J'ai décidé d'écrire un poème
- ce mot que si peu de gens emploient -
parce que je rentre saoul d'une soirée
et défoncé
J'utilise cet adjectif sans vraiment le comprendre
malgré tout le mystique qui l'entoure
étant certain que toutes mes idées sont miennes
elles viennent à moi informes et repartent comme des fusées énergiques
que je sois sobre ou camé mes idées sont miennes
certaines sont juste plus faciles à sortir que d'autres
et les plus grands trésors sont cachés,
pas introuvables
J'ai décidé d'écrire un poème
parce que je rentre saoul d'une soirée
avec au cœur le démon du voyage
et aux paupières celui de l'oisiveté
J'ai en moi le souvenir encore très chaud
de la conversation que j'ai eue avec un ami proche
J'en ai gardé l'âme vagabonde
et rêveuse
Dans la pénombre du petit bar j'ai longtemps senti la présence toute proche
des caravanes de bédouins sur leurs chameaux
des autobus cahotants des montagnes albanaises
et la forme très ronde et asexuée
de mon incommensurable amitié
J'entends la musique des Balkans se mêler à nos paroles
tout dans le bar suit le même rythme, chacun est membre du groupe, et connaît la mélodie jusque dans sa moelle
Mon ami et moi dans nos paroles
nous nous croisons
au milieu de ce grand huit qu'est la jeunesse
Moi qui vais prendre la route
lui qui s'assoit pour nourrir sa pensée
et reposer sa peau fourbue de tant de vents contraires
Je veux vivre, partir pour voir si ces choses que j'ai lues
sont de ce monde
Lui veut prendre du recul
cultiver son jardin tant de fois semé
mais sans germe
A trente ans nous serons les mêmes
ayant fermé la dernière boucle du grand huit
intelligents enfin et responsables
sages et patients
sûrs de leur calme rébellion
de leurs souvenirs qui les émeuvent
prêts à vieillir
sans peur au ventre
Le mot "gens" revient sans cesse entre nos lèvres
je le trouve beau et plein de chair
et tendre
J'entends les mots en écriture playmobil
je sens leur chair et leur beauté,
leur évidence naïve et claire
Mots que j'utilise depuis l'enfance
je vous connais comme mes frères
je pourrais presque
quand j'y pense
dessiner votre portrait
Nous avons rejoint les autres en claudiquant
pour prendre l'air
J'ai regardé la rue
Je sentais tout
La présence indifférente de celle que j'aimais autrefois
le bruit des verres et des bagarres d'ivrognes
le vent du soir et la fumée des cigarettes
le visage révélé par la nouvelle acuité chimique de mes sens
de ceux que j'ai aimés et vu vieillir
Et le lent va-et-vient des passants en détresse
courbés par leurs problèmes de cœur comme par des rhumatismes
poupées égoïstes et sans défense
réfugiées dans l'alcool et la danse
poupées légères qui ne laissent aucune trace sur le sol
poupées au cœur trop gros qui ne savent pas s'attacher
sinon à des amours malades
Pourtant cette fille là-bas est tellement belle
comme une fiole comme une luciole rouge et noire
Pensée radar d'habitude je ne suis pas comme ça
D'habitude je ne suis pas comme ça
De quelle habitude je parle
de celle dont on a peint mon cerveau enfant
ou de celle qui émerge des parties où la peinture s'écaille
de quelle habitude je parle
l'humain change comme un fleuve
ses désirs et ses attitudes se déforment
comme un visage vieillit et prend en sagesse
Je me sens plus sage quand j'arrive sur le seuil de ma chambre
je me sens comme une mer qui se serait retirée plusieurs fois
pour revenir riche de quelques vagues trésors
s'échouer sur la grève et dormir
ç'aurait été bon si j'avais pu dormir maintenant
et aller juste mater des lolcats sur facebook avant de fermer les yeux
car je suis heureux et le vin était bon
mais je suis un animal né pour écrire
même s'il s'en est longtemps caché comme d'une honte
et j'ai décidé d'écrire un poème
parce que je rentre saoul et que la vie est trop grande
pour y poser ma nuque avec nonchalance
et pour ne pas aller baiser encore et encore
comme un rituel magique
dans l'insomnie les fantômes et les corps