Allez à : Photothèque
Extrait d'un article paru dans le quotidien "l'Ardennais" du 21 novembre 2012 à l'occasion de ses obsèques.
"Jean Horellou est né le 26 juillet 1926 à Charleville, où il vécut avec ses parents. Comme beaucoup de jeunes de cette époque il a décidé de s'engager militairement dès ses 18 ans (octobre 1944) pour participer à la libération de la France.
Jean Horellou a fait la campagne de France, notamment à la libération de l'Alsace, à partir de janvier 1945. Il a reçu la Croix de guerre avec étoile de bronze.
En avril 1945, il part pour la campagne d'Italie dans la plaine du Pô; blessé au bras et aussitôt soigné, il repart pour Marseille où il embarque pour l'Indochine. Débarquant à Saïgon le 2 février 1946, il participe activement aux combats et est cité à l'ordre de la Brigade le 15 mars 1946. Blessé à la poitrine le 20 mars 1947, il sera de nouveau cité à l'ordre de la brigade le 2 mai 1947 et est rapatrié.
Jean Horellou met fin à sa carrière militaire le 1er août 1948. Il sera décoré de la médaille militaire en octobre 1981.
Jean rencontre sa future femme Lucette Zune et l'épouse le 8 janvier 1949. De cette union naîtront 4 enfants, 10 petits-enfants et 7 arrière-petits-enfants.
Jean Horellou a officié en tant qu'arbitre de football de 1958 à 1976. Il a été bénévole à la Croix rouge, intervenant à de nombreuses reprises pour aider les personnes à obtenir la carte d'ancien combattant. Il a également été porte-drapeaux à l'association des anciens combattants. A ce titre il a été récompensé du diplôme d'honneur le 24 mai 1985.
Sa carrière professionnelle a débuté par un bref passage à la SNCF, et s'est essentiellement déroulée dans les entreprises industrielles ardennaises en tant qu'ouvrier qualifié.
Installé en famille en 1976 à Villers Semeuse , il se consacrera à ses passions : le jardinage, les mots croisés, la lecture et les voyages."
Les pages qui suivent évoquent mes souvenirs des campagnes de France et d'Indochine.
Vosges et limitrophe
Le groupe FFI en 1943
Sous l'occupation teutonne, je dus, à l'exemple de plusieurs camarades, prendre les devants. De septembre 1943 au 20 octobre 1944, sous les ordres du capitaine "Pencouké" nous harcelâmes les boches, coupions des voies de communication afin de retarder le ravitaillement, le matériel et les munitions qui partaient vers le nord.
Le 20 octobre 1944, le département des Ardennes libéré, volontaires pour poursuivre la lutte, nous quittons la caserne Dumerbion de Mézières pour rejoindre nos nouveaux camarades de la 1ère DFL ( Division de la France Libre).
Dans les Vosges, mon baptême du feu fut terrible. Les anciens surent nous faire un peu oublier la peur qui s'était emparée de nous. Nous étions dans le cimetière de COYOLFANS et les boches nous envoyaient des obus de 77 et 88 m/m qui projetaient en l'air cercueils et squelettes mêlés. Affreux ! Enfin nous avions voulu du casse pipe, nous étions servis.
Pendant un mois on reste en ligne dans des conditions physiques extrêmement dures, déplacés sans cesse d'un secteur à l'autre. Nous recevons des jeunes FFI en renfort, ils viennent nous aider à bouter le boche dehors.
Le 26 octobre, nous attaquons ANDORNAY, la résistance est farouche, les "SS" harangués par des chefs fanatiques, tiennent bon, bien abrités dans leurs blockhaus, aménagés avec soins. Nous n'avançons que très lentement, car leurs canons automoteurs et mortiers, creusent des trous qui ne se rebouchent pas... Le BM 21 (bataillon de marche), aidé par des chars ont pris PLAIREGOUTTE et avance vers FREDERIQUE-FONTAINE. Il paraît que les fritz ont laissé des plumes. Tant mieux! Dans la région d'EBOULAY le 22ème BMNA (Bataillon de Marche Nord africain) se fait sérieusement contrer, son aumônier le père Bigot, toujours en ligne avec ses tirailleurs, est fauché d'une rafale d'arme automatique dans le dos par un SS alors qu'il allait ramasser un blessé. Pendant plus de 15 jours, les tirailleurs ne feront aucun prisonnier, juste retour des choses dans la cruauté.
Durant le mois suivant, il n'y aura plus d'opérations d'envergure, rien que des actions locales, incessantes. Une guerre d'embuscades, dans la pluie, la boue et la neige. On s'enterre, creuse des trous de protection, pose des barbelés et des mines, organisant solidement nos positions si durement acquises en les protégeant par des abattis et des barrages de matériaux divers, le tout couvert par des tirs croisés soigneusement préparés de nos armes lourdes. Les trous se remplissent de flotte, le transport du ravitaillement se fait péniblement. Nos points d'appui se trouvent entre 800 et 900 m assez éloignés des uns des autres, faute de moyens, ce qui nécessite de les protéger par des patrouilles, qui de jour comme de nuit, progressent tantôt sur des pistes défoncées ou des fondrières ou encore en sous-bois. L'artillerie adverse est active et nos relèves inexistantes, voire presque impossible, faute de moyens en renfort. Notre artillerie se limite à l'essentiel : la destruction des infiltrations de l'infanterie boche qui ne cesse de tenter de percer nos points faibles. Tous les jours il y a des blessés, des tués parmi les coloniaux qui de plus sont atteints de paludisme et souffrent du froid. Ils seront remplacés par de jeunes FFI, les rescapés qui ont combattus dans le Vercors, grossis par d'autres de la même région. En un mois, cinq bataillons furent blanchis, l'arrivée de ce renfort ne simplifie pas la tâche de nos gradés, mais nous ne sommes pas pris de cours. On s’entraîne ferme avec les nouveaux venus pour une cohésion assurée.
Puis le 18 novembre, étant à la messe au village de FRESSE, une patrouille vient nous chercher. Nous touchons alors des armes et des munitions, pas la peine de nous faire un croquis, on va boulotter du boche. Vers les 14 heures, nous atteignons le village de CARENE que nous laissons sur la gauche et nous prenons position sur la côte 701. Le lendemain un groupe de mortiers de 81 mm se met en batterie et arrose une auto canon de ses feux. Pendant une heure ce n'est que départs de coups, les schleux ripostent au 88, c'est alors que notre artillerie se déchaîne rageusement. Puis c'est à nous de nous lancer à l'attaque. Objectif : la ferme devant nous. Plus personne ! Nous continuons la progression et prenons au passage le col de la ..EVERTRAIE. Sur place je mets mon FM "Bar" en batterie avec Roger Berger, un copain de Mohon, comme pourvoyeur. Mais ne voyant rien, ordre est donné de descendre sur PLANCHER les MINES. A mi-côte nous apercevons les gens du patelin qui viennent à nous avec des paniers de pommes et des bouteilles de goutte. Certains pleurent, d'autres manifestent leur joie de nous revoir. A voir tant de bonheur en leur cœur cela nous réconforte de toutes nos fatigues endurées. En arrivant sur le pont du village, un Frisou, qui s'était planqué, court vers nous, poursuivi par des gens qui voulaient l'enfourcher. Si ce n'était que moi, je lui enverrais une rafale, mais les ordres sont les ordres. Nous continuons notre progression et nous grimpons à l'assaut du MONT MELARD. Au sommet, nous sommes claqués par tant d'effort dû aux 40 cm de neige. Quelle récompense en découvrant la vallée des Vosges et la statue du Christ haute de 20 m qui, depuis sa croix, fixe le ciel dans une prière muette. Dans la vallée nous apercevons le village de HAUXELLE - HAUT qu'il faut nettoyer. Nous le contournons par la gauche pour tenter de rabattre les boches en fuite. Certains nous font face, ils reçoivent nos prunes qui les clouent au sol. Après un court repos, nous repartons en direction du MONT ST JEAN, mais nous n'irons pas plus loin car BELFORT et GYROMAGNY sont tombés entre les mains de notre Division. L'ennemi fuit vers COLMAR et le BALLON d'ALSACE.
Dans un élan magnifique, après avoir avalé monts, vallons, plaines et rivières, anciens de BIR-HAKEIM et jeunes diables à croix de Lorraine, bien que sans trop d'instruction militaire, ont accepté d'affronter l'ennemi et je pense que ces faits inscrirons une page glorieuse dans les annales de la toute jeune armée française : La première Armée.
Le général Brosset , chef de la 1ère DFL, comme chaque jour au matin, inspecte les 1ères lignes et donne ses ordres pour les actions du jour. Il nous fait parvenir le message suivant :
"Officiers, sous-officiers, légionnaires, matelots, sapeurs, artilleurs et soldats de la 1ère DFL, la droite de l'armée française vient d'atteindre le RHIN au sud de MULHOUSE. Comme en Italie, Toulon, les boches n'ont pu se rétablir sur leurs lignes de défense. Dans les jours qui suivront, on compte sur vous, les plus vieilles comme les plus jeunes troupes de la nouvelle armée française pour atteindre le RHIN au nord de MULHOUSE."
Cette journée est endeuillée par la perte de notre général qui pour éviter un fourneau de mines, tomba avec l' aspirant J.P Aumont dans le Rahin, ce dernier parvient à rejoindre la rive ainsi que le conducteur du véhicule. Les sapeurs tentent en vain, en faisant la chaîne, de saisir le corps du général emporté par un violent et bourbeux courant mais il disparaît...
Nous sommes profondément affligés. Le colonel FARBAY prend le commandement de la Division et son premier ordre du jour se termine par un appel qui ne sera pas lancée en vain :
" Les opérations se poursuivent. Nous resterons dignes de nos morts. "
Le 21 novembre, nous finissons le nettoyage du MONT ST JEAN c'est la dernière opération dans le coin. Le 22 octobre le corps du général est retrouvé près de CHAMPAGNEY. Le 8 décembre, nous sommes relevés par des éléments de la 2ème DIM (Division d'Infanterie Marocaine). Le 9 décembre à dix heures du matin, le train nous embarque vers HALKIRSCH, et de là nous devons descendre sur ROYAN pour réduire les poches de résistance allemandes.
En Charente
Le parcours s'annonce bucolique. Après avoir traversé les départements de la Côte d'Or puis de la Saône et Loire dont nous avons admiré les magnifiques vignobles qui s'étendent à perte de vue, nous franchissons l'Allier, la Marche et la Haute Vienne, régions d'élevage et d'agriculture. Le convoi stoppe enfin en gare de PONS. Nous y passons une partie de la nuit à attendre des G.M.C. A 4 heures du matin nous arrivons à ST AUBIN de BLAYE où les habitants nous attendaient.
Je tombe sur une boulangerie avec deux copains pour acheter un bon pain. Après un bain qui nous a ragaillardi, on se restaure, la table est bien garnie, le pinot noir abondant nous grise traîtreusement. Le bled est une petite ville agréable. Un défilé des troupes et une prise d'armes attirent la sympathie de toute la population. Mais cela est de courte durée, il nous faut repartir.
Nous quittons ST AUBIN pour ST SEURIN de PALENE. L'horizon a changé, ici on y élève des chèvres et des moutons. Les boches ont passé dans le coin. Ils devraient être heureux de nous voir et au lieu de cela, ils se terrent ou se cachent dans des habitations. Ils feraient mieux de se montrer et de se rendre dans leur intérêt.
A l'occasion des fêtes de Noël, notre Commandant de compagnie nous fait l'honneur d'un réveillon dont je me souviendrai toute ma vie. La petite église connut cette nuit-là une affluence inusitée, la messe fut célébrée par l'aumônier du Bataillon.
Il est 1 h 30 , prêts à entamer notre gueuleton, quand notre Chef de bataillon déboule dans la salle et nous apprend que depuis le 16 décembre Von Rundstedt a déclenché sa fameuse offensive des Ardennes. Les Américains se sont fait sonner comme il faut et n'ayant pas assez de réserve, le général Eisenhower commande de prélever des troupes sur d'autres fronts. Le reste n'est pas difficile à comprendre. On remonte au baroud en regrettant le bon temps passé en Charente mais aussi contents de retourner guerroyer.
L'Alsace
En ces derniers jours de décembre 1944, c'est encore une nouvelle traversée de la France. Cette fois, un froid intense et la distance nous mettent à rude épreuve. Le 21 janvier 1945 nous débarquons à LUNEVILLE et de là direction l'Alsace. Le 3 janvier nous sommes à CELESTA, frustrés de ne pas visiter la ville. Nous sommes hébergés avec la SA1 dans un théâtre à la sortie de la ville. Pendant 8 jours, ce sont les patrouilles et les coups de main contre les boches qui tentent de reconquérir les lieux pour ensuite reprendre STRASBOURG. Leur succès éphémère des Ardennes les oblige, c'est mal nous connaître.
Le 7 janvier au matin, l'alerte est donnée par nos avant-postes. Au lointain nous entendons des moteurs et des chenilles, ça doit être leur fameuse division blindée avec des Ferdinands de 70 tonnes. Nous les attendons de pied ferme. A 10 heures, le sous-lieutenant Artières me commande une mise en batterie de mon mortier de 60 mm, puis me donne l'ordre de tir sur une position française dangereusement agressée par l'infanterie boche. Mes obus les font fuir, puis on se replie juste au moment où des shrapnells et des 88 tombent sur notre ancien emplacement, on a vraiment la baraka, pourvu que cela dure ! Pour les autres bataillons, ça pète : le BM 24 est enfermé dans OBERHEIM, les voies de communication sont interdites par les blindés adverses. Le BM 21 a réussi à se regrouper au nord du canal de KRAFT et a fait sauter le pont. De ce côté la route de STRASBOURG est fermée. Le BIMP tient solidement ROSSFELD et HERBSHEIM, ses liaisons avec l'arrière sont extrêmement précaires, car les Fritz occupent les villages de l'ILL et les intervalles. Les Allemands sont arrêtés sur la ligne de l'ILL et devant OSTHOUSE et KRAFT, ils se préparent à une attaque puissante. On a ordre de résister sur place et de contre attaquer afin de reprendre le terrain perdu, c'est clair et net.
Dans la matinée du 8 janvier, la pression ennemie s'accentue, surtout sur OSTHOUSE et puis sur ROSSFELD et HERBSHEIM, mais sans succès. Quelques heures après nous opérons une contre attaque sur l'axe SAND- OBENHEIM, le but est de rétablir la liaison entre les garnisons d'OBENHEIM et de GERSTHEIM. La colonne nord malgré une vive opposition parvient au canal mais ne peut le traverser, notre colonne est accrochée dès le départ par des chars lourds , et sur la pression nous nous replions sur l'ILL. L'opération a échoué mais a soulagé les garnisons de ROSSFELF et d'HERBSHEIM. Il est impossible de porter secours au BM 24 qui supporte une importante force allemande avec l'aide des lourds blindés presque invulnérables aux coups portés par nos chars moyens du CC5. Les ordres sont inchangés : "résister sur place et reprendre le terrain perdu". Le 10 janvier, les Boches sont furieux de leurs insuccès sur les deux garnisons, ils concentrent leur force sur OBSHEIM où le BM 24 tient depuis 6 jours aidé par la population, et refuse de se rendre. Alors un déluge de feu s'abat sur le bataillon qui tient encore pendant 48 heures en contre attaquant jusqu'à épuisement de ses effectifs. C'est fini le bataillon est anéanti.
Pendant que nous fortifions la ligne d'ILL, les Allemands exécutent des tirs d'artillerie sur les villages bordant l'ILL. Son offensive semble stoppée. STRASBOURG qui était leur objectif reste entre nos mains, solidement protégé par la barrière de l'ILL que nous tenons malgré les pertes et l'épuisement. Le moral est bon.
DU 16 au 20 janvier nous changeons de secteur et marchons vers la région de ST HYPPOLITE- ORSCHWILLER. Un froid vif nous cuit la peau, puis la neige recouvre tout. C'est alors que l'on aperçoit d'étranges fantômes blancs progresser dans les vignes ou dans les ruines des villages. Parfois un miaulement aigu ou un claquement sec et le blanc se teinte de rouge. Après 19 jours de vie souterraine, coupée de patrouilles, nous laissons ST HYPPOLITE et prenons position dans un petit bois près de l'ILL. Pendant plus de 3 heures nous attendons l'ordre d'aller plus avant. Des chars de la 5ème DB arrivent enfin pour nous soutenir, notre artillerie pilonne les boches. Avec le 22ème BMNA sur notre droite, nous nettoyons sans cesse le terrain, la progression semble aisée. Il faut franchir l'ILL. Un pont est jeté par le génie. 2 heures après notre compagnie , la 2ème, est sur l'autre rive protégée par les armes lourdes de la CA du BM5, puis nous prenons position dans le bois d'IWALD. Pour éviter l'effet de surprise, nous creusons nos trous individuels. A 8 h30, une patrouille allemande cherche le renseignement, une des nôtres rentrant au bercail les prend à partie, débandade chez les Fritzs. Vers midi, un char Tigre et un Jagd Panther s'approchent à une centaine de mètres de nos lignes et nous allument copieusement, nous nous replions car sous les arbres les shrapnells sont meurtriers. Une demi-heure après nous reprenons notre ancienne position. A 14 heures, une patrouille forte d'environ 40 hommes est repoussée avec fracas. Puis plus rien jusqu'au soir. Soudain vers 18h30 l'alerte est donnée. Trop tard. Nous sommes encerclés. Avec la 1ère compagnie nous totalisons 180 hommes, mais les Boches sont 10 fois plus nombreux. De 18h30 à 1 heure du matin de cette journée du 25 janvier, 5 assauts sont repoussés, mai au 6ème assaut, nos officiers donnent l'ordre de détruire nos armes lourdes et d'ordonner un repli sous la protection de la SA1, dont je fais partie, qui reste sur place. Les armes crachent la mort, les Boches accusent le coup mais insistent. La situation est devenue critique, le chef de section donne l'ordre du repli. Le trépied de ma mitrailleuse de 30 est bloqué dans le sol gelé, je l'abandonne en emportant seulement l'arme couchée sur mon avant bras protégé de ma capote gelée. Je lance une longue rafale à bout portant sur la troupe faisant face pour libérer la pression et leur interdire le tir. Grâce à ma petite boussole je parviens à retrouver les lignes françaises. Le cauchemar n'est pas terminé : 2 rivières sont traversées à pied, j'ai le poids de ma mitrailleuse et celui de mon camarade Henry Giraud, blessé d'un éclat d'obus à la cuisse. Je n'en puis plus. Enfin le pont libérateur est là, nous le traversons complément exténués, quand je vois des camarades accourir vers nous, mes yeux se ferment, je n'entends plus rien et je sombre dans le néant. Je suis rappelé à la réalité par une voix de femme, c'est Marie Jeanne, caporal voltigeur qui a réussi aussi à échapper aux Boches. Elle nous donne du schnaps pour nous réchauffer. Le lendemain je suis de repos à ST HYPOLITE. J'ai la visite de mon chef de section, le sous-lieutenant Artières, et de mon chef de groupe, le caporal-chef Billet, un ancien de Bir Hakeim qui me donnent l'accolade, heureux de se retrouver sains et saufs.
Pendant 6 jours nous bénéficions d'un repos et allons visiter la région, en particulier le château du HAUT-KOENIGSBOURG datant du XII° siècle. Jean Billet prend du galon , il est nommé sergent et quitte la section transporté d'urgence. Le reverrons-nous ?, c'est peu probable.
Nous quittons ST HYPOLITE ravitaillés et complétés en munitions, un renfort de jeunes recrues nous assaillent de questions et manifestent une impatience d'aller au casse pipe. Si ils savaient où nous allons, il feraient comme nous... serrer les fesses. La compagnie dispose maintenant 60 hommes. A 4 heures du matin tous les gens du village sont là pour nous dire au revoir et nous offrir des présents. Ce 30 janvier, nous laisse perplexes : nous reprenons le même chemin, accompagnés des chars du 1er RFM et de l'artillerie en nombre. D'après les échos, toute l'artillerie divisionnaire est présente pour sonner l'hallali aux Frisés. 3 heures plus tard on retraverse le fameux pont et pénétrons à nouveau dans la plaine de l'Illwald. Nous nous mettons en position d'attente. La neige a cessé de tomber, mais le froid est aussi vif, quelques camarades sont évacués les pieds gelés. Pour moi, j'ai un moral d'acier et j'attends que cela pète à nouveau.
Cette nuit, je suis de garde derrière ma mitrailleuse de 30. J'entends des pas et je donne l'alerte. Nous sommes tous aux aguets et fixons les ténèbres en balayant le plus de surface possible avec nos yeux écarquillés. Les nerfs sont à vif. Soudain à 50 m, un groupe d'Allemands s'approche. Le lieutenant me donne l'autorisation d'ouvrir le feu, ce que je fais avec délectation. Par prudence, nous nous reculons de plus de 30 m car l'Allemand est rusé. Finalement ils sont là devant nous les bras en l'air, désarmés et conduits vers l'arrière. Drôle d'idée de se rendre en pleine nuit, fallait qu'ils soient au bout du rouleau...
Deux jours après, une patrouille est formée avec mission de s'approcher de la lisière du bois d'OHNENHEIM. Nous y arrivons en rampant, trempés et gelés. Personne ! Les Fritzs ont dû décrocher.
Au retour vers les abris, j'ai ma plus grande peur en me trouvant nez à nez avec un gradé allemand. Mon FM braqué sur lui, il lève les bras. Dès notre retour, les artilleurs leur envoyoient des prunes pendant près de 3 heures. Pendant ce temps l'aumônier militaire nous invite à nous mettre en état de grâce.
Au cessez le feu nous nous ébranlons direction OHNENHEIM et Le SPECK. En chemin nous côtoyons nos camarades du 22ème BMNA qui avaient salement morflés les ayant sur notre droite et le BM 5 sur notre gauche. L'assaut est lancé, le Boche est bousculé, s'enfuit en laissant un grand nombre de prisonniers et du matériel. Nous continuons notre progression semant la mort comme des fous furieux ! Sales SS il faut qu'ils paient leurs forfaits. OHNENHEIM est pris et son moulin aussi. Direction HEIDOLSHEIM. Simultanément nous tombons nez à nez avec les blindés du 1er RFM. Le BM 21 s'empare d'ELSENHEIM. Les blindés reconnaissent les abords du canal du RHONE au RHIN et reculent. En arrivant à l'orée d'une clairière, l'air soudain s'embrasse de tous côtés, quel plat ventre dans la merde ! Américains et Allemands ont lancé leurs blindées dans une bataille titanesque. Sur 42 chars US engagés, 27 sont neutralisés alors que l'adversaire a perdu 8 Tigres et 5 Jadt Panther.
Après ce spectacle dantesque où notre corps est à la merci d'un moindre projectile, les oreilles sonnantes et sifflantes, la bouche sèche et les membres endoloris par tant de contractions musculaires, nous avons du mal à reprendre la progression avec l'appui des chars. Nous prenons successivement ILLHAEUSERN, MARCKOLSCHEIM puis ZELSHEIM et enfin, après de durs combats la poche de COLMAR est réduite à néant. La progression se poursuit jusqu'aux ouvrages de la ligne Maginot et au soir le RHIN nous apparaît, irréel, c'est sublime ! Nous allons enfin fouler le sol allemand.
Après un court repos réparateur, toute la Division quitte l'ALSACE en mars 1945. Nous sommes fiers d'avoir participé à sa libération.
"J'en étais !"
Les Alpes, l'Italie du nord
Après la dure bataille d'Alsace, notre Division assure la surveillance de la rive gauche du RHIN, de RHINAU à ARTZENHEIM où les Boches continuent à envoyer de nombreuses patrouilles. Nous espérons bien ne pas rester sur le RHIN et sommes encore prêts à fournir l'effort nécessaire pour pénétrer au cœur de l'Allemagne. Mais voilà la Division panse ses plaies, déficits en matériels, pertes humaines à combler en officiers, en sous-officiers et en soldats. Etant rattachée au VI ° Groupe d'armée US, le général Devers à décidé de nous envoyer dans les Alpes maritimes. C'est la mort dans l'âme que nous quittons cette belle province. Nous espérons bien faire campagne en Italie et parvenir jusqu'au BRENNER.
Voyage par chemin de fer très agréable qui nous fait réapparaître la vallée du Rhône ainsi que les abords de la Côte d'Azur. Nous débarquons à LESCARENE. Nous sommes stoppés à l'entrée d'un tunnel, l'ordre arrive et branle bas de combat : on explore le tunnel qui relie LESCARENE à SOSPEL, une longue marche de taupes de plus de 3 km. Au débouché apparaît la gare de SOSPEL. Rien ne se passe, tant mieux. Le village est endormi, la section arrive sur la place et soudain les volets s'entrouvrent, des gens, prudemment, mettent leur nez dehors. Devant moi un café. Je pénètre avec mon FM à l'intérieur, rien , pas l'ombre d'un Allemand, seulement tapis là des civils, qui peu à peu découvrent que nous sommes des libérateurs. Leur joie est indescriptible. La place est remplie de monde et c'est à celui qui paierait le verre de l'amitié. Nos officiers crient des ordres pour rejoindre les alentours craignant que l'ennemi soit aux aguets ou nous épie.
Le lendemain matin la 2ème Compagnie s'oriente vers le fort de la GAIZENNE où nous relevons la 44ème Brigade US. Je pensais à cette époque que les Américains n'avaient que des noirs en nombre restreint dans l'armée, mais cette unité comptait en réalité une majorité d'Asiatiques. Nous avons pour mission de prendre le col de BROUIS et la TÊTE du BOSC puis dans la foulée tenter de pousser une pointe jusqu'à BREIL. Pendant plusieurs semaines nous faisions de brèves incursions en pays italien, mais il y a l'AUTHION qui est un ensemble de sommets qui culminent entre 1500 et 2000 m. Les Allemands en ont fait leur fief du système défensif dans lequel ils se sont fortement retranchés, se couvrant de champs de mines et de pièges ainsi que des destructions faciles à réaliser pour produire d'innombrables obstacles. Le boche doit avoir un sacré moral bien qu'il s'attende à un assaut de notre part qui ne saurait tarder.
Le 2 avril 1945, en revenant d'opération, étant de protection d'arrière-garde, je saute sur une mine ainsi que mon camarade Linette de Seine et Oise qui est sérieusement touché. Pour moi ça va. En cherchant du secours, j'en fais péter une autre, cette fois c'est sérieux, je suis sonné et perd connaissance. Quand je reviens à moi, j'aperçois des ombres qui s'approchent en vacillant, puis des voix qui me crient en français de ne pas bouger. Par la suite, je saurai que je dois la vie à de courageux artilleurs qui pour nous ramener, ont fait sauter 37 mines. Nous revenons de loin...
Aussitôt une ambulance nous conduit à SOSPEL où nous recevons les premiers soins. En ambulance légère "Spaers" de la Division nous sommes conduits à BEAULIEUE. Des infirmières s'activent, nous découpent blousons, pantalons à grands coups de ciseau, pendant qu'une autre me débarbouille hâtivement. Puis c'est la salle d'opération. 2 heures après, je me réveille dans un petit local et cherche à me lever, une main m'en empêche, je n'insiste pas car je réveille des douleurs à la tête, à la poitrine, aux bras et à la cuisse que j'ai bandés. Mon camarade Linette à été évacué car son cas est sérieux. On m'évacue aussi dans une clinique transformée en hôpital mixte, civils et militaires confondus, à MIRE JUAN. 10 jours de calme et de repos, j'en avais besoin. Puis le Major m'accorde une perme, j'en profite pour aller voir les copains qui sont encore à SOSPEL, du moins je le croyais, ils sont en cantonnement à BREIL, je les rejoins avec le 4X4 du ravitaillement. Je revois Comble et la plupart des copains de la section, mais il en manque... Les mines me dit-on !
Le 8 mai 1945, je rejoins mon Bataillon au Fort Carré d'ANTIBES. Nous célébrons la VICTOIRE avec une pensée pour ceux qui ne sont plus avec nous pour en jouir et qui méritaient tant de la fêter, car c'est aussi leur jour de gloire. J'assiste en spectateur au défilé de mes camarades plongés dans une liesse indescriptible. Après un bref passage à GOLFE JUAN pour visiter quelques amis, je prends la direction des Ardennes pour terminer ma convalescence d'un mois. Le 3 juillet, je rejoins mon régiment en cantonnement à OSSERY, petit village près de PARIS. En août, c'est la démobilisation pour beaucoup, alors qu'un petit nombre d'indécis se tâtent de connaître leur devenir. Une note expresse réclame des volontaires pour l'EXTREME ORIENT afin de bouter le Japonais de notre colonie et rétablir par cela même l'ordre ancien.
Je quitte la 1ère DFL le 9 septembre pour une affectation au BMEO stationné à BOISSY ST LEGER. 20 jours de perme viennent d'être accordées à tous les volontaires de cette grande inconnue mystérieuse et enchanteresse. Je repars donc dans mes Ardennes pour cette fois encore.
INDOCHINE
Le Japon toujours enlisé dans la guerre en Chine, a attaqué les États-Unis et leurs alliés britannique et néerlandais en décembre 1941. Pour ne pas risquer d’être pris à revers, les troupes japonaises agressent, le 9 mars 1945, les Français, militaires et civils. La soudaineté, la brutalité et les conditions atroces de l’attaque nippone désorganisent quasi totalement l’armature administrative et militaire française en Indochine, malgré de beaux faits d’armes. Lorsqu’ils ne sont pas massacrés dans des conditions horribles, les Français, civils et militaires, sont détenus dans des camps comme celui de Hoa-Bihn sous la férule de la sinistre Kempetaï.
La défaite japonaise suivra de peu mais la France ne pourra relever son prestige et sa puissance dans ses positions d’Extrême-Orient. En septembre 1945, alors que l’Indochine est occupée au sud par les Anglais et au nord par les Chinois chargés de procéder au désarmement des troupes japonaises, Ho-Chi-Minh proclame l’indépendance de la République du Vietnam. C’est dans ce contexte que débarquent les premières unités du corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient, placé sous le commandement du général Leclerc.
Tandis que le Leclerc progresse au Vietnam, mêlant les opérations militaires et la négociation, un équilibre instable s’établit progressivement en Indochine. Un accord est provisoirement trouvé le 6 mars 1946 avec Ho-Chi-Minh.
Indochine : pays mystérieux, inconnu, peuplé de Jaunes, au sourire malicieux, vaillants et courageux, qu'elle aventure allons-nous vivre ensemble ?
A la fin septembre 1945, le Bataillon quitte la région parisienne, la musique militaire de la 4ème Brigade nous fait ses adieux. Adieu Paris, Parisiennes, plutôt non ! Au revoir, car l'espérance est grande qu'un jour nous nous reverrons. Je garde néanmoins des souvenirs intenses, mais l'attrait d'horizons nouveaux est grand, la soif d'aventures meuble notre esprit et le nourri de fantasmes.
Voilà GRASSE, mondialement connue pour ses parfums. On nous transporte à STE ANNE, petit village très accueillant, nous n'avons pas le temps de faire plus ample connaissance, les manœuvres en terrain libre et les exercices d'embarquement nous mangent notre temps et nous épuisent. Huit jours d'entraînement intense, puis c'est MENTON, à la caserne Gardanne. Pendant un mois et demi nous sommes les auteurs de petites manœuvres sans importance et de gardes au BMC. Pendant les rares permes, nous visitons la Principauté de Monaco, Monte Carlo et Beausoleil dont une rue les sépare. Puis c'est MARSEILLE. Du Centre de transit où nous avons séjourné, nous partons à pied vers le Vieux port. Des communards nous insultent et jettent des pierres. C'en est de trop, une bagarre éclate, un de nos officier s'écroule abattu par un coup violent d'une matraque, nos crosses de fusil réagissent et frappent sans retenue ces agresseurs abreuvés de haine. La PM (Police Militaire) et la Police Nationale interviennent énergiquement pour séparer les antagonistes. Le calme revenu, tout le détachement rejoint le Quai n° 7.
Un voyage d'émerveillements
A peine arrivés, nous embarquons sur le "PASTEUR, grand paquebot de 55.000 tonnes, transformé pour la circonstance en transport de troupe. A 10h30, l'embarquement est terminé. Je cantonne sur le pont D7 bâbord. Vers 15 h, les machines sont en marche, le bâtiment tremble de tous ses membres et entame sa progression. Nous regardons avec avidité défiler les quais qui s'éloignent, puis Marseille et enfin les côtes. Adieu notre belle France, j'ai le cœur serré et les yeux mouillés.
Je ne me souviens plus du poète qui a écrit ces vers, mais...
Au revoir France
Quand le livre où s'endort
Chaque soir ma pensée,
Quand l'aire de la maison,
Le souci du foyer
Reviennent dans mon cœur
Triste et désolé
Comme je voudrais revivre
Ces rêves envolés
Et puis les consignes et les recommandations de sécurité passées, nous vaquons émerveillés sur cette ville flottante. Théâtre, cinémas, bars, ponts réservés aux sports, piscines, rien ne manque pour nous faire patienter car le voyage sera long, très long. Mais il y a tant de choses nouvelles à découvrir.
Les côtes de la Corse à horizon se dessinent. Le détroit de Bonifacio franchi, nous voilà dans une mer en furie. Le bateau, malgré sa taille, roule et tangue, des vagues le submergent par l'avant, il continue sa voie, imperturbable. Sur le conseil d'un ancien je reste dans mon hamac c'est le seul moyen pour ne pas être victime du mal de mer. Dans cette situation inconfortable je peux voir les îles de Lavezzi et Razzoli, puis plus tard le détroit de Messine dont le port est fortement illuminé. La mer enfin s'est calmée et le Pasteur navigue majestueusement à travers la mer Ionnienne. C'est ensuite l'île de Crête que l'on aperçoit au loin, ses sommets sont enneigés. L'île de Gaudos-Paulos qui émerge nue et austère. Enfin la 1ère escale est à Port Saïd que l'on atteint de nuit. La ville est magnifiquement illuminée, la température est si douce qu'elle nous invite à rêvasser sur le pont. Les troupes restent à bord, c'est pas drôle. En quittant Port Saïd le paquebot pénètre dans le canal de Suez, œuvre du Français Ferdinand de Lesseps. Suez est notre 2ème escale, identique à la précédente au point de vue du débarquement. Quittant la rade de Suez, le navire s'engage dans le golfe de même nom, antichambre de la Mer Rouge. L'Egypte est à notre droite, la presqu'île du Sinaï à gauche, dont on remarque le mont célèbre évoqué dans la bible. La Mer Rouge est longue de 2350 km. Arrivés à son extrémité , nous pénétrons dans le détroit de Babel Mandeb, dominé par le promontoire de Cheik Saïd, possession française qui domine l'îlot anglais "Périn". Après avoir doublé le Raz Bir nous passons au large de Djibouti qui dévoile sa côte basse et sablonneuse, puis le littoral africain du Somali land britannique prolongé par celui de la Somalie italienne qui se termine par le Cap de Gardafui surmonté d'un phare.
C'est enfin le grand large offert par l'Océan Indien. Des poissons volants nous souhaitent la bienvenue et, s'échouant sur le pont, nous nous empressons de les renvoyer à l'eau. Spectacles sur spectacles, la mer n'est pas ennuyeuse, voici les requins marteau, les éboueurs de la mer qui dévorent tous les reliefs jetés des cuisines, à leur suite des marsouins caracolent avec l'étrave dans une souplesse prodigieuse.
Quelques îlots devancent l'île anglaise de Socotora. Le djebel Haggier culmine à 1420 m. Après quelques jours de navigation surgissent comme par enchantement les cocotiers et le phare d'un îlot corallien posé en éclaireur en plein océan d'un bleu profond, ce sont les Mini Koy qui relèvent des Laquedives. 450 miles de mer et c'est dans une lumière éblouissante, la 1ère terre verdoyante depuis la France : Ceylan, l'enchanteresse, au fond d'une baie azurée, perdue au milieu d'une végétation luxuriante et nuancée d'où s'exaltent des parfums subtils. Notre regard se porte sur le plus haut sommet, le pic d'Adam à 2242 m. Trincomalee ou "le paradis des Dieux" est donc notre 3ème escale.
Avant de nous engager dans le golfe de Bengale, rappelons que la France possède sur la côte hindoue 5 comptoirs qui sont : Pondichéry, Yanaon, Chandernagor, Karikal et Mahé. trois jours de navigation, marquée par son chapelet d'îlots les Nicobar et les Andaman. Le navire longe l'île de Sumatra, possession hollandaise de l'Insulinde. Nous gagnons alors le littoral asiatique. En descendant le détroit de Malacca, nous passons entre d'innombrables petites îles avant de doubler Singapour, porte méridionale de l'Asie orientale, grande base militaire anglaise.
Le but de notre voyage est proche car nous touchons de l'armement et des vivres ainsi qu'un paquetage plus approprié à la région. Le bateau poursuit sa dernière étape à travers la mer de Chine, poussant sur sa droite les îles de Poulo Condor, ancien pénitencier français. Il stoppe dans les eaux françaises face un promontoire du cap St Jacques, centre militaire dont les forts commandent l'entrée de la rade. Notre voyage est terminé. Il fut en tout point magnifique à part quelques mauvais coups de mer. Les côtes de l'Indochine sont face à nous; Quelles directions allons-nous prendre ? Saïgon peut-être ? Mystère, nous sommes tenus au secret !
Cochinchine
1er DCEO - 43ème RIC - 3ème bataillon - 9ème Compagnie.
En pleine nuit, nous quittons le Pasteur pour embarquer à bord du LCVP. Nous nous engageons sur un fleuve extrêmement large. Nous ne savons toujours pas où nous allons. Est-ce si terrible que cela pour que l'on nous tienne à l'écart ...! Je ne crois pas que cela soit plus dangereux que certains lieux en Alsace, bien connus des plus anciens. Nous avons les nerfs à fleur de peau; est-ce la fatigue du long voyage ou l'ignorance dans laquelle nous nous trouvons qui en sont la cause ? Nous attendons le jour avec impatience et délivrance afin de découvrir le paysage.
Les novices qui désirent servir aux colonies ne devraient pas aller au cinéma car à l'aube, lorsque nous découvrons la nature sans horizon, nous ne sommes aucunement surpris, comme une impression de déjà vu. Une interminable rangée de palmiers d'eau et de palétuviers, ornent les berges d'un fleuve roulant ses eaux sales et boueuses. Seuls quelques cocotiers et paillotes rompent à la monotonie. Affligeant !
20 heures de voyage pour s’abîmer la vue sur ce triste panorama! Nous apercevons enfin quelques paillotes disséminées dans une végétation et au détour du fleuve, nous tombons surpris dans une petite ville : Cantao. Est-ce la fin du voyage ? Sûrement , car le LCI manœuvre et se range le long d'un ponton sale, glissant et malodorant.
Aussitôt débarqués, nous sommes parqués dans un ancien séminaire où nous passons la nuit. Rompus de fatigue, nous ne mettons pas nos moustiquaires, malgré les recommandations, et sombrons dans un sommeil réparateur. Après réflexion, jamais plus je ne dormirai ainsi tant les moustiques s'en sont donné à cœur joie. Le lendemain, la petite bande de copains constituée par affinité, part faire une escapade en ville. Quelle surprise, mise à part la moiteur, on se croirait dans une petite ville française.
Pendant près de 4 jours nous errons de long en large dans ce petit périmètre en espérant découvrir enfin cette fameuse brousse. Un ordre vient satisfaire notre impatience. On embarque sur des jonques (grosses péniches de 300 t) tirées par une chaloupe à moteur. Étrange convoi ! On nous précise que nous relevons les gars du 6ème RIC qui tiennent le poste de Vithan. Après un long et pénible voyage à travers fleuves et rachs, nous débarquons rapidement et entamons une marche de 6 km qui semble interminable tant la chaleur est insoutenable. Aucun attrait dans ce déplacement, que de la monotonie désolante. Dans ce supposé poste, on ne trouve que ruines d'habitation, tout a été bouleversé par les attaques incessantes des Viets qui se sont acharnés à réduire les camarades du 6ème RIC à l'état de charpie. Mais ils ont résisté, vidés, épuisés et vivant encore.
Une seule habitation en dur est restée debout, fortifiée et consolidée, elle sert de fortin imprenable. Sur un rayon de 200 m tout a été rasé pour permettre les tirs tendus et les vues sur la belle cocoteraie et la bananeraie d'alentour qui nous offrent leurs délicieux fruits et de l'ombre, car le soleil cogne très fort. Face au poste ainsi créé, un ponton s'avance sur le fleuve Song Ganao, qui nous permet aussi bien de contrôler les jonques qui passent que de se baigner sous surveillance.
Une nuit étant de garde, j'aperçois des lumières de l'autre côté du fleuve. J'appelle le juteux de service (adjudant). Il devait être 23h30. Les Kmers nous annoncent la présence d'environ 200 Viets. On envoie un obus éclairant de 60 mm. Il était temps ! Les Viets arrivent dans le golfe tout proche et déclenchent un feu d'enfer appuyé de cris et du tam-tam. Nous répliquons avec tout autant d'énergie, nous appliquant à faire des cartons. Le vacarme des armes et des éclatements de grenades a duré 1h30. Puis tout devient subitement calme, les Viets se retirent en récupérant leurs morts et blessés. Comment se sont-ils débrouillés ? Mystère...!
Pendant 15 jours nous assurons des patrouilles et établissons une jonction avec la 10ème Compagnie. Nous ouvrons une voie le long du fleuve sur une distance de 20 km jusqu' à Gô Quao, petit port à usage de transport de légumes, de fruits et de riz pour la population locale. 12 km plus loin à Tay Yen nous rencontrons la 5ème Compagnie du 2ème Bataillon. Le retour se fait par voie fluviale, c'est moins fatiguant mais tout aussi dangereux car nous sommes des cibles visibles et statiques.
Un repos de 10 jours est nécessaire pour la remise en condition de la compagnie et la préparer pour une opération d'envergure. 3 semaines de traque d'un ennemi presque invisible mais présent. Aux abords d'un pont métallique, un tir d'armes automatiques nous stoppe sur place. La "Tonnante", péniche blindée, armée d'un canon de 40 mm et de mitrailleuses lourdes, réagit de tous ses feux pour nous dégager. Nous poursuivons notre progression le long du Song Treng dont les berges foisonnent de cocoteraies, de bananeraies, de cannes à sucre ainsi que d'immenses champs d'ananas à perte de vue. Nous atteignons le petit village de Thoï Bing au bord du Song Treng peuplé en majorité de Chinois, qui bien entendu sont tous commerçants. Là nous faisons le bilan de nos pertes, on totalise : 1 mort (Chabannes) et un blessé ( Chérer). Le corps de Chabannes est inhumé dans une chapelle. Il sera déterré par les Viets et jeté dans le fleuve. Ces combattants de la liberté n'ont décidément aucun respect des sépultures, la doctrine consommée à gogo leur a ôté tout discernement.
Après quelques jours de repos, nous repartons à la traque jusqu'au village de Camâu, petite ville sous la protection d'un poste tenu par la 6ème compagnie. Un havre de paix à l'architecture européenne aux belles allées bordées d'arbres et de massifs fleuris. Un nid de providence avec ses magasins, son restaurant (chinois), ses cafés et un théâtre dont les acteurs sont tous des hommes qui évoluent dans des mimiques incompréhensibles. Les filles sont belles à croquer, attention de ne pas tomber dans leurs bras car elles sont toutes atteintes de maladies vénériennes. Cela a le mérite de freiner nos ardeurs et à inciter à la prudence. Deux jours de repos dans cette partie de la Cochinchine qui est la plus belle, découverte à ce jour.
Nous poussons une pointe vers Bac Lieue. Un violent tir nous surprend. Comme accueil on ne fait pas mieux. On observe, on cherche, rien de bien suspect. Le chef du village nous explique que les Viets sont dans la rizière, sous l'eau, ils respirent à l'aide d'un bambou. Ils sont là à 30 m de nous. Pour les localiser, nous les arrosons copieusement de grenades et tirons à satiété sur ceux qui se dévoilent. Bilan : 18 Viets abattus, 2 morts et 7 blessés chez nous, cela aurait pu être pire, nous avons eu de la chance que les villageois ont coopéré. Nous rejoignons Soc Trâng, PC du capitaine "Gorille" commandant la 10ème compagnie, pour un repos bien mérité, épuisés et contents d'être à l'abri. Le retour à Camâu se fait en Betfords. Dès notre arrivée, nous sommes pris en charge par le service santé, une vaccination est prévue contre le choléra qui ravage la région. 4 des nôtres sont atteints d'après le toubib, et ils n'ont pas la moindre chance de s'en tirer. Sur ordre du capitaine Petit, nous brûlons la partie nord de Camâu afin de limiter la contagion à la population. Enfin c'est l'éradication.
Opération dans la région de Nam Gân. Notre élan nous amène vers un village perdu en pleine brousse ou seuls quelques rachs et pistes sommaires nous y conduisent. Pas de Viets. Les notables nous signalent le passage de pillards qui malheureusement nous glissent entre les mains. Nous restons une journée à Caïrang et repartons vers Nam Cân. Successivement nous nettoyons Dandoy, Huöng My, Caïnoc et Bayaps d'où nous neutralisons une compagnie de Viets qui s'apprêtaient à faire sauter le pont qui enjambe le Song Ganao. De notre côté, un vrai miracle, pas une victime. En quittant Bayaps, nous progressons à travers la campagne, reçus par quelques coups de feu sans intérêt. Puis, à l'embranchement d'un canal avec le fleuve c'est Kékéô qui se dévoile, et nous sommes accueillis par les notables qui supplient nos officiers de ne pas violenter leurs enfants. Le capitaine leur donne sa parole. Aucun de nous ne saurait faire de mal à personne et encore moins aux enfants sauf si ils tiraient sur nous. Comme pour les rassurer, nous traversons le fleuve pour nous installer dans un bungalows que nous renforçons avec l'aide des villageois. Ce nouveau poste est un point stratégique à la croisée des chemins et la 2ème Compagnie compte s'y établir. Nous sommes les plus isolés à 360 km de Cantaô et à 180 km de Camâu. La vie y est rude, le fleuve est un inextricable fouillis de palmiers d'eau, de bambous, de roseaux, d'iguanes et de serpents d'eau. Tout bain est proscrit. Nous nous lavons dans les rachs loin du poste, sous la protection d'un FM prêt à cracher. Depuis 6 mois nous n'avons pas eu de courrier de métropole. Nous sentons monter en nous une sombre folie.
Petite réflexion personnelle :
Le Viêtminh* est l'adversaire que nous avons à combattre. Il dispose d'une organisation politico-militaire qui englobe en majeure partie, le Tonkin, l' Annam, le Cambodge, le Laos, la Cochinchine et en très petits nombre des Japonais qui n'ont pas voulu se rendre. Ces derniers ne s'occupent que de la partie militaire, ils attaquent que si ils sont en force, sinon, ils s'esquivent. A la tête de ces organisations rayonnent des autochtones, instruits dans nos universités, endoctrinés par nos professeurs et maîtres à penser. Ils vouent une haine farouche aux Français et il n'est pas rare que les malheureux tombés dans leurs mains meurent de tortures sadiques. Ce n'est pas notre cas, nous faisons des prisonniers que nous traitons dignement et soignons les blessés comme les nôtres. Les villages sont respectés, la population prise entre deux belligérants subit plus l'agression des Viets et des bandes de brigands que celle des Français. On ne lui prend que le strict nécessaire quand les besoins alimentaires se font pressants, c'est rarement le cas. Mais ces malheureux sont sans cesse manipulés par les endoctrineurs qui ne tolèrent aucune excuse et les pressent de trahir ou de s'engager dans la lutte pour l'Indépendance. Donc l'avenir des Français est précaire et ne peut mener à rien en s'acharnant à défendre les droits de villageois sous le régime colonial. On peut les comprendre, mais pas excuser les exactions et les atrocités. A ce jour, nous les militaires sommes engagés dans le combat et nous faisons la guerre à ceux qui nous agressent. Un point c'est tout.
*Viêtminh : Front de l'Indépendance du Vietnam. Organisation politique vietnamienne fondée en 1941 par Hô Chi Minh et issue de la Réunion du Parti communiste indochinois et de nationalistes.
Mon séjour à Kékéo se borne à des patrouilles autour du poste, à la protection des villages souvent à la demande des notables lors des incursions de rapines et de maltraitances par les pillards ou les Viets. Trois prisonniers ont été capturés par nos soins au cours d'une embuscade. Parmi eux deux blessés, soignés par notre toubib. J'admire leur courage : pas un mot, pas une grimace. Pourtant une blessure c'est douloureux, j'en sais quelque chose. J'effectue aussi des liaisons entre les postes à pied le long des rachs ou en bateau, car ici les routes n'existent pas au cause des étendues immergées. Tous ces canaux et rachs forment des labyrinthes à travers la pointe de Camâu. Le nettoyage des armes et des effets, les soins du corps mangent le temps de repos entre deux opérations. Pour ma part, j'ai à peine le temps de récupérer que l'on me désigne pour une intervention vers HâmLaût avec mon groupe et 2 Kmers. Cela pète dans le secteur. L'adjudant resté au poste avec le reste de la section, organise sa défense. Les Viets grenouillent déjà autour. Le groupe se fraye un chemin difficilement dans cette jungle inextricable qui épuise nos forces, la chaleur est accablante ce qui n'arrange rien. A l'approche du premier village avec moult précautions, je l'observe et trouve anormal l'absence de vie. Dans ce même lieu, une de nos patrouille avait été anéantie. Mes deux Kmers partent en éclaireur avec les précautions dont ils sont coutumiers. Puis ils reviennent rapidement en nous signalant l'arrivée de Viets qui ne les ont pas vus. Bien tapis dans la végétation, nous les laissons approcher, puis, à bout portant , les arrosons copieusement de nos feux. Ils se replient et laissent derrière eux une quinzaine de morts et 3 blessés. C'est alors que l'on entend dans la direction de leur fuite une fusillade bien nourrie. Une patrouille de la 10 ème Compagnie les attendait. Après notre jonction nous unissons nos forces pour enfin gagner Hâm Laût où je fais un rapport au commandant la compagnie. Je retourne à mon poste par la même voie qu'à l'aller , car trop fatigué pour se frayer un nouveau chemin, mes pieds sont en sang et j'ai des coups de soleil qui me brûlent. Au poste, nous apprenons la mort de deux de nos camarades. Cela avait été dur aussi pour le reste de la section.
Le lendemain, une grosse partie de notre bataillon marche de concert avec le 2ème REI pour un nettoyage de toute la zone. Nous tombons sur le fameux Bataillon viet, le 303, commandé par un déserteur de chez nous, l'adjudant Bernard. La Légion à gauche et notre Bataillon à droite, nous lui coupons la route et entrons dans la danse. Les mortiers des légionnaires font des ravages, tandis que nous mitraillons à bout portant la masse grouillante. Trois jours de chasse à l'homme, le 303 est presque anéanti. Pas de prisonniers, pas le temps pour cela. Bernard parvient à nous échapper. Jusqu'à la nuit nous nettoyons le secteur, en vain, plus de combattants. Le lendemain nous passons notre temps à creuser des trous pour enterrer les morts, car avec cette chaleur une épidémie est vite déclarée. Le bilan de notre côté est lourd, beaucoup d'émotions en voyant partir nos 10 camarades rapatriés par la Légion vers le 415 de Saïgon. Dans le même temps, nous transportons le corps du sergent-chef Julian, 26 ans, grand blond, yeux bleus, meneur d'hommes, au bord du fleuve où une vedette l'amènera à Cantho.
TONKIN
Au retour d'une opération dans le secteur de Bac-lieu, une note demandant des volontaires pour le Tonkin nous attendait. Aussitôt, un convoi se forme et nous conduit à Cantho via Camau, Bac lieu, Soctrang. Voyage sans histoire. A Cantho, je revois Roger Comble, l'arrosage est parfait. Le lendemain, des Bedfords nous emmènent vers Saïgon en passant par Confluên, Mytho et Cholon. Tard dans la soirée, nous nous rendons à la caserne "Garibaldi". La rue Catina est une grande avenue semblable à une avenue parisienne. Dancings, cinémas, théâtre, salons de thé, rien ne manque sauf les piastres. Néanmoins une virée dans une maison de jeux s'impose, le "Dragon d'argent" avec l'intention de faire une bonne farce aux Chinois. Ces derniers nous demandent une tenue correcte et une attitude réservée. Au 1er étage, nous nous attablons avec des entraîneuses. A un moment donné, Chevalier siffle et sort de sa chemise un jeune python. Débandade générale dans des cris stridents. Les Chinois interviennent pour nous virer. La bagarre est totale. Les chaises, les tables, les objets décoratifs et les vitres sont le fruit de notre volonté de tout détruire. Faut faire vite avant l'intervention de la Police Militaire.
Hanoï
Baie d'Along, Haïphong et Hanoï sud (photos du Net)
Depuis le camp "Pétruski" où nous avons été regroupés, nous sommes dirigés vers le port pour l'embarquement sur le "Pasteur". Direction la baie d'Along dans le Golfe du Tonkin au décor magnifique presque irréel et indescriptible. Rochers émergés aux formes diverses, tête de chien, portiques etc. La clarté de l'eau dévoile le lit sablonneux, c'est la raison pour laquelle nous sommes si loin de la côte d' Haïphong. Des LCI tournent en meute autour du navire et transportent hommes et matériels vers le port. Nous n'y restons pas. Une route poussiéreuse nous conduit à Hanoï la capitale du Tonkin. Cette ville aux nombreux superlatifs ressemble à une cité européenne agrémentée toutefois de monuments typiquement tonkinois. Certaines avenues ont été détruites lors de récents combats. Nous côtoyons dans les rues nos ennemis, qui comme nous occupent des casernements. L'atmosphère est tendue, c'est le règne de la diplomatie, des va et vient et des ballets d'autorités. Pendant ce temps des victimes civiles et militaires tombent chaque jour sous les coups des rebelles qui ne se gênent pas devant l'interdiction d'intervenir concoctée par le gouvernement parisien. Il est à mille lieux de connaître notre situation sur le terrain. Pour les Viets de la nouvelle République dirigée par Hô Chi Minh, nous passons pour des froussards. Aberrant !
Des incidents graves se sont déclarés à Haïphong, puis à Langson sur la frontière chinoise. Les routes sont coupées. Les garnisons tiennent. Nous sommes prêts à intervenir en renfort. A Hanoï, ce sont des actions pratiquées par des salopards qui tuent une de nos sentinelles et en blessent une autre. Le jet d'une grenade dans une jeep fait 3 autres blessés. Glorieux fait d'armes de la part des Viets. Deux soirs de suite, une patrouille de deux half-tracks tire sur une section de Tu vé* qui creusent des tranchées dans des rues. Faisant partie d'une de ces patrouilles, je puis affirmer que si nous avons tiré c'est pour répliquer à une rafale partie d'une fenêtre, destinée au deuxième véhicule. Le lendemain les provocations s'enchaînent. Ma patrouille, allant de la Place du Grand Bouddha vers le pont Doumer, a répliqué au tir de deux jets de grenades causant des blessures à deux camarades et détériorant le poste radio.
*Tu Vé, groupement viet d'auto-défense des agglomérations.
Hanoï est maintenant isolée. Les routes vers Haïphong et Langson sont sérieusement coupées en plusieurs endroits. Les garnisons sont ravitaillées par un pont aérien. Elles sont encerclées par un important dispositif militaire ennemi qui attend l'hallali. Pendant ce temps , ils détruisent tout mouvements sur route, les isolant davantage malgré des réactions des obusiers et des sorties en half-tracks pour desserrer l'étau. Les nouvelles ne sont pas bonnes et augmentent nos inquiétudes d'un déchaînement massif. Les pourparlers s'éternisent et pendant ce temps, l'adversaire glisse ses pions et ils vont nous tanner...
Le 19 décembre 1946, le Vietminh déclenche l'insurrection générale. Le général Giap, le gouvernement et son chef - Ho Chi Minh - gagnent l'abri des bases révolutionnaires dans le Haut-Tonkin.
Le 19 décembre à 19 h 55, l'artillerie et les mortiers du Vietminh entrent en action. A 20 h l'usine électrique saute, mettant Hanoï dans une totale obscurité. A l'exemple des Japonais au soir du 9 mars 1945, les Vietminhs attaquent simultanément en hurlant sur toutes les positions françaises. Ils agressent également les civils. Le premier soir, on compte 43 personnes massacrées, sauvagement et bestialement, dont 11 femmes violées et torturées. S'y ajoutent 200 otages enlevés dont 49 femmes et de nombreux bébés. A 21 h 30, Giap lance un ordre d'offensive générale.Léon Blum est consterné. En tant que pacifiste et libéral, il vient de déclarer la guerre. Effectivement, les hostilités viennent de reprendre et la guerre va durer 7 ans. En savoir plus.
Enfin le 19 décembre 1946 à 19h30 l'ordre de les faire dégager de la ville est arrivé comme une délivrance. Dans le même temps les Viets en canonnant intensément ont fait sauter les centrales électriques. Puis leurs canons s'acharnent sur nous. J'occupe un half-track avec un canon de 76 mm qui se dirige vers la Place Néret, la résistance est vive, après quelques tirs nous la débloquons. Les Chasseurs ont perdu deux automitrailleuses. Nous filons vers la Place Paul Bert et ensuite vers la Foire.
20 décembre : Nous sommes bloqués, un vif engagement nous permet de filer vers le Bd Sylvain.
21 décembre : un barrage nous stoppe, les Viets tirent depuis une butte. Nos biffins se rebiffent aidés de nos tirs d'armes lourdes, ils investissent le pâté de maisons et les chassent.
22 décembre : Nous partons en renfort au dépôt de la "Shell". Affectation à la 2ème DB. Bombardement du barrage longeant la voie ferrée. Nuit plate.
23 décembre : Avec trois blindés, nettoyage de la rue Camptienh aidés de nos nouveaux camarades récemment affectés.
24 décembre : Intervention dans le Bd Gambette, et bombardement du bâtiment tenu par les Viets. Tout se passe bien et sans perte. Les civils commencent à être rassurés.
25 décembre : Dure journée pour notre section, lors de l'avance vers le théâtre tout en canardant le 1er étage d'où partent des rafales d'armes automatiques, l'half-track de commandement est stoppé par un tir de FM qui tire d'un toit et par une mitrailleuse qui le prend en enfilade. Chevalier réagit avec la mitrailleuse de 50, alors que je l'appuie avec 3 perforants. Une rafale touche Chevalier, Bouvier le remplace et s'affaisse à son tour. C'est une boule de feu qui se déclenche pour desserrer l'étau. Le lieutenant me donne l'ordre de remplacer mes deux camarades, j'en ai froid dans le dos. L'A.M ajuste quelques 37 mm dans le même temps que j'arrose la rosace. C'est fini, mais qu'elle peur j'ai eu. Triste Noël, beaucoup parmi nous ne l'auront pas célébré.
26 décembre : Patrouille dans la rue Céloï. Tout va bien, nous rentrons à la caserne.
27 décembre : R.A.S.
28 décembre : Patrouille de nuit. La situation est calme. Toujours pas de courrier depuis le 19.
29 décembre : Avec la DB, nous enlevons le barrage sur la droite de la "Shell". 6 blessés chez l'ennemi.
30 décembre : Patrouille de nuit. R.A.S.
31 décembre : En patrouillant sur la digue nous essuyons quelques rafales d'armes automatiques.
1er janvier 1947 : Nous voici à la nouvelle année. J'espère en voir la fin en France. Visite du général Leclerc. Repos. Nuit calme.
2 et 3 janvier : R.A.S.
4 janvier : Patrouille au poste Villain. R.A.S.
5 janvier : Nous partons en renfort sur la digue Perreau dans un poste avancé. R.A.S.
6 et 7 janvier : R.A.S.
8 janvier : Patrouille de nuit. R.A.S.
9 janvier : Nous rentrons à la citadelle ranger nos affaires inutiles, il est probable que nous n'y rentrerons pas de sitôt étant en complément avec la 2ème DB.
10 janvier : A 5h40 en jonction avec le RIC, (Régiment d'Infanterie Colonial) nous nettoyons le carrefour donnant sur le "Shell" et Bac Maï. 12h30 retour au cantonnement.
25 janvier : 2 heures du matin, direction le village du "Papier". En arrivant sur la rive gauche du grand lac, nous sommes accueillis par des tirs de mortiers et des rafales de mitrailleuses. La riposte est faite au petit bonheur, car nous ne voyons pas les emplacements. Les Viets ont dressé des barrages sur la route, impossible d'aller plus loin et de manœuvrer. L'intervention du génie avec un bull pour aplanir le sol est demandée. Malgré le tir et la faible protection du blindage, ces hommes-là ont du cran, imperturbables ils s'efforcent de rendre la voie praticable en un temps record. La route est libre, nous fonçons et nous établissons la liaison avec les Paras qui ont saisi 2 canons de 75 mm. A 18h30, nous rentrons au cantonnement en protégeant le bull et son équipage.
Jusqu'au 6 février, les patrouilles et les engagements se succèdent, en particulier sur la route Mondaine, la prise de l'hôpital "René Robin" et l'aérodrome de Bac Maï. Les Viets ont dégusté, nous y laissons des plumes, 4 morts et 17 blessés. L'half-track-canon saute sur une mine. D'échenillé, il est laissé sous la garde d'une section du 6ème RIC. Peu à peu, Hanoï se libère mais à quel prix ! Chevalier, Bouvier, Magnot, Francelli et 8 autres blessés, la section a payé son tribut.
7 février : 5h15, départ, la nuit est claire, une légère brise nous tient éveillés. Nous traversons un village dont les ruines se dressent vers le ciel en guise de protestation. En liaison avec les Marsouins du 6ème RIC, les ruines sont passées au peigne fin. Rien, pas un Viet ! Plus tard, nous sommes invités à entrer dans le bal et à faire chanter nos mitrailleuses, elles donnent de la voix. Les Viets débandent, surpris de notre retour si rapide. Dans la foulée nous enlevons le village de Maï Dich, à la sortie du bled, les paras nous attendaient, arrivés par la rizière. Puis des tireurs d'élite nous allument, on ne peut rien faire sans les mortiers. C'est au tour des 37 mm et 75 mm de faire des cartons à 1200 m, on aperçoit des corps projetés en l'air. Nous en profitons pour prendre le pont de Phû Dien. En soirée, nous retournons au pont "Papier", accueillis par les équipages des bull qui passeront la nuit sous notre protection. Retour vers 13h00.
Nous patrouillons sur la digue Perreau, longeons le fleuve Rouge et atteignons le Bac des 4 colonnes tenu par la DIC (Division d'Infanterie Coloniale). Nous prenons Phû Tâu et rentrons à Hanoï. Nous comptons nos pertes, 3 blessés dont 2 à rapatrier. La journée semblait radieuse, l'half-track-obusier de 76 mm, rentre avec des mauvaises nouvelles. Walter, le chef de char, est blessé à l'oreille par balle et est de nouveau touché plus sérieusement côté gauche. Le lieutenant est aussi blessé par balle au dessus du pied. Le moral en a pris un coup, nous approchons de la quille et les jours semblent mal engagés pour la sérénité.
Le 20 février, le quartier Sino-annamite est enfin dégagé, mais à quel prix ! Le périmètre sécurisé d'Hanoï s'est grandement élargi sur plus de 20 km, hors de portée des canons viets. Du côté de Gyâlâm, d'autres opérations ont permis d'étendre notre contrôle jusqu'au canal des Rapides ainsi que la RC 5 reliant Hanoï à Haïphong. A Nam Dinh, la garnison avait été renforcée à la mi-janvier, la pression se maintient sans toutefois créer de sérieux ennuis. Notre colonne partie de la haute région du Tonkin, opère aux environs de Sonlâ et prend cette place forte à 300 km à l'ouest d'Hanoï. Nous y avons libéré de nombreux villages thaï avec l'appui de l'aviation, sinon on aurait dégusté. Partout à Lang Son, Haïphong, Tien Yeu, nous contrôlons ces villes sans trop de casse.
Le 2 mars, départ pour Hadong, nous restons en réserve au cours de la progression des fantassins. Des appuis leur sont nécessaires pour réduire les nids de résistance avec nos mortiers de 50 mm. Arrivés à 900 m, nous restons en poste fixe afin de protéger la Division d'une éventuelle contre attaque. Le lendemain nos blindés protègent le génie qui lance un pont sur le Saîo. Le soir la jonction est faite au delà d' Hadong. Nous passons notre deuxième nuit à la belle étoile.
Le 7 mars, c'est enfin le retour au cantonnement. Nous disons adieu à nos camarades de la 2ème DB qui sont rapatriés. Nous reformons le sous-groupement.
Le 8 mars, notre patrouille prend au passage une compagnie de paras, nous doublons Bac des 4 colonnes et fonçons vers Hê Dong Lâ. Arrivés au point final, nous apercevons une passerelle et de là des coups feu viennent marteler le blindage des véhicules, puis plus rien.
Le 9 mars, déplacement vers Daïh Bîch. sur la voie routière, notre blindé reçoit une charge creuse (mine russe au bout d'un manche de 1,50) et deux grenades à main qui n'éclatent pas. Quelle chance ! Dans le même temps la réaction des autres véhicules ne se fait pas attendre, les Viets dégagent.
Le 14 mars, la patrouille erre dans une nuit lourde, sombre et humide qui pèse dans toutes nos têtes mal réveillées. Les arrêts sont nombreux, et la route semble longue, interminable. L'infanterie passe devant pour ouvrir la route ce qui ralentit la progression. Nous ressemblons à des monstres endormis, repliés sur eux-mêmes, terrassés par l'accumulation de tant de fatigue et de tension. Enfin Hâdong ! Souvenir presque effacé d'un poste français qui a résisté aux hordes viets il y a quelques temps. Il est 6 heures, le contact est pris avec une compagnie du 6ème RIC qui nous attendaient au bord de la route. Chacun pressent une dure journée. Le village est notre objectif, il est à peine visible derrière des rideaux d'arbres. Pas le temps de rêver, les Viets se révèlent en tirant au maximum. Des balles s'enfoncent dans la boue avec un bruit mat, d'autres ricochent et dessinent un long trait lumineux vers le ciel dans un miaulement douloureux. On fonce, le village apparaît à moins de 100 m. Un dispositif d'assaut s'organise, les fantassins s'ébranlent appuyés par nos armes lourdes. Le village est pris. Un calme de mauvais augure y règne. Pas d'âme qui vive. Nous savons par expérience que les Viets sont là, qu'ils épient et attendent la moindre faute pour nous éliminer. La progression continue, lente, énervante, obsessionnelle, vers la digue qui borde la rivière et à la lisière du bois plus à l'est. A force d'observer, les détails insignifiants prennent plus d'importances, cela nous rend plus nerveux. Devant nous, des hommes et des femmes avec enfants se déplacent portant de légers bagages. Parfois un enfant nous regarde et nous montre du doigt. A 50 m, un groupe émerge avec des allures paisibles. Nous les stoppons sur place. Un détachement inspecte l'endroit où ils se tenaient, et découvre des vêtements militaires à peine enfouis. Leur compte est bon, la DIC va s'en occuper. Au retour, nous essuyons un tir nourri et une charge creuse. Notre réaction est violente et libère la somme de tension accumulée. Chez nous on déplore 3 morts et 12 blessés, chez les Viets c'est plus élevé car l'obusier à fait des cartons bien assurés.
Le 15 mars, direction Sontay. Nous avançons lentement au rythme du déminage, la route est truffée de mines et de pièges. Lors de nos passages dans les différents villages, les paysans fuient, l'emprise viet est efficace et sème une terreur parmi la population. Nous sommes accueillis par des tirs de mortiers. Nous cherchons l'observateur, il est là dans une vieille tour qui est prise à partie par nos 50, 76 et 37 mm. Elle explose sous les coups et s'écroule. On rentre mais le bilan est lourd : 3 morts et 10 blessés.
20 mars, 6 heures c'est l'heure du départ vers Hâ Dong, les Viets ont encerclés un détachement du 6ème RIC qui nous précédait. Arrivés sur les lieux, nous sommes déjà dans l'enfer et tentons de dégager les gars du RIC. Il faut toute la puissance de nos armes lourdes pour faite ployer l'adversaire tenace et déterminé à éliminer nos hommes. Le RIC se bat depuis 6h30, il ne lâche pas. A midi tout est enfin réglé grâce à l'intervention de la CAC du 6ème RIC venue avec son armement lourd. Dans notre unité nous avons 1 tué et 3 blessés. Chez l'adversaire cela a dû être très lourd, car avancer sous le feu rageur des mitrailleuses de 30 et de 50 sans esprit de recul, c'est la mort assurée. Nous récupérons au passage une soixantaine de fusils et 6 FM. Nous repartons et longeons le fleuve pendant 4 km. A Daî Dong, nous poursuivons à pied car la route est encombrée d'obstacles et des mines sont posées. Pendant le déminage, nous fouillons soigneusement les abords touffus sans doute infectés de Viets. Soudain 3 grenades roulent à nos pieds, on se jette à terre et j'arrive à en balancer une dans le canal. J'ai un éclat sur le côté gauche, et je perds pas mal de sang. Après les premiers soins, je suis évacué sur l'hôpital d'Hanoï.
Cependant la section poursuit sa mission. Le lendemain elle est dans un village catholique Son Thô Binch. Un vrai nid de pirates. Peu à peu les paysans reprennent confiance en nous cela nous donne une preuve que nous sommes crédibles dans nos missions.
Le 6 avril, de retour dans ma compagnie, la section est prête pour une opération. Le capitaine ne veut pas de moi, jugeant que j'en ai assez fait, mais j'insiste car je veux être avec mes camarades jusqu'au bout, quoi qu'il arrive. Destination le canal des Rapides. L'obusier saute sur une mine, blessant le lieutenant, et verse dans le ravin. Un char le tracte et le dégage de sa posture qui n'a pas fait de blessé. Jour néfaste pour les Niacs qui ont payé très cher. On rentre avec 4 morts et plusieurs blessés. On a la satisfaction de connaître la libération Hoa Binh du joug des tyranniques.
1er mai 1947, nous sommes relevés par des éléments du 4ème Régiment de Cuirassiers. Avant de céder notre matériel, nous repartons en opération. Nous tombons sur le fameux Bataillon 303 et ma section est en contact avec la compagnie Bleue. Sévère explication de la part des belligérants qui ne voulaient rien céder. Les pertes sont élevés. Les Viets empêtrés dans les rizières étaient sous le feu de nos pièces de tout calibres et les canons des chars en appui. Nos mortiers s'en donnaient à cœur joie.
Haïphong
En rentrant à Hanoï, le bataillon est dirigé sur [XXXXX] d’où un convoi nous descend sur Haïphong, rejoindre un régiment de transition.
Le lendemain, ma section est désignée pour effectuer une patrouille. A l'orée d'un bois, un FM nous crache sa hargne. Nous débordons sur la gauche, soudain un régulier viet se dresse à 30m devant nous, il crie des ordres. Une rafale de FM l'abat. Nous fouillons en vain le secteur, ils ont disparu. La nuit s'annonce calme malgré des tirs sporadiques.
Le 3 mai, nous recevons l'ordre d'aller détruire des baraques, nous sommes appuyé par un M5. Nous tombons dans une embuscade dont le feu a été déclenché prématurément, ce qui nous laisse le temps de nous jeter dans la rizière et des les contourner pour une chasse aux lapins.
Le 23 mai au matin, nous arrivons au terme de notre voyage. Je suis affecté au 1er Escadron du RICM, comme tireur au 37 mm sur un M3 du 3ème peloton. La quille approche.
C'est une nouvelle vie qui commence dans un prestigieux régiment, le plus décoré de France. Les hommes sont sympas et m'adoptent aisément. La discipline, que nous avions un peu oubliée, est rétablie. Cela se sent au quotidien, dans nos attitudes et dans le soin apporté à l'habillement. Je m'y fait. Le capitaine Roussel après avoir passé les consignes orales sur la conduite à tenir, veille à ce que nous les ayons bien assimilées.
Je suis donc au garage de l'unité pour l'entretien du char "L'Audacieux" ainsi baptisé. Comme tous les blindés de retour d'opération, il est d'une saleté repoussante, une bonne volonté et de l'huile de coude le rend comme un sous neuf. L'armement est aussi à vérifier, car on compte fortement sur lui lors des interventions. Ce travail indispensable consolide les rapports avec tous les membres de l'équipage et les lie dans l'adversité.
Nous partons en renfort sur le terrain d'aviation de Pât By où nous retrouvons le 3ème peloton cette fois au complet. Dans la nuit vers 1h00, tout est tranquille, je suis de quart avec mon nouveau patron, le chef Louis. Quand soudain j'aperçois une ombre en bout de piste, discrètement nous donnons l'alerte. Ce sont vraiment des Viets, peut-être croient-ils que nous dormons, pour être aussi imprudents. Canons de 37 mm et mitrailleuses sont prêts à donner de la voix. Le souffle court, l'improbabilité de voir une telle chance, nous les laissons s'approcher au plus près. A 200 m, c'est le déclenchement d'un concert de feu et de vacarme qui les assaille, fauchant un maximum qui reste sur le carreau. Les rescapés ne demandent pas leur reste , ils s'enfuient laissant derrière eux 30 hommes.
Voilà 15 jours que nous sommes en protection, c'est à dire au repos, car plus rien ne se passe. On souffre de la chaleur qui nous accable, le petit lac à proximité apaise la sensation. On apprécie cette quiétude inattendue. Cela dure encore un mois, c'est trop tranquille et inespéré depuis trop longtemps que nous étions sur la brèche. Le spectacle est toujours le même, les avions venant de France ou de Saïgon et inversement se succèdent sur la piste.
Puis enfin notre mission est ailleurs, au port d'Haïphong où règne un incessant débarquement de matériel. Donc la guerre se poursuit avec plus d'intensité. Je suis de garde, près de moi une sentinelle de l'armée de l'air ouvre le feu en direction des cocotiers à 200 m. Tous les phares des véhicules s'allument et éclairent ce champ de tir improvisé, les niacs sont là, imperturbables ou inconscients malgré l'intensité du feu. L'adjudant demande des volontaires pour les contourner, le chef Louis, Lamère et moi répondent présents, et à quatre nous progressons dans la rizières après avoir balancé quelques grenades par précaution. Un coup de feu part de la lisière de bambous, tout le monde à le nez dans la boue, sauf le chef qui nous appelle vivement à le rejoindre, d'un geste il nous invite Lamère et moi à progresser vers une cagna masquée par les bambous alors que lui passe plus à gauche. Sur les lieux, on entend un bruissement de feuillage, on lâche, en communion, une courte rafale, la moitié de mon chargeur coupe un bananier qui s'écroule et derrière un petit porcelet noir s'éloigne en trottinant et en grommelant. Tout deux nous partons d’un éclat de rire. Mais la réalité est là plus à droite. Des explosions de grenades, des rafales de mitraillettes et des coups nerveux des fusils et un gigantesque brasier provoque l'éclatement des bambous. Les hommes de la DIC sont là, ils encadrent un des leurs qui vient de prendre un coup de tromblon dans l'artère fémorale, trop haut pour que le toubib, présent, puisse le raccommoder proprement. Il tente à plusieurs reprises. Le blessé dans un hoquet de douleur arrache les points de suture, cela lui est fatal. Ses camarades le transportent sur un brancard plein de boue et de sang. C'est le premier mort du peloton depuis mon arrivée. Des yeux le suivent s'éloignant, pesant de tout son poids, corps enfin libéré, avachi et détendu. Chacun médite à sa manière sa propre déchéance. Les combats ne se sont pas tus pour autant, l'adjudant Echeyne prend une balle dans le cou, parcourt une dizaine de mètres et s'écroule. Nous avons fait 5 prisonniers, je doute qu'ils parviendront à destination.
Jour de deuil pour le TFEO
Le général Leclerc vient de disparaître dans un accident d'avion près de Colomb-Béchar (Algérie), outre ses brillantes et éclatantes campagnes passées il avait été nommé en août 1945, Commandant Supérieur des Forces Françaises en Indochine et Commandant le Corps Expéditionnaire. Il représenta la France lors de la capitulation du Japon. Conscient de la volonté d'indépendance des peuples d'Indochine, il conseilla l'entente avec le gouvernement d'Hanoï dirigé par Hô Chi Minh. Ce dernier était devenu chef de l'Etat et les élections générales de janvier 1946 le confirmait dans ce titre. La France reconnaissait la légalité de son gouvernement en signant avec lui les accords du 6 mars 1946. Mais au sein du gouvernement d'union nationale, l'entente ne régnait plus. Au printemps 1946, une véritable bataille rangée eut lieu dans la province de Cantho avec le ralliement des Cochinchinois alliés aux Forces Françaises. Les troubles donc étaient une affaire de partis à laquelle le Gouvernement français n'a pas pu faire face. Toutes les autorités envoyées par Paris furent trahies par des conspirations de l'Assemblée nationale. Cependant le Viet-Minh (communistes) accentuait sa guérilla à peine freinée par la signature du 14 septembre 1946. Le 19 décembre 1946 l'agression se déclenchait simultanément dans toute l'Indochine du Nord et une partie de l'Annam, elle réduisait à néant toutes possibilités d'entente.
Pour moi ce général, en pleine force, riche encore des plus belles promesses, au passé militaire éclatant était plus que nécessaire à la France retrouvée. Dans nos cœurs, il est irremplaçable, nous qui avons été sous ses ordres et l’avons suivi dans tous ses combats pour la Liberté des Peuples à se débarrasser d'une emprise doctrinaire malsaine. C'est notre grand héros !
La vie continue imperturbable
Cette nuit je suis de garde sur la route ouest de la Base. Sous la protection des blindés la DIC effectue de profondes reconnaissances en terrain viet. Des dizaines d' avions lâchent des bombes au napalm dans les environs, un tel spectacle est rare et nous rassure. A 20 heures les sonnettes se mettent en place à 400 m au sud et à l'est. Le poste s'endort confiant. Vers 22 heures, des détonations se font entendre au lointain plein sud. La sonnette du sergent Andrieux vient rendre compte qu'à 600 m sud-est, une rafale a été tirée et que des ordres en annamites ont été donnés. C'est curieux, les Viets se seraient-ils heurtés mutuellement ? Occasion à ne pas manquer, l'artillerie entre en action suivi par les mortiers, il faut en profiter. A 23h30, plus près, à la corne sud-ouest, dans les barbelés, la sonnette du sergent Palot donne l'alerte et rentre rapidement, il s'est dégagé à grand peine d'un encerclement malgré les tirs des nôtres. Le lieutenant, par deux fois, demande les tirs sur les préparations "Jeannette et Marinette", les pélots s'abattent accompagnés de ceux de nos mortiers. Depuis des mois, l'ennemi révèle sa présence mais n'attaque pas franchement, il tâte sans doute nos réactions et notre force, ou nous use tout simplement. A 3h30, le guetteur du 1er peloton donne l'alerte et ouvre le feu. L'escadron n'est pas près d'oublier ce déluge de feu et d'acier, c'est le grand jour dans cette fournaise au mille éclatements. Une fumée âcre voile le poste et rend l'air irrespirable. Les échanges de feu l'accentuent, l'aggravent, on ne voit plus rien et on tousse ! Les DLO, mieux positionnés guident les tirs, ils sont nos yeux. De 3h15 à 4 h00, les vagues d'assaut jaillissent aux abords du poste et pénètrent à l'intérieur des barbelés. D'autres se présentent face au sud et face au sud-ouest. L'attaque nous coûte déjà 4 morts et de nombreux blessés. Le PC transformé en infirmerie est vite comblé. La fumée est si compacte que les armes à tir tendu tirent à l'aveugle. Puis c'est le grand silence ! Abasourdis, nous attendons. Par expérience, on sait que les Viets ne lâchent pas si facilement, ils ont de la ressource humaine, sans grande valeur au yeux de leur chef. De 4h15 à 5h00, nouvelle attaque sur les flancs nord et nord-ouest.
Deux FM s'enrayent, ils ont tirés plus de 1000 cartouches. Les Viets abordent la tour nord-ouest et déposent une charge creuse de 25 kg qui sera récupérée intacte. Cette attaque nous coûte 5 tués et plusieurs blessés dont un sergent-chef et deux sergents. En inspectant les lieux on découvre auprès de la tour un enclos parquant 7 vaches, elles gisent là, sur le dos et à côté d'elles, 15 Viets en charpie au côté d'un canon de 37 mm. A l'approche des barbelés, nous vient une grande satisfaction de découvrir, gémissants encore, des Viets empêtrés dans le réseau parmi leurs congénères morts. Si l'assaut n'a pu être donné, c'est par pure précaution, fumantes encore des charges creuses enfichées dans nos parapets, ce qui a facilité la fuite des Viets. A 6 h 00, l'ordre est donné de sortir de nos emplacements pour quérir les armes dans le réseau puis plus loin encore. A 1200m au coude du fleuve, arborant bien haut le pavillon tricolore, le 1 er bateau apparaît. Du renfort, quel soulagement. Notre Escadron compte ses pertes : 18 tués et 35 blessés sur un effectif d'à peine cent hommes. Un colonel vient nous voir et tient un discours peu écouté de la troupe un peu dissipée et qui ne pense qu'à se reposer. Un sergent-chef lui demande de s'occuper de nos morts, pas de réponse de notre seigneur, autrement dit : "Démerdez-vous ce n'est pas mon problème".
8 jours de repos sont nécessaires pour se requinquer et remettre un peu d'ordre dans nos idées. On accueille de nouveaux venus, si jeunes, que l'on conseille au mieux et leur assure d'être à leur côté. Puis une petite fête est organisée, bien arrosée pour garder un souvenir et renforcer la cohésion.
Après ce repos, nous sommes consignés et en alerte, signes qu'une opération de grande envergure se prépare. Cela ne loupe pas, branle-bas de combat, à 4h00 du matin nous filons dans la région de Vietry, l'escadron se sépare en deux éléments. Le 3ème peloton suit le fleuve Rouge, les 1er et 2ème Peloton cheminent sur la RC 2 à 300 m du village. L'explosion d'une mine blesse deux copains qui sont évacués à Vietry. La marche reprend, nous nous scindons en 3 colonnes. La 3ème doit contourner le village par l'ouest, la 2ème doit fouiller l'agglomération et la 1 ère, donc la mienne, doit longer la lisière et faire feu sur ce qui bouge. Un sous-officier se trouve soudain nez à nez avec un snipper descendant d'un arbre, il l'abat sans hésiter. Un autre, blessé au pied, est gardé comme homme de tête, pour nous protéger des mines ou des pièges. On entend la 2ème colonne tirer à l'ouest du village. Nous poussons une pointe pour voir à moins de 100 m des Viets conduisant des vaches et des buffles qui tentent de s'enfuir avec leur larcin. A notre vue, ils se précipitent derrière un monticule. Ralentis par la boue de la rizière et par notre équipement, nous faisons un effort surhumain pour les rattraper, en lâchant quelques rafales. Trop tard leur avance leur a été favorable, nous n'avons pu que constater la mort d'un Viet et d'une génisse qui blessée sera achevée.
Nous regagnons Haïphong via Hanoï où nous comptons nous reposer quelque peu. 48 heures après, vers 4h00 du matin nous partons vers Nuideo, arrivés sur la RN7, nous stoppons, des mines, des obus piégés et des charges creuses entravent notre progression. Des grenades pleuvent, nous avons la baraka, pas de blessés. Nous sommes crevés moralement et physiquement, j'ai l'impression que nous allons encore dérouiller. Si près de la fin, j'ai un vague sentiment que je m'efforce de chasser et de me concentrer sur la mission. Les arrêts sont fréquents, cela nous mine et se lit sur les visages aux traits tirés. A 6h00, le contact est pris avec les paras qui nous attendaient. Objectif le village que l'on aperçoit à environ 3 km. Le village est pris, nous poursuivons vers la digue. Pas un Viet. Retour au point de départ d'où on compte nos pertes : 4 tués et 12 blessés. Le doute s'installe dans mon esprit si près du but… je chasse le tout et pense à autre chose.
Le surlendemain, le capitaine Roussel vient nous rendre visite et nous annonce une opération dans le haut Tonkin. Le 26 septembre nous arrivons à Vietry, le pont est détruit. Sous la protection de nos armes lourdes, transformés en homme grenouille, nous traversons la rivière et nous prenons pied sur l'autre rive pour sécuriser le convoi. A l'entrée de la ville, l'avance est lente par les précautions prises car le Viet est dans ses positions de défense. L'engagement est décidé, il est violent mais assuré d'une victoire, plus d'adversaires. La ville est en ruine. Nous poursuivons sur Tuyên Khân, pour achever l'œuvre. Notre Peloton détache un groupe d’éclaireurs dans la rue principale. Ils reçoivent des coups de feu sans voir d'où ils proviennent. Les Viets sont bien là. Prudemment tout le peloton s'engage dans la rue et visite les maisons en ayant à l'esprit que l'escadron est loin derrière et ne peut le couvrir de ses feux. Cela prend du temps, mais assez pour bénéficier d'un appui de deux mitrailleuses. Face à l'église, un feu nourri nous accueille, le capitaine Roussel est tué d'une balle entre les deux yeux, l'adjudant reçoit le même traitement. Nous sommes bloqués sur place et libérés par l'arrivée des Marsouins qui prennent à revers les maisons occupées par l'ennemi. Ouf ! Enfin, une fois de plus je m'en tire, j'ai bien cru que c'en était fini. Je m'efforce de ne pas montrer la trouille qui ne me quitte plus, surtout envers les jeunes. A environ 250 km d'Hanoï nous regagnons notre Base à Haïphong, le commandement a eu la délicatesse de nous envoyer des camions.
Le destin est bizarre car il y a 60 ans, mon grand-père paternel était aussi à Tuyên Khân, combattre les "Pavillons noirs".
Dans un mélange de délivrance et de regrets nous disons adieu à nos camarades qui restent pour continuer la lutte, combien parmi eux rentreront en France ?
Le port "L'île d'Oléron" nous attend, direction Saïgon et le Cap St jacques où le "Pasteur" majestueux comme un empereur nous ramène vers la Métropole. Quand les côtes s'estompent, grandit en nous un déchirement car on ne peut oublier tout ce temps passé dans cette belle Indochine, et les visages de nos camarades morts au combat qui comme un film apparaissent et disparaissent à jamais.
Ma vie de soldat s'arrête là après les deux mois de permission bien méritée.