Jeudi 2 juin - 15h50
« Un torchon ». Le type grand et beau à l'âme de chien galeux se tient assis dans un profond fauteuil de plastique mou, et d'une sale voix de maquignon toussant et caquetant balance ses mots acides emplis de feint dégoût vers les tympans surhabiles de l'aveugle.
« Harlow, vous deviez me remettre votre truc au plus tard ce matin, vous vous ramenez à seize heures avec une merde pareille, puant l'alcool à cent mètres et vous imaginez quoi ? Il y a du monde à la porte qui attend son tour de manège, mon pauvre ami ! Le premier clodo fera l'affaire ; et d'ailleurs foutez le camp. Si vous croyez que je vais passer l'éponge là-dessus vous vous mettez le doigt dans l'œil. J'en ai assez de voir votre gueule. Assez vu. Au regard de ce que vous avez fait je crois que je ne peux plus fermer les yeux. "Un retard pour incident familial", mon œil ! Cette fois vous vous foutez de moi délibérément, ça crève les yeux. Allez foutez le camp, cette entrevue est terminée. »
Alors d'un geste las suivi d'un long soupir enfournant sa tête dans ses mains, d'un violent coup de pied l'homme censément victorieux et furax enfonce un interrupteur placé sous son bureau. Aussitôt deux yétis noirs et blancs gras du bide, l'œil surnageant dans de grandes joues aqueuses et basses, surgissent et d'une seule main s'emparent du sémite resté coi. La porte claque et l'homme assis sur le trottoir, perdu dans des pensées contradictoires, remarque à peine le froid soudain de la flaque d'eau qui, par capillarité, monte un à un les étages de tissu de son jean à sa peau.
« J'ai froid, dit-il à voix haute à un chien errant. De l'âme au cul j'ai terriblement froid. Je me souviens de cette phrase de Bernanos qui disait qu'on parle toujours du feu de l'enfer, mais que personne ne l'a jamais vu : « l'enfer, c'est le froid ». Et je repense à ces paroles lâchées par moi dans ma jeunesse à un dessinateur de bandes dessinées fauché venu m'interroger sur son avenir : « Nous sommes en enfer ; l'enfer est notre plan. » Je m'étais alors donné cet air mystérieux qui à force d'habitude, par déformation professionnelle, a fini par envahir ma face et conditionner mes gestes. J'ignorais ce que j'avais voulu dire. A l'époque, une simple réplique de cinéma. Aujourd'hui, une sorte de devise, comme une parole magique qui commence le premier chapitre d'un livre sacré.
« L'enfer est notre plan. L'enfer c’est cette non-forme et cette non-couleur, ce monde qui n’est que peau et sel, toucher minéral et coupant, ce monde sans ciel et sans même la notion de ce ciel, sans horizon, ce monde obscur et sans cesse répété, vide sans limite habité de collisions dangereuses, de bruits stridents et de menaces de chute, d'odeurs puantes et de bras inconnus tendus comme des pièges entre les arbres d'une forêt. Autour de moi des fantômes passent dans l'air à la vitesse de balles et leurs voix sifflent à mes oreilles. Peut-être suis-je l'un d'eux. Je ne crois pas. Des masses me frôlent et je sens leur odeur. Je suis perdu. Dégage l'aveugle, tu sers à rien, et les coups de coude sont donnés dans les côtes, et qu'importent ces rires fientés par les pigeons autour de nous, dites plutôt : « je ne sers personne », l'air se charge de pluie et des gouttes d'eau gravissent un à un les étages du trottoir à ma chair, je n'entends plus que des klaxons en panique sur la rue lisse où le ciment résonne. Personne ne meurt. L'enfer doit être ailleurs. »
Le chien errant, battant à coups de queue le bitume détrempé que le soleil éclaire, est resté assis, impassible, à écouter la tirade récitée à toute allure par la bouche oblique de l'aveugle. Trois pièces de cinq centimes jetées par des badauds charitables rouillent imperceptiblement dans la flaque d'eau où trempe son derrière. Un léger pet vient conclure le laïus, soulevant de petites bulles gracieuses dans la mare et attirant le regard attentif du clébard. La truffe alerte, se levant sur ses quatre pattes, l'animal s'étire et s'apprête à venir renifler cet intriguant maelström quand un vacarme assourdissant fait bondir ses oreilles.
Un jet de liquide chaud m'a sauté au visage. Il y a eu un grand bruit métallique et un infime bruit d'homme. Sur le passage d'une grande carcasse de fer des cercles rouges ont surgi sous mon crâne. Je connais bien ces formes. Je les crains. Elles me renseignent d'une présence dangereuse, feu ou lumière, chaleur ou foule immense de corps attirés par le jour. Des cris sont poussés quelque part et leurs échos reviennent en tirant avec eux des nappes de bruit venues d'ailleurs, donnant aux mots cette résonance métallique et lointaine qui nous fait croire qu'on rêve quand on n'est qu'assoupi, et que la vie nous semble contée à travers le panneau d'une porte épaisse : « Les pompiers ! Les pompiers ! Il faut appeler les pompiers ! » Je ne comprends pas. Ce que j'entends, ce que je sens ne me rappelle aucune sensation connue. Je prends peur. Une forme humaine me frappe l'épaule. « Monsieur, ça va, monsieur ? » « Il a eu de la chance, il était juste en face ! »
D'autres voix me parviennent, très proches. Tâcher de rester immobile. Je suis une pierre. Personne ne doit me voir.
« Il y a eu un accident, n'approchez pas ! »
« Mon Dieu, est-ce qu'il est mort ? »
« Son bras ! Bordel de merde, vous avez vu son bras !? »
Quoi qu'il se soit passé, je ne veux pas qu'on me questionne. Je ne suis pas témoin. Je ne suis jamais témoin. L'enfer est leur plan. Votre plan. Je ne suis pas de chez vous. Témoin de ma pensée obscure et chimérique, et témoin de rien d'autre.
Mu par misanthropie et par instinct de vie, jouant des coudes et donnant des coups de canne, l'aveugle s'extrait de la foule compacte et intriguée qui s'émeut en tous sens, laissant loin derrière lui un essaim de bruits fous et un cadavre aux formes insolites emmêlé dans un pare-chocs.
Cinquante bagnoles et gyrophares passent à la suite et rougissent mon cerveau. A l'intérieur de moi des serpents sont tapis, ils glissent lentement en moi, rampent dans mes veines et me nourrissent, remontent et viennent calmer mon cœur hagard, redescendent et sifflotent une chaleureuse musique, me guident et me rassurent. Je leur parle en pensées qu'ils viennent boire, ils me répondent, ils me montrent la voie.
Certains disent avoir peur du noir. L'obscurité je la connais. J''en ai dressé une effrayante cartographie. Ici la place immense aux obstacles de chair fusant en lignes droites, là-bas la rue déserte et exigüe, dangereuse aux heures puantes où l'essence est maîtresse. Les climats trop fétides effacent mes sens et brouillent mes pistes, masquent les odeurs usuelles de l'espace : celles sèches et minérales des vieux murs de ciment, celles plus acides des murs nouvellement peints, l'odeur de pisse des réverbères, l'odeur plus claire d'humus et d'eau des parcs de centre-ville, l'odeur des plaques d'égout, celle des bouches de métro ; même les passages cloutés ont leur odeur – quand on s'y attarde, on sent stagner au sol un air lourd, saturé de carbone et de gomme, vestiges des pneus usés par de nombreux coups de frein au passage des aveugles et des vieilles – et celle, bien sûr, plus importante que tout autre, de la merde, cette odeur familière du trottoir, répandue en filons qu'il me faut parfois suivre, et qui dessinent, en certains quartiers bourgeois où les caniches font office de bambins, comme des chemins de petit poucet.
Me voilà face à mon immeuble. Je tâte toujours le numéro imprimé sur la plaque avant d'entrer, pour vérifier. C'est un rituel. En réalité je ne me suis jamais trompé de porte. Quelqu'un m'observe dans la rue. Je le sens. Je prends peur. A coups de canne je tape le code d'entrée et me glisse par la porte. La cage d'escalier est pleine de pleurs de femme, des bruits charmants, des bruits plus doux que le chant des serpents dans mon ventre. Je suis une pierre. Je suis minuscule. Plus petit, plus invisible qu'un atome. Personne ne doit me voir. Plus rapide et plus silencieux qu'un chat.
L'aveugle bondit. En cinq secondes il gravit l'escalier, tendant l'oreille au passage du quatrième étage pour se bercer de sanglots, et rendu au cinquième il claque derrière lui la porte de son appartement. Plus un bruit. L'homme est tombé dans un fauteuil, immobile, sans parler, sans même soupirer. Il écoute les pleurs qui montent à travers le plancher. L'obscurité est totale. Seuls deux yeux blancs sont ouverts et promènent des lueurs pâles dans la pièce. « Je suis une pierre », dit-il aux chats inventés venus saluer le retour de leur maître.