Jeudi 2 juin - 14h30
La vie est une histoire racontée par un fou, pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien. Ce fou c’est moi. Ce bruit et cette fureur c’est dans la chambre un claquement d’eau sur une surface polie, un écho puis une lente mort du son dans un couloir, inlassablement supplantée par un claquement nouveau ; et l'écho à jamais répété se mêle à des peintures rupestres sous mon crâne, mon cerveau devient feu que des ombres guerrières contournent, dansant à la sainte gloire d'un soleil jamais vu, et des chants sont poussés dans ma tête au rythme des gouttes d'eau claquées sur l'émail de l'évier.
La vie est une histoire qui ne signifie rien. Ce rien c'est aussi moi, c'est ce bruit dans la chambre et c'est ce noir des choses touchées par moi et qui n'existent pas, parfum de poêle brûlée dans un évier lointain que des gouttes d'eau martèlent ; j'entends du tympan gauche, de la main droite je tape du rien sur un clavier en braille et puis, fou que je suis, je raconte cette histoire de néant aux pierres de mon désert :
Bélier :
Mercure dans votre signe fait monter la température, la semaine sera propice aux rencontres amoureuses et vous ferez fureur. Profitez de votre bonne santé passagère pour partir en quête de l'âme soeur, des boutons de pus à venir risquent de freiner les ardeurs de vos proies dans les prochains mois.
Dans l'ombre, dans le coin gauche de l'oeil cette ombre délivrée des cercles, cercles de feu cercles de cirque, tant de cercles aperçus sous ma paupière aveugle, dans l'ombre moite et rance, fuyards de cette sottise de lumière s'infiltrant dans les plinthes, trois serpents noirs et muets vont dormant presque, las de ces sorts jetés de ma bouche à leur bouche, tout à l'heure quand baissé je leur donnais à boire de ma salive, et s'en allant rampants ils s'enroulent en frissons de langues minces aux barreaux de ma chaise, montent comme des arbres chuintant sous la pluie et viennent recouvrir mes épaules d'ombre fraîche parmi l'ombre plus grande et gelée du Dehors.
Taureau :
L'influence de Neptune sur les berges bruissantes des rêves vous fait haïr les grands voyages. Louve solitaire vous affronterez de longues foules de visages invisibles faisant grand bruit autour de vous, et vous en souffrirez (à moins que Saturne ne vienne reverser cette tendance, ce qui est peu probable étant donnée la grande influence de la Lune sur votre signe cette semaine). Conseil + : passez les jours prochains chez vous à l'abri des ondes malveillantes, posez vos RTT et refaites-vous une santé au grand calme, en lisant Madame distinguée par exemple.
Pas si mal, le coup des berges bruissantes des rêves. Jamais écrit un truc aussi inepte. La lectrice de Madame distinguée veut du mystère en tartines. Mais moi en secret dans mon coeur je sais bien que je l'encule profond la grosse et bonne dame. Il n'empêche. Honte, nom d'un chien, honte de m'entretenir avec elle même par papelard interposé. Parler. Horreur. Irruption du Dehors dans ma bouche. Je ne voudrais au monde qu'une chambre sans Dehors, une chambre - un univers dont je serais le Dieu, vivant au milieu des serpents et des chats par moi seul inventés, et puis... enfin, cette faim qui m'envahit le ventre... à quoi bon rêver de cet Eden sans Eve sans pomme sans estomac, ce Seulement Moi-Même assis sans bruit à mes côtés, et l'amical serpent dormant dans l'herbe ?... La faim la soif me cramponnent à ce monde, et voilà que j'écris mes tartines de mystères pour des dames distinguées. La soif surtout me tient à ce fichu contrat. Verse le verre, verse-le. Dieu ! même ce geste est risqué dans cette vie… Ce bruit, vodka sans doute chutant en gouttes sur le parquet. Qu'y puis-je. Un chat viendra lécher la tache un jour.
Gémeaux :
Côté coeur rien à signaler, la même vie sans bavure s'étale lentement sous vos pas vers la tombe, côté pile côté face rien n'y fait jamais superstition si frêle ne vous sauvera, côté pique côté trèfle rassurez-vous vos affaires reprendront, côté carreau bientôt vos poches seront bourrées aux as, côté sexe RAS à moins que jeune homme (homme d'expérience) (rayez la mention inutile) inconnu envoyé par Vénus n'entre dans votre signe, payez attention.
Haha, ce petit « payez attention », cette petite touche de platitude subtile si habilement mêlant amour et thune, ce regain de lucidité, ce retour aux valeurs sûres du métier me prouve que je ne suis pas encore totalement saoul. Nouvelles gouttelettes sur le parquet. Glissant dans l'ombre un boa noir s'y baigne, noyé peut-être, sombrant en spasmes courts dans ces marées d'alcool qui j'imagine recouvrent le sol de ma chambre ; et d'un courant d'air frais parvenu sur ma nuque je m'invente un reptile aux écailles impeccablement froides, venu porter à son maître bagnard un long et silencieux message de réconfort ; plus que deux paragraphes, Salomon, plus que deux.
Vraiment si, je suis saoul.
Allons mon vieux, un effort. Penser à payer mon loyer. Allons. Quel signe encore ?
Des serpents des béliers des taureaux, dans ma piaule trois chats plus minces que l'air vont en se faufilant, l'un d'eux dans mes cheveux a trouvé son repaire, toute la nuit tout le jour il fait son nid et s'endormant sans cesse et sans cesse s'éveillant, m'aime en grondements imperceptibles et doux, m'insuffle sa chaleur placide de chat calme et fidèle.
Allons vieux, un effort. Penser à passer chez Romain, prendre du fromage pour Shavouot. Allons. Quel signe encore ?
Boulot de mes fesses, pour ce que j'en pense de cette Dame Distinguée ; 'jamais su pour qui j'écris ces idioties, et qui c'est cette bonne femme, à quoi ça pense, grosse et moche d'accord c'est admis même si jamais je ne saurai ce que tout ça veut dire, mais ce qu'elle sent et les sons qu'elle émet quand elle rit et les larmes épandues sur mes lignes lorsqu'elle apprend que son homme va claquer d'un infarctus du jour au lendemain... Je voudrais les goûter ces larmes, moi qui ne peux voir son visage, moi qui ne sais ce que c'est qu'un visage... Pauvre petite qui paye pour de pareils fantasmes... J'ai pitié, j'ai pitié, pour toi chère et pauvre âme que j'imagine, j'écris ces lignes :
Cancer :
Des problèmes de santé guettent votre entourage, vous serez effondrée et de grandes et belles larmes feront pousser dans leur chute des fleurs sur vos balcons de soutien-gorge. Payez attention à l'héritage.
Voilà. Ça suffit pour vous, les Cancer. Place à mes préférées.
Vierge :
Vous serez follement aimée pour votre dos creusé et la chair large de vos hanches sera une table généreuse, des campanules lèveront leur tête et souriront à vos hautes joues de pêche arrondies par la lune ; vous vous pencherez sur le monde à vos pieds et suspendus dans l'air des corbeaux joueurs vous salueront à grands mouvements exagérés de couvre-chefs, et traînant leurs longs manteaux à queues dans les gouttières exécuteront des danses d'amour à vous seule destinées et par vous seule perçues, masquées du sol par les grands nuages blonds imperceptiblement marchant à rebours dans les rues.
Foutu mal de crâne... Si je n'avais pas mal là, où donc aurais-je mal ? Comment situer une douleur dans ce plan si abstrait de mon enveloppe charnelle. Autant chercher à cartographier les enfers. Foutu mal de cervelle. Promis, plus jamais de vodka avant le bureau. Debout maintenant. L'heure est venue d'affronter le Dehors. Lourd mouvement de mes genoux transis et vibration étrange de mes nerfs s'éveillant. Un seul geste du bras et j'empoigne scorpions, lions et verseaux écrits deux heures auparavant ; et arrachant mes cinq paragraphes neufs de l'encore fumante machine à écrire pour yeux crevés, je me résous à me rendre sur l'heure à la rédaction. J'entends la voix du boss. « Un torchon », dira-t-il avec raison. Bah, qu'il me vire, le chien. Il me restera l'horoscope de Télémaque, et puis, Dieu sait si je finirai par ramener des clients ici. Quoi qu'il en soit, madame, voilà. Voilà madame comment je gagne mon pain, moi Salomon Harlow, le juif errant le juif élu le juif aveugle, voilà madame comment je gagne ma vie ; ma vie c'est dans la chambre un claquement d'eau sur une surface polie, un métal froid dans ma paume un grincement, le manque d'air et la résonance tombale d'une cage d'escalier dans une grande ville inhabitée.
Affronter le Dehors sorti d'un verre d'eau-de-vie, la face toute parcourue de tremblements, la peau inondée et puante ? J'ai peur et pourtant quelque chose me propulse en avant. Maintenant je sais qu'il faut que je franchisse ce seuil. Même les médiums sans vérité peuvent être poussés à la rencontre d'un événement auquel ils sont prédestinés.
« Je sors », lance l'aveugle aux serpents et aux chats alanguis ; puis froissant dans sa poche béliers taureaux et vierges, flanquant avec fracas la porte en bois pourri de son appartement, il pose un pied sur la troisième marche en enjambant les deux premières.