XIII - YVES, LOUIS, MARTIN ET APRONIEN, SAINTS PATRONS DES HUISSIERS
comme les autres professionnels du droit (avocats, avoués, notaires), les huissiers sont traditionnellement placés sous le patronage de saint Yves. Ce personnage, nommé Yves Hélory de Kermartin, naquit le 13 octobre 1253. Après des études de dialectique et de théologie entreprises à Paris en 1267, il alla étudier la jurisprudence à Orléans, en 1277. Trois ans plus tard, le diocèse de Rennes lui confia une charge d'official (juge ecclésiastique) dans l'exercice de laquelle il recueillit deux orphelins et prit pour habitude d'abandonner aux pauvres le tiers de ses droits de chancellerie. Devenu official de Tréguier en 1284, il offrit ses riches habits de juge à l'hôpital. Il fut ordonné prêtre en 1285 mais continua d'exercer ses fonctions juridictionnelles jusqu'en 1298, avant de se consacrer à la prière et au service des pauvres, jusqu'à sa mort survenue le 19 mai 1303. Il fut canonisé le 9 mai 1347.
Dans l'exercice de ses fonctions judiciaires, saint Yves s'était acquis une réputation d'homme généreux, impartial, intègre et soucieux de la conciliation. Bien que ses fonctions principales aient été celles d'un juge, il est surtout connu comme l'avocat des pauvres. En effet, il apparaît au travers de l'enquête de canonisation qu'il défendit gratuitement à plusieurs reprises les plus démunis devant des juridictions laïques telles que des prévôtés seigneuriales et la sénéchaussée ducale de Guingamp (1). Il devint naturellement le saint patron des avocats mais aussi, par attraction, celui de tous les gens de loi et de pratique, dont les huissiers.
Quelques particularités hagiographiques doivent toutefois être signalées à l'égard des huissiers.
Sous l'ancien régime, les huissiers et les sergents pouvaient être sous le patronage de saints divers.
A Dieppe, la confrérie des huissiers et procureurs avait été fondée en l'église saint Rémy (2). A Chaumont, en Haute-Marne, les huissiers et sergents royaux avaient établi en 1621 leur confrérie dans la chapelle Saint-Roch, au sein de l'église Saint-Jean, alors que les avocats et procureurs étaient sous le patronage de Saint-Yves (3). A Paris, les huissiers de la Chambre des comptes avaient choisi Notre-Dame la Gisante dans l'église Saint-Michel située dans le quartier de la Cité. (4)
Plusieurs confréries de sergents s'étaient placées sous la protection de saint Louis : ceux de Rouen, par exemple, relevaient de la confrérie de Saint-Louis formée en l'église Saint-Ouen (5) ; à Lyon, les sergents royaux avaient dédié une chapelle au saint roi dans l'église Saint-Bonaventure (la chapelle le plus proche du choeur, du côté Est) ; à Paris, les sergents à cheval du Châtelet avaient été autorisés en septembre 1353, par le roi Jean II le Bon, à constituer une confrérie dans l'église Sainte-Croix de la Bretonnerie (6), en l'honneur des saints Louis et Martin. (7)
Le premier des deux incarnait la justice et était le saint patron du royaume. Le second était le patron des cavaliers dont les officiers en question faisaient partie. Né en 317, ce légionnaire converti au christianisme et devenu évêque de Tours (370-397) était vénéré par tous les cavaliers. Ainsi la confrérie des sergents à cheval constituée à Paris fut spécialement établie en l'honneur de Monseigneur saint Martin (8). C'est bien lui que l'on voit encore, offrant la moitié de son manteau à un mendiant comme le veut la légende, sur un jeton des huissiers à cheval du Châtelet de Paris frappé en 1731 avec l'inscription Eques patronum non degenerum (notre saint patron n'est pas moins digne à cheval) :
Plus récemment, la profession s'est trouvée un nouveau saint patron en la personne d'Apronien.
L'abbé et académicien Henri Bremond (1855-1933) avait retrouvé, à la bibliothèque Méjanes d'Aix-en-Provence (9), un vieil ouvrage intitulé Nouveau Recueil de vies de saints propres pour servir d'exemple à toutes sortes de personnes de quelque vacations qu'elles soient dans la campagne, où l'on ne fait point mention de leurs miracles, mais seulement des actions qu'un chacun peut imiter, et de celles qu'il doit éviter en sa vacation (10). Ce livre, composé par un docteur en théologie de la faculté de Paris resté anonyme, renferme une suite de résolutions prêchées par les saints patrons de différents métiers. Parmi eux, figure saint Apronien, patron des sergents. L'abbé Bremond lui a consacré quelques lignes dans le premier tome de son Histoire littéraire du sentiment religieux. On peut y lire que « saint Apronien, sergent, ne fut jamais de deux parties, c'est-à-dire qu'il se contentait d'un salaire modique de la partie qu'il servait en justice sans s'accommoder avec la partie adverse. S'il lui fallait faire une saisie, ce n'était jamais les outils ou autre chose nécessaire à l'entretien ou acquis de la vacation de celui sur lequel il la faisait » (11). Suivent de pieuses résolutions : « Mon dieu, mon dessein est de n'avoir nulle collusion avec la partie adverse de la mienne... je me propose de ne jamais saisir chevaux ou ce qui servirait au gain de la vie des débiteurs…Saint Apronien, priez pour moi et pour tous les sergents ! ».
On trouve bien, dans un petit nombre d'ouvrages hagiographiques, quelques traces d'un nommé Apronianus, qui officiait à Rome, au tribunal du préfet Laodicus, dans les dernières années du règne de l'empereur Maximien. Si certains ont vu en lui un greffier (12), il avait le titre de commentariensis qui correspondait aux fonctions du fonctionnaire chargé du registre d'écrous des prisonniers (commentarius) autrement dit de geôlier (13). Apronien fut chargé de conduire le chrétien Sisinnius à l'audience pour y être jugé. Touché soudainement par la grâce, il se fit baptiser le même jour par son captif et confirmer par saint Marcel avant de se déclarer lui-même chrétien devant le préfet, qui le condamna à être décapité. L'exécution eut lieu au deuxième mille de la via Salaria, le 4 avant les nones de février (2 février 305).
Telle est la légende où, remarquera-t-on, la qualité d'huissier ou de sergent n'apparaît jamais (sinon dans le livre de 1668 et, par suite, sous la plume de l'abbé Bremond).
Malgré le culte des saints martyrs (Apronien était honoré le 2 février et parfois le 8 août), les mentions furtives du recueil de 1668 et leur remise au jours en 1921, Apronien est tombé dans l'oubli et y est resté jusqu'à ce que son existence soit rendue à la mémoire de ses protégés en 1995, par le maire de Versailles, Maître André Damien, lors de son discours inaugural du XXIIème Congrès national des huissiers de justice.
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(1) La qualité de prêtre permettant de plaider en faveur des pauvres devant les tribunaux séculiers, conformément aux décrétales pontificales.
(2) VITET (Louis), Histoire de Dieppe, Paris, Gosselin, 1844, p. 325 ; Migne, Dictionnaire d'économie charitable, t. V, Paris, Migne, 1855, col. 968.
(3) JOLIBOIS (Emile), Histoire de la ville de Chaumont, Paris, Dumoulin et Chaumont, Cavaniol et Simoniot-Lansquenet, 1856, p. 387.
(4) PIGANIOL DE LA FORCE (Jean-Aimar), Description de Paris, tom. I, Paris, Poirion, 1742, p. 586 ; Description historique de la ville de Paris et de ses environs, tom. II, Paris, Libraires associés, 1765, p. 45.
(5) OUIN-LACROXI (Charles), Histoire des anciennes corporations d'arts et métiers et des confréries religieuses de la capitale de la Normandie, Rouen, Lecointe, 1850, p. 512.
(6) Dictionnaire universel françois et latin, Paris, Delaulne et alii, 1721, v° Confrairie, col. 115 ; Encyclopédie méthodique, tom. IX, Paris, Panckoucke et Liège, Plomteux, 1789, p. 578.
(7) LEBEUF (Jean) par COCHERIS (Hippolyte), Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, tom. I, Paris, Durand, 1863, p. 365.
(8) GAEL (J.-P.), Huissiers et sergents sous l'ancien régime, CDHJ des Alpes-Maritimes, p. 170.
(9) Cote D 2397.
(10) Paris, Josse, 1668.
(11) Paris, Bloud et Gay 1921, pp. 247-248 ; Genoble, Editions Jérôme Millon, 2006, pp. 235-236.
(12) BAUDRILLART (Mgr Alfred), AIGRIN (R.), ROUZIES (Urbain), RICHARD (P.), Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastique, t. 3, Paris, Letouzey 1924 ; ALLARD (Paul), La persécution de Dioclétien, t. 1, Paris, Lecoffre 1890, p. 383.
(13) En ce sens, ALLARD (Paul), op. cit., p. 380 ; BAUDOT (R.P. J.) et CHAUSSIN (R.P. C.), Vie des Saints, t. 2, Paris, Letouzey 1936, p. 31 ; GUERIN (Mgr Paul), Les Petits Bollandistes, tome 2, Paris, Bloud et Barral, 1876, p. 209.
Dernière mise à jour le 19 février 2011
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