Paysage d'Afrique
La mer en boucle d'or fait le tour de ton corps
Les murs s'échauffent
aux coins de nos yeux sales
où s'évaporent
tels le sang des prairies roulé sous la pluie grise
les longs et cafardeux convois de marchandises
Il n'y a plus rien à prendre
dans cette pièce où traînent
nos peaux apeurées
et quelques vieilles paroles pendues au papier peint
Ce soir la vie entière est ramassée dans ce vacarme
qui prend son tout premier départ
tout là-haut sur le ciel
dans les averses
comme un essaim de silencieuses
et lourdes
hirondelles
La mer
J'en ai parlé
J'en ai goûté quelques décombres
Elle a menti la mer
La mer ce n'est rien d'autre que cette table
dans la salle à manger
le soir quand il ne reste rien sur le plat de ta main
et dans le grand miroir au mur
que la chair bleue
que l'air
La mer ce n'est rien d'autre que ces langues d'algues froides
dont on rêvait un jour couché sur les graviers
Ou sous le ciel d'un arrêt de bus
quelque part perdu au fond d'une campagne noire
Dans l’entrebâillement minuscule
des syllabes
Il y a ce battement infini de l'eau sur la chaux vive
et sur nos têtes arides
et sur nos dunes
La nuit
elle est allée plus loin encore que la vague de nos peaux
la nuit
s'est écroulée sur le ciment
une forêt qui tombe aurait fait moins de bruit
Sauver
les jungles de mers creuses d'ombres miraculeuses
Sauver les meubles aussi
et se sauver
entre les murs de feu entre les meurtrières
se sauver
revenir
comme avant
comme hier
se sauver
revenir
et entendre à nouveau le ramdam de la mort
enchaînée dans les arbres
suintant le long des troncs et dans la sève des baobabs
et dans le lit des fleuves
et sur les routes
la faim qui croule
la nuit qui danse
et les gouttes aveuglantes des révoltes
aux bords fiévreux de la poussière
au front du sable
On a erré
Pendant deux mille ans on a erré
Et on était de l’eau brûlante sous la pluie verte des gouttières
des graines de sang et d'incendie
lancées dans les brasiers de la mousson
assoiffés
assoiffés
nous étions des silences
tirant des caravanes de songes et des larmes sauvages
et nous passions
Entre les haies que l’on égorge et que l’on serre entre nos doigts
pour qu’elles plient comme des planètes
qu’on mâche machinalement
pour tuer le temps
il y avait longtemps que nous n'avions rien dit
on se taisait
et la nuit elle aussi se taisait
et les ours se taisaient
Et la mort se taisait
Aujourd’hui elle est là toute droite à la porte elle est debout la mort
Elle racle au front des arbres au front des hommes au front des bêtes
Elle est un tourniquet d’enfant la mort
Elle est ce train qui passe dans l'arrière-boutique de nos têtes
et qui nous émerveille
encore un peu
par ses fenêtres grises
où traînent deux ou trois traces de doigts
et des têtes de totos tristes à crever gravées dans son écorce blanche
Et la vie se taisait
la vie s'est tue ce soir
il n'y a plus rien à prendre
dans cette pièce où traînent
les dernières miettes du dernier désert
S'il reste un cri c'est celui
de la nuit tout simplement la nuit
et rien d'autre
que la mer
la voix des mouettes autour de nos peaux sèches
Et puis le bras des heures qui fait tomber la neige
sans bruit dans la cuisine
qui fait tourner ton ventre dans le café froid
avec l'appel inconsolable des bateaux
qui roulent dans ta tête.
nicolas de staël, "les mouettes"