’au même col Claudine… Ach so! Tiens… le frère et la sœur B.! Là, D. et sa brosse proprette… ici, encore, un S. tout endimanché… Mais alors ! le ludion binoclard… bon sang, mais c’est bien sûr ! Le futur écrivain enveloppé dans son pull fétiche – un ras de cou couleur bordeaux archi-usé abandonné par Robert et qui fut ma tunique de Nessus cette année-là. L’étonnant est que certains garçons, en veste et cravatés, sont manifestement trop âgés pour une classe de troisième. Et tout s’éclaire brutalement : c’est la classe de terminale, non pas 1955 mais 58-59.

           Et si c’est ma classe de terminale, cherchons bien… mais oui ! A l’extrême gauche, assise, petit visage en amande sous la chevelure que tire un chignon, elle est là.

 

                « Éternel cardigan aux manches relevées

                Jupe au pli impeccable en tissu écossais

                La voix douce et précise dont le bref écho sait

                Parfois, subreptice, un instant m’effleurer »                 

 

                   

 

D'une rive l'autre

publié le 3 mars 2018 à 09:48 par Michel Bernardot





D’une rive l’autre. (Le Livre des Exemples)



          « L’Arabe n’attend qu’une seule chose de l’avenir, c’est qu’il lui restitue son passé », Jacques Berque
          J’y songe, puisque l’on fête ces temps-ci le 600ème anniversaire de la mort d’Ibn Khaldûn et que tout plein d’articles me font à nouveau croiser la route de l’ « inventeur » des sciences humaines, déjà évoqué à cause de ses fréquents séjours à Biskra).
      « Par certains aspects, il fait penser à Machiavel. Comme le Florentin, qu’il précède de plus d’un siècle, il est philosophe et historien, il a pensé la politique et s’est mêlé de politique, il a été homme de cour, ambassadeur, conseiller des puissants, il a connu heurs et malheurs, la gloire, l’exil et un peu la prison. Mais l’un évoque les Médicis ou Savonarole, le « prophète désarmé », des chanceliers et des émissaires du pape, des condottieri et des princes, quand l’autre a affaire avec Tamerlan ou à Pierre le Cruel, à des cadis malikites et des muftis, des califes et des sultans », ibid.
    ‘Abd al-Rahm ân Ibn Khaldûn est mort au Caire le 25ème jour du Ramadan 808 (17 mars 1406). Son Autobiographie est une composante essentielle du Kitâb al-Tbar, le « Livre des Exemples », une histoire universelle en quinze volumes comportant trois ensembles dont le premier, en six livres, est connu sous le nom de Muqadima, ancêtre de l’anthropologie, de la sociologie et de la méthodologie historique.
        Son Autobiographie commence ainsi : « La maison des Banû Khaldûn tire son origine de Séville. Mes ancêtres ont émigré à Tunis vers le milieu du VII° [XIII°] siècle, lors de l’exode consécutif à la victoire du fils d’Alphonse, roi de Galice. Mon nom est ‘Abd ar-Rahmân Ibn Muhammad Ibn Muhammad Ibn al-Hasan Ibn Muhammad Ibn Jâbir Ibn Muhammad Ibn Ibrahîm Ibn ‘Abd ar-Raham Ibn Khaldûn ». Ouf !
         Au XIVème siècle, celui d’Ibn Khaldûn, l’Islam n’a plus la splendeur de l’âge d’or andalou, gouverné par les Omeyyades de Cordoue, ni celle, maghrébine, qu’avaient assuré les deux dynasties berbères, almoravide – ces moines guerriers venus des confins sahariens – et almohade, qui, ayant écarté la  précédente, ont régné sur l’Afrique du Nord et la moitié de l’Espagne de 1147 à 1269. L’empire almohade a disparu depuis un demi-siècle et tout le Maghreb, ravagé par les épidémies de la Grande Peste, est déchiré par les rivalités entre les Hafsides de Tunis, les Abdalwadides de Tlemcen et les Mérinides de Fès tandis que l’Orient arabe subit l’invasion mongole de Timûr Lang (Tamerlan). Il naît à Tunis le 27 mai 1332 et fuit la Peste noire qui ravage Tunis en 1348.
         Il ne cessera plus, dès lors, de zigzaguer à travers le Maghreb et l’Andalousie – les années où il va vers le Couchant – ou le Machrek, lorsque c’est le Levant qui l’appelle, vers Alexandrie, Le Caire ou Damas. Il va ainsi, sous son turban, enveloppé dans un burnous qui pallie les froidures des hivers rugueux et la fournaise des étés, monté, selon les hauts et les bas de son existence, sur une haquenée ou un genet d’Espagne, entouré d’une escorte martiale ou pitoyable sur son bidet solitaire, à travers les hauts-plateaux d’Algérie, les montures agacées par l’aboi de chiens faméliques ou une nuée de yaouleds aux yeux gonflés par le trachome, courant, à-demi nus, au cul des équipages.
         Traversant Tiaret – l’antique Tahert des Romains, nichée dans son grenier à blé, et, au hasard d’une disgrâce, faisant une halte de quatre ans à Frenda – dont le nom (Frendah) veut dire « doux repos » en berbère – pour y rédiger sa Muqadima, fondatrice d’une science nouvelle, la « science de la société humaine » (‘ils al-ijtimâ ‘al-insâni), parmi les silhouettes ruinées des djedars, ces mausolées des premières dynasties berbères… Avant Tlemcen la Magique… Tlemcen dont il aurait pu – s’il était né trente ans plus tôt – partager les souffrances lors du siège épouvantable mené par Abou-Yacoub, le sultan (Mérinide) de Fès… La ville, isolée par une muraille, ses habitants enfermés durant huit ans… la longue fièvre obsidionale… 120.000 morts…
         
             Tlemcen, un éden entre ciel et terre, dont le souvenir, pourtant horriblement lointain, m’est toujours vivace, voire cuisant : le séjour chez Maître S. – un notaire, et ex-condisciple de Robert –  et, au détour d’un canapé, le coup de griffe d’un chat entre paupière et cristallin. Un bras cassé, aussi, en glissant d’une branche de noyer, fracture dont on voit la trace sur une photographie d’époque (1948) – un petit garçon en culottes courtes et tricot d’été, rayonnant et juché au bout d’une poutre-balançoire, sa sœur à un jet de salive, attendant son tour sous une avalanche de boucles blondes… Un vieux dicton prétend que la ville a sept murailles, et que ses habitants ne dorment ni le jour ni la nuit ; partout, ce ne sont que vergers d’oliviers ou d’arbres fruitiers, déjà renommés sous les Romains, boqueteaux de figuiers, de caroubiers, de térébinthes.
           Entre l’exercice d’une haute fonction et la prison, entre la charge de grand cadi malikite et une ambassade auprès de Tamerlan, entre le lustre passé à Frenda et une négociation avec Pierre le Cruel, il aura découvert qu’il est vain de chercher à élucider par des procédés rationnels les problèmes de la foi, que les jugements de l’intellect – qui est « une balance juste » ne sauraient servir « pour peser des matières comme l’unicité divine, l’au-delà, la prophétie, les attributs divins ». D’où les épisodes carcéraux : à une époque et dans un milieu maghrébin ou oriental où la position des théologiens conservateurs était très forte, il n’hésitait pas à indiquer  qu’ « il faut combattre le démon du mensonge avec la lumière de la raison ».  

 


Scènes de la vie provinciale

publié le 3 févr. 2018 à 07:13 par Michel Bernardot

           




Scènes de la vie provinciale



   … Et moi qui prône la dégustation ! Le carpe diem !
L’attente commence. Les Marseillais se sont invités pour célébrer la fête des Mères. Ils arrivent à pas d’heure, mais c’est quand même 13h30… En deux plombes, une bouteille de rosé s’en est allée, a vécu. Des allers-retours pisciniers font passer les ivresses naissantes et durant ce long préambule, je fais remarquer à Julie comme il est impossible de réaliser que voilà un mois pile nous commencions d’arpenter Tachkent… ses immenses avenues staliniennes si boisées, que bordent des barres d’immeubles aux façades ouvragées à l’orientale. J’en ai la berlue… hallucine… m’ébaubis. Les filles sont enfin là, tenues d’été… les bouquets ronds de ma fille.

Une promesse que je me dois de tenir : les subtiles différences entre la vergogne et la honte…
Ainsi, la fausse honte existe quand on ne peut éprouver de fausse vergogne. Et la honte est un sentiment plus liquide, on peut aller jusqu’à la boire (cf. « Toute honte bue »), ce qui n’est pas le cas de la vergogne qui n’est plus connue que précédée de sans.
 
Un repas en terrasse, des salades dont la préparation m’a occupé une forte demi-heure. Une de pommes de terre au thon, olives de Nyons, oignons blancs ; une de poivrons grillés, anchois ; quelques tellines ; petites tomates-cerise ; une salade verte à peine aillée. Vous avez dit : Byzance ? Chut ! Ma chienne…
Plus tard, entre deux chapitres du dernier Vargas, je rêvasse : l’ombre de la vigne vierge sur l’immense parasol vert au pied en genévrier massif reproduit la tapisserie de notre nid d’amour, rue Lamaguère. Et hop ! Un p’tit coup de jeune… ou de vieux, selon humeur. Le berceau ancien de ma fille dont le bec de cygne en noyer retenait, un peu menaçant, le voile de faille protecteur…

La cloche égrène au loin ses huit coups. Le ciel gris, encore. Un gris qui, par deux fois, a laissé échapper une ondée, cent gouttes peut-être, à l’heure où nous sommes accoutumés d’interrompre notre farniente bucolique et une autre, traversière, après le dîner, au moment où Luce décide que l’heure est venue de quelque jeu (elle va chercher un à un les instruments qu’elle juge propices à sa fantaisie, son doudou actuel – une peluche informe ramenée par sa marraine – un manche de côte de bœuf préhistorique, la corde à sauter qu’elle a piquée à Emma.
La journée a commencé d’une manière qui m’enchante : le Supplément-Livres m’accompagne dans la salle de bains orange pour soutenir mes luttes intestines et le cahier central est consacré à un écrivain de moi inconnu, inventeur, à ce que je découvre, de la « narratologie », Gérard Genette. Il publie « Bardadrac » - un itinéraire intime et traversier – d’après Philippe Lançon qui présente l’ouvrage. L’idée du gars m’intéresse : son bouquin est une sorte d’autobiographie fabriquée avec des bouts de Journal intime juxtaposés et classés par ordre alphabétique, avec des entrées comme dans une encyclopédie. L’une d’entre elles donne la clé du titre. « Bardadrac » est : « le mot d’argot intime par lequel une femme […], Jacqueline, désignait un sac aussi vaste qu’informe, qu’elle traînait partout, au dedans comme au dehors, et qui contenait trop de choses pour qu’elle pût en trouver jamais une seule. Mais la certitude trompeuse qu’elle y était la rassurait, et le mot s’appliquait par métonymie à son improbable contenu, par métaphore, à toute espèce de désordre, et par extension à l’univers entier, environs compris. » Et, poursuit Lançon, citant le début du portrait de la dame : « À Launay, sauf extrême canicule, elle portait volontiers, sur une robe légère à bretelles indécises, un cardigan gris passé qu’elle oubliait d’attacher puis dont elle retournait les manches, comme un gant, pour l’ôter, en sorte qu’il se retrouvait à l’envers une fois sur deux, côté sans griffe jours pile, côté griffé jours fastes, ou l’inverse, sans grand dommage pour une tenue des plus flasques. »
Il termine : « Ecrire pour réinventer une telle image, c’est faire abracadabrac : rendre hommage à la vie en lui donnant un léger, un dernier supplément – et comme une traîne de mots, comme un charme. » Elégant, n’est-il pas ?

… Un bien bel orage, finalement ! Oh, pas les gros énormes aoûtiens ou septembristes avec zébrures, fracas et tremblements. Mais quand même… une pluie presque diluvienne, durant une bonne grosse heure qui vous gave le jardin et la pinède de l’eau dont ils sont privés depuis des temps déjà immémoriaux. Le déluge cesse et le tonnerre s’éloigne comme à contrecœur, la queue entre les jambes en maugréant ses basses sur les collines circonvoisines.
Quelques instants de patience pour éviter une mauvaise surprise et nous partons dans la Grenouille, nous deux, la chienne folle de joie. La colline – le départ du GR dans les olivettes, la borie effondrée. Une barre bleutée orne l’horizon vers le couchant, le soleil encore caché par les nuages au liseré noir, qui tente une percée, le sentier désert à travers la garrigue saoulée par l’ondée. Le bonheur dans les plantes aromatiques. La chienne zigzague d’un bord à l’autre du chemin, ivre d’odeurs. On va, paisibles, jusqu’au petit col, face au soleil qui a basculé dans l’azur. Première balade printanière – il était temps, l’été dans trois jours. Au retour, le ciel rutile, nettoyé sou neuf : nos cliques, nos claques, nos romans noirs sur le gazon.     

Puisque le poète a déjà chanté les Songes d’une nuit d’été, qui dira les charmes des matins de Juin ? Bernie, sans doute… Qui baigne, depuis trois jours au moins, dans la béatitude la plus effrénée, la lévitation chaque jour renouvelée dans cette ambiance unique – l’ouverture une à une, tasse de café en mains, des fenêtres que les chaleurs à venir vont condamner à l’entrebâillement, le léger courant d’air qui pénètre les pièces encore endormies, le clin d’œil familier au doux regard myope de Marguerite sur le bureau, le jacassement des pies querelleuses qui annonce le crincrin forcené des cigales. L’évidence que les instants à venir seront accompagnés de leur cortège de sortilèges bénins – le sourire de J. à l’arrivée de son noir breuvage, la queue de la chienne battant timidement à chacune de mes entrées dans la cuisine, la lecture quiète du journal, un bain dans la conque frémissante (il semble alors que le jardin s’étire et soupire d’aise), la lumière du soleil qui s’élève au dessus du grand chêne et dont les rayons maintenant éclaboussent, qui le jaune éclatant d’un zinnia, qui la boule cardinalice d’une tête d’ ail, qui la flaque multicolore d’un troupeau d’Impatiens. Et, plus tard, après la confection des crudités, l’envol d’une petite fumée échappée du barbecue où vont griller selon humeur, côtelettes ou sardines, andouillettes ou daurades. La sieste, nu comme un Dieu fatigué dans la pénombre d’une chambre. Un malt au bord de l’eau dans le froissement du vol des martinets, leur pépiement d’affamés. Un menu pour voir ? Une douzaine de ces adorables courgettes-bâton emmanchées de leur fleur de safran fripée – à peine cuites, en vinaigrette tiède -, une côte de bœuf au gril, chips et feuille de chêne aux reflets roux ; et tiens ! un petit canon-fronsac 2003 pour l’exemple.

J’ai même un filet d’amertume pour caviarder tant de douceurs, les mettre en relief en vue d’une meilleure dégustation. Au détour du dernier Lambron, ce paragraphe qui m’interpelle, où l’auteur – lyonnais d’origine mais expatrié à Paris depuis la rue d’Ulm – juge ainsi les travers des Parisiens en des termes très idoines :
  « Ce que je n’aime pas dans Paris […], ce sont ces mœurs jalouses qui poussent à la méchanceté réactive : l’esprit voltairien dégradé en acidité voulue, la nécessité de répondre quand on nous frappe, le reste de mépris dans la mentalité bourgeoise, l’acrimonie déguisée en vertu par les belles âmes pharisiennes, la cotation boursière des individus… »       


1-10 of 54