Mardi 7 juin – 15h
Un petit appartement sombre et sale au sommet d'un immeuble. Sous le plafond en pente des araignées tapies dans une brume de toiles crades, blanchies par la poussière, plombées de minuscules taches noires – macchabées mutilés de moucherons pris au piège, pourrissant dans l'attente de nourrir les tisseuses assoupies. Partout s'accrochant au papier peint nu et jauni, au parquet éraflé et bosselé, aux vieux livres sans texte posés en piles informes à même le sol ou sur des étagères encombrées, une odeur lourde de renfermé, de poêle brûlée et d'alcool fort. En fond sonore des gouttes d'eau chutant à intervalles réguliers dans un évier.
Jonchant le sol au premier plan, des appareils de musculation encore couverts d'une sueur récente, des bouteilles en plastique et d'étranges cartes à jouer criblées de trous minuscules.
Entassée sur l'unique table au centre de la pièce, une foule incroyable de dattes, de grenades, de grains de raisin, d'olives huileuses et de produits laitiers – des portions de « vache qui rit » dont beaucoup étaient ouvertes ou écrasées, de l'emmental fétide et des bouteilles de lait. Au milieu de cet amas une vieille machine à écrire aux touches piquetées de petites bosses, un papier à demi rédigé encore glissé à l'intérieur.
Sur un tabouret tout au fond de la pièce, près de la lucarne aux volets clos, un chandelier à neuf branches, celle du milieu un peu plus haute que les autres. Pour seule lumière des filaments de jour se frayant un passage par les interstices entre les volets. Plus haut, suspendue au plafond, une douille de lampe en plastique blanc dénuée d'ampoule.
Dans un fauteuil pourri près du couloir, dodelinant de la tête et bavant sur son torse nu, un homme se tenait assis. Il était brun, le nez busqué, la peau mate. Son visage couvert de coupures peu profondes, surplombé d'une chevelure en bataille témoignait d'un homme qui avait peine à prendre soin de son propre corps. Brusquement un bruit lui fit lever la tête. Aussitôt vif et parfaitement éveillé, le personnage se dressa sur ses jambes, les sens aux aguets.
On frappait à la porte. « Salomon Harlow, voyant, c'est bien ici ? » demandait une voix à travers le panneau. « Oui monsieur. Entrez, je vous attendais. » Salomon n'attendait jamais personne – en vérité, il était bien surpris de recevoir quelqu'un – mais il connaissait son métier et cette petite phrase avait toujours le don d'impressionner ses proies. Entrebâillant la porte il leva ses paupières, dévoilant à son visiteur ses globes oculaires blanchâtres et vides. « Mais ne dites pas voyant. Dites plutôt devin. D'aucuns prétendent en effet que je suis non-voyant. Voyez d'ici l'imposture. En vérité et pour parler sans euphémisme, je suis aveugle. Cela dit je vois parfaitement clair, n'en doutez pas. » Cherchant à détendre l'atmosphère, l'aveugle esquissa un sourire qui barra son visage en diagonale. De toute évidence sa grimace n'eut pas l'effet escompté. Le visiteur, un homme de taille moyenne vêtu d'un grand imperméable, pénétra dans l'appartement et jeta des regards rapides autour de lui. Il faisait trop sombre et l'homme n'était pas tranquille.
« Ne faites pas attention aux serpents, dit l'aveugle. Ils ne mordent pas les clients. »
Simon scruta l'obscurité. Il ne voyait aucun serpent dans la pièce et cela ne le rassura pas. « Je vous ai déjà croisé, dit-il pour rompre le silence. Nous sommes voisins. » Le regard blanc de Salomon semblait le dévisager. L'aveugle était un homme sans âge dont le corps grand et fort devait avoir un peu plus de trente ans, mais qui inspirait le respect et la crainte comme ces anciens chamanes dont les bandes-dessinées de fantasy nous fournissent de nombreux avatars. Le personnage aux yeux crevés attrapa sur le dossier d'une chaise un T-shirt frappé d'une tête de mort qu'il enfila avec une lenteur théâtrale.
« Cher monsieur, je vous écoute », dit-il après un silence inquiétant. D'un mouvement de la main il invitait son client à s'asseoir sur un tabouret d'apparence peu solide.
Le détective hésita un moment, parcourant la pièce du regard. Les piles de livres érigées sur le sol le firent sourire. La hanoukia, posée éteinte sur son tabouret près du mur du fond, semblait éclairer le lieu d'une lueur cachée, presque mystique. Cet endroit lui paraissait étrangement chaleureux, comme si la sensation même du calme y avait été inventée.
« Je m'appelle Simon Orne, dit-il enfin en ramenant son regard vers l'aveugle. Je fais depuis des nuits un rêve étrange. » L'homme raconta son cauchemar. La poursuite harassante de Gilles, le bruit des chiens, l'horreur. Le cadavre laissé sur le sol. L'affreuse mutilation. Le réveil.
Il y eut un nouveau silence. Les yeux blancs de l'aveugle s'agitaient en tous sens, pareils à des bêtes, partis en chasse d'une vérité dissimulée dans l'air noir de la pièce, tournant lentement, imperceptiblement, comme pour endormir la méfiance de leur proie, puis bondissant, vifs et synchrones, de droite à gauche, de haut en bas, s'arrêtant par moments sur le visage inquiet du détective. Simon éprouvait la sensation désagréable que l'homme le regardait. Accompagnant le mouvement de ses yeux le voyant bougeait machinalement la main droite dans le vide, comme s'il caressait un chat imaginaire posé sur ses genoux. Ayant avalé une olive et bu une gorgée de lait qui lui laissa une fine trace blanche autour des lèvres, Salomon se décida enfin à parler. Sa voix résonnait gravement dans la pénombre.
« Oy gevalt... mon ami... je sais que vous n'êtes pas venu ici pour voir le docteur Freud. Alors je vais vous parler franchement, d'homme à homme. Votre rêve ne signifie rien. A part que vous craignez les chiens, mais qui ne les craint pas ? La vie est une histoire racontée par un fou, pleine de bruit et de fureur et qui ne veut rien dire. Ce fou c'est vous, monsieur Orne. Votre rêve n'est pas pas la cause ni la conséquence, votre rêve n'est pas un présage. Votre rêve n'est relié à aucune chose, à aucun événement, qu'il soit passé ou futur. Votre rêve est la chose. Il est l'événement. » Un silence suivit cette réplique de l'aveugle, qui semblait vouloir imprimer à son propos une nuance de gravité.
« Ses suites dans votre vie n'en seront qu'un écho. Pour modifier l'avenir, modifiez votre rêve ; pour tromper l'avenir, bernez votre esprit. Ces chiens dans votre tête vous veulent du mal. Ne les laissez pas faire. » L'aveugle marqua une nouvelle pause. Il semblait chercher ses mots, comme un acteur qui attend le secours du souffleur pour se rappeler une réplique.
« Connaissez-vous Diogène ?
– C'est cet ascète grec qui vivait dans un tonneau...
– Il envoyait une gifle aux psychanalystes non encore nés en reprochant aux hommes d'être plus curieux du sens de leurs rêves que des choses qu'ils voient éveillés. Ne soyez pas ce genre d'homme, monsieur Orne. Restez éveillé, surtout à l'intérieur de vous, surtout dans la pénombre et le sommeil. Je vois que vous avez une psychiatre ? »
Simon frissonna. Les yeux blancs et fixes de Salomon semblaient lire à travers son crâne.
« Oui, répondit-il avec hésitation.
– Tuez-la ou ne la voyez plus. Vous êtes le fou, Simon, vous êtes l'auteur de l'histoire. Ne vous laissez pas vaincre par un cauchemar que vous inventez. Car il ne veut rien dire. Il veut brouiller les pistes, il veut vous nuire, il ne veut pas vous aider. Il est faux de croire que décrypter les rêves mène à la vérité. Il faut s'en faire maître, et leur tordre le cou. »
Salomon jugea bon d'interrompre son discours. Il cala son dos au fond du fauteuil et croisa ses mains sur son ventre. Des questions se bousculaient dans son cerveau. « Ai-je été bon acteur ? » ; « L'ai-je suffisamment déstabilisé ? » ; « Comment va-t-il interpréter ces paroles ? Moi-même je ne saurais les comprendre »... L'aveugle savait que son interlocuteur n'était pas un homme naïf. De fines gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, illuminées par un mince rayon de jour qui perçait à travers les volets. Les clients étaient rares ; il ne fallait pas perdre celui-ci. A présent rester sur la défensive, en pareille situation l'audace amenait rarement le succès.
« Vous semblez perplexe, ajouta-t-il prudemment. Sans doute ne vous attendiez-vous pas à pareil discours... Il est vrai que je n'ai pas lu les lignes de votre main, il est vrai que je n'ai pas manipulé de cartes ou caressé de boule de cristal. Mais voyez-vous, je ne suis pas une diseuse de bonne aventure. Je suis voyant. Je ne sais pas l'avenir. Je vois le dedans. Je vois ce plan parallèle au vôtre, parallèle à cet enfer où vous vivez. Je m'y déplace. Je suis à l'intérieur de vous. Je suis ici pour vous aider et pour vous mettre en garde. Je ne veux pas vous tromper, monsieur Orne, je ne suis pas homme à inventer l'avenir avec des mots de charlatan. »
Simon souriait. Oubliant la cécité de Salomon, il lui désigna du doigt un paquet de cartes en braille éparpillées autour du banc de musculation, près de la porte.
« Pourquoi ces cartes, alors ?
– Pour les clients idiots, répliqua aussitôt Salomon. »
Le sourire du détective s'élargit. Il avait assez confiance à présent pour dévoiler le cœur de l'affaire.
« Il y a quelque chose dont je ne vous ai pas encore parlé. Il existe un lien, comme un pont entre les deux rives que sont mon rêve et ma vie réelle. Mais j'y pense, peut-être avez-vous lu Aurélia ? » Salomon fit "non" d'un lent mouvement presque imperceptible de la tête.
« Alors oubliez ça. Il y a cependant une figure – une femme – qui fait s'entrechoquer ces deux plans différents. Ce n'est pas comme Gilles, qui lui est un personnage de ma vie dont l'ombre est venue s'immiscer dans mes rêves ; non, elle semble avoir fait le chemin inverse : cet être onirique, issu d'un songe, s'est présenté à moi, sans me parler, sans même me regarder, au détour d'une rue. Comme une apparition. Elle pleurait. Sans bruit, de quelques larmes à peine. Elle pleurait et elle s'est enfuie. Je l'ai revue dans mon rêve. Les chiens sont passés à côté d'elle, ils l'ont ignorée. Alors elle m'a regardé. Son regard, bon dieu, son regard... » Simon tremblait. Ses yeux effrayés fixaient un coin de volet d'où jaillissaient des rayons de lumière. En sueur, il leva son regard vers l'aveugle dont le visage avait changé subitement d'expression. Il se rappelait les sanglots entendus cinq jours plus tôt dans la cage d'escalier. Il y avait souvent pensé depuis, toute la semaine, il avait désiré les entendre à nouveau. Malheureusement l'immeuble était resté silencieux et désert. Deux fois il était sorti de son appartement pour acheter des vivres, et plusieurs fois il était descendu en pleine nuit, poussé par l'angoisse et l'insomnie. A chaque fois il s'était attardé sur le palier du quatrième étage et avait collé son oreille contre la porte. A chaque fois le silence complet et l'absence d'ondes vivantes lui avaient indiqué que la locataire était absente, et que son appartement n'avait pas été remué depuis plusieurs jours. L'aveugle craignait que cette femme fût partie, qu'elle eût quitté la ville. Ou pire. Et voilà qu'un homme qui habitait l'immeuble venait lui parler d'une fille en pleurs. Il lui était arrivé de lire en la palpant la plaque imprimée en relief de ce Simon Orne, sur sa boîte aux lettres du hall d'entrée ; il savait qu'il était détective. Il ne fallait pas laisser filer cet homme qui saurait mieux que quiconque la retrouver, mieux en tout cas qu'un ermite misanthrope aux yeux crevés.
Salomon décida de faire preuve d'audace. Ouvrant ses paupières au maximum il fit presque sortir ses globes oculaires de leurs orbites, dévoilant ses yeux blancs injectés de sang que de fines cicatrices brunes parcouraient par endroits. Suant à grosses gouttes, les cheveux hérissés, les mains tremblantes, l'homme paraissait en transe. Plus grave que jamais et pourtant étouffée, presque inaudible, sa voix se répandit dans le silence de la pièce. « Poursuis-la sans relâche, poursuis la femme, elle est ton passé et ton avenir, elle est l'explication, elle est le pont entre rêve et enfer, elle est le bruit et elle est la fureur, elle est le fou et l'histoire à la fois, tu dois la retrouver, elle est la clé, poursuis... poursuis... sans... relâche... poursuis... ». Essoufflé, Salomon s'était écroulé sur la table au milieu des grenades et des olives.
« C... comment ? », demanda timidement Simon après une minute de silence. L'aveugle se redressa, saisit une vache qui rit et l'avala avec son papier d'aluminium qu'il recracha quelques instants plus tard.
« Pardon ? » fit-il distraitement en se tournant vers son client.
« Vous me parliez de cette femme... Où la trouver ? Comment ?
– De quoi parlez-vous ? demanda Salomon d'une voix à la fois franche et paisible.
– Mais enfin... vous en parliez à l'instant !
– Sérieusement, monsieur, je ne comprends pas ce que vous dites. Je vous disais qu'il faut suivre l'enseignement de Diogène et ne pas prendre ses rêves pour des présages. Il n'y a rien de grave dans votre histoire. Rassurez-vous. Tout le monde fait des cauchemars. D'ailleurs l'heure est passée, je vais vous demander de me laisser, un autre client doit venir. »
L'aveugle se cura le nez, palpa sa récolte entre pouce et index, en fit une boulette qu'il lapa d'un geste rapide de la langue.
« Sa langue est celle d'un iguane », songea le détective. « Combien vous dois-je ? » demanda-t-il, comprenant que la séance était finie et qu'il n'en apprendrait pas davantage. « Cinquante », répondit prestement l'autre. Simon lui tendit un billet que l'aveugle renifla. Le détective semblait inquiet.
« Au revoir », fit Salomon d'un air méfiant après un long silence, pendant lequel il avait chiffonné puis déplié consciencieusement le billet. « Revenez si vous en ressentez le besoin, ma porte vous sera ouverte ».
Lorsque la porte se fut refermée sur le visiteur, Salomon retint un fou rire. « 50 euros ! pensa-t-il. De la bouffe pour toute une semaine ! » De joie il lâcha un vent, saisit une datte sur la table, la lança en l'air et l'avala noyau compris.