(poème d'adolescence ressorti du placard)
Le silence est passé
Tout va recommencer
J’ai forcé une porte au fond de ma mémoire
Alors
derrière le temps enfin tombé entre nos mailles
Entends, mon âme, entends
le loup sombre du soir
Fenêtre
Cri du ventre
Quel est-il,
Ce long fracas qui monte des lucarnes ?
Rancœur du temps gâché
Souffle fauve des premières choses
Torrent d’épaves où sombre
le défilé des masques aux bouches closes
Chute
Tombée de neige au-delà du rivage
Arrivée à la fin par force de marées
Parce qu’il fallait bien qu’un jour les jointures cèdent
à force de grincer
sous l’encre de mes pages
Et dans l’entrevoyure apparue bien trop tard
(parce que trop longtemps il a fallu
s’enfuir
en courant dans la nuit
pour rester sur ses jambes)
je vous revois, visages
formes de mon passé
Tous ces corps
ces décors
ces têtes dépassées
faces cicatrisées où poussent mes racines
Je vous revois enfin
enfants de la distance
Vous qui escaladez les balafres du temps
Moutards, vieux indigènes
qui portez, éructant les cris de nos démences,
toutes vos mains coupées sur l’acier de nos chaînes
Je revois vos fronts bas aux porches des églises,
vieilles tronches, poitrails sanglants
maculés de broussailles
tout cabossés d’épines
aucun ne souriait
dans le dédale adulte de la place
entre les grands chapeaux figés comme des rapaces
vous qui lorgniez l’ombre des torrents
sous la scansion lourde des cloches,
nasses obèses…
… Et vous vous enfuyiez des autels et des classes
pour aller perpétrer de plus noirs sacrifices
au fond des bois païens
troncs constellés de pisse
où vos chansons barbares giclaient comme des chiennes,
longtemps avant l’éveil des bêtes figurantes
et vous courriez, géants
semblables à des hyènes
fuyards terreux soufflant le feu de nos cavernes
dans la respiration d’une aube fulgurante,
prophètes mécréants déguisés en Arvernes,
vieux regards de théâtre
lèvres bleues tailladées
raturées de jouissance
Je vous revois, mes jeux
jeux des soirs, jeux des jours
et jeux de l’entre-deux
quand croulaient sur le sol nos glauques firmaments,
Je vous revois
galops
orgasmes perpétuels
nos courses ruisselantes sous le ciel sentinelle
pas d'échec
pas d’avenir
simplement des dérives
déroutes de voiliers avec un gouvernail
couvert de ronces
comme un chemin de ronde autour du monde
pour guetter
pour surprendre
les oiseaux de l’été,
les oiseaux de septembre
et puis l’odeur des bois
au temps des feuilles jaunes,
au-devant des cuisines empourprées de fumée,
Dans les chemins pierreux
abattre une frontière
en attendant le repas des trompettes noires,
Et puis soudain
s’arrimer au sillage
sous les cheminées engourdies,
d’un vent brun embrassé dans l'épaule des châtaignes
Et puis plus tard
poursuivre
sans bruit, tel un voleur
les corbeaux blancs de nos hivers
l’haleine des rivières
et l'été allongé
de la même couleur
et guetter
et surprendre
d’étranges aquarelles d’enfants un peu idiots
dans les champs d’herbe sauvage
à l'ombre des donjons grimaçants de gargouilles
Et puis, et puis encore
les berges illunées foudroyées de liqueurs,
les vieux marais pourris
tout broyés de grenouilles
et le torrent au front en sueur
qui cavalait dans ma poitrine
au milieu des galets
où tintaient les clarines
Je vous revois entiers,
pays de mon mutisme,
quand mes tympans tapaient
trop fort pour que je parle
(rien à plaider
ni rien à recréer
sous tous les grands orages qui me tonnaient à l’œil
au plus profond du front
détonnant de l’été)
Je te revois, été ;
j’ai été ce visage
tout boucané d’écorce
faciès osseux,
profil barré d’herbes sauvages
… Je vois dans les broussailles
se dresser ma mémoire
debout comme une souche
béante comme une entaille
l’enfant est là
tapi parmi les feuilles
sans un cri
(sans un rire)
autre qu'un loup de sourire
…
Il restera toujours quelque chose à écrire
quelque chose à graver
dans les champs vendangés de notre imaginaire
Maintenant tout est là
à portée de mon sang
la figure est plantée sur l’épieu du présent
l’eau coule dans les veines
sans un bruit
(sans un rire)
l’eau envahit la scène
le vieux miroir brisé
je l’ai rafistolé
Alors
Je te discerne
reflet réapparu
véritable reflet
dépouillé de ses cernes
lavé de ces crachats qui maculaient les glaces
et toi tu m’envahis
Présence
brouillard qui passe
devant le bruit des villes
Torrent
toi mon enfance
Tu es un grand cri de silence