Le symptôme
On trouve cette définition dans le Dictionnaire médical de l'Académie de Médecine : "Manifestation pathologique perçue par le malade, par opposition au signe constaté lors de l’examen". Au niveau étymologique : "Le symptôme est donc, à l'origine, « ce qui survient ensemble », ce qui « co-incide », au sens littéral du terme".
Nous rapportons ces informations à propos du symptôme : "Les symptômes sont les signes cliniques dont le malade se plaint (comme la douleur, la toux, le vertige, la tristesse). Les symptômes sont les éléments d'alerte d'un processus pathologique en cours, motivant ainsi le recours à une consultation médicale permettant d'objectiver la plainte en retrouvant des signes… Quand une représentation (pulsionnelle) tombe sous le coup d'un interdit, elle est refoulée dans l'Inconscient par la censure opérée par le moi, mais jamais anéantie. Un processus alors de tentative de réapparition des éléments refoulés se met en place : c'est le retour du refoulé. Il y a plusieurs façons de déjouer la censure : le rêve, les lapsus, les oublis et les actes manqués ou bien les symptômes. Ces formations substitutives sont des formes de déguisement de la représentation, rendus acceptables pour la conscience pour pouvoir réinvestir son champ. Ainsi, ils permettent la satisfaction du désir sans éveiller la censure en formant un compromis entre les désirs et les interdits. Ce sont tous ces déguisements qui sont investigués, interprétés dans la cure psychanalytique. Remarque : il y a des liaisons associatives entre le symptôme et ce à quoi il se substitue… Le symptôme est le substitut de représentations tombées sous le coup d'un interdit et refoulées dans l'Inconscient. Il est le déguisement de ces représentations pour qu'elles puissent réinvestir le champ de la conscience, en étant acceptable. Et, il apporte une satisfaction de remplacement au désir inconscient, sans éveiller la censure et même en satisfaisant les exigences défensives. Cette double-satisfaction explique la capacité de résistance du symptôme car il est maintenu des deux côtés… Du point de vue psychosociologique, le symptôme est la façon particulière dont un individu trouve sa place dans le monde et règle son rapport à celui-ci, en fonction des contraintes et des stimulations psychosociales qui lui parviennent. Le symptôme est un prolongement de la personnalité, qui permet à cette dernière d'appréhender le monde mais aussi de s'en distancier, par un ensemble de protections constitutives dudit symptôme. (1).
Pourquoi J.Lacan parle t-il de sinthome ? "Le mot « symptôme » est né en 1495 dans la langue française comme traduction parlée du latin médical symptoma, pour signifier une co-incidence (cum-incidere), c’est-à-dire ce qui « tombe ensemble » : telle maladie et tel signe, objectivement pour le médecin. Or, le dictionnaire de Bloch et Von Wartburg nous dit que ce nom-là s’écrivait sinthome, qui vient du verbe grec « suntithémi» qui veut dire « mettre ensemble ». Il y a donc là une équivocité homophonique, avec laquelle Lacan va jouer à partir de 1975"(2).
P.Bosquin-Caroz rapporte le propos de J-A. Miller qui compare le symptôme à une jambe de bois : "Quand Philippe De Georges m’a annoncé ce thème de «L’invention», j’ai pensé directement au nouvel usage du symptôme qui s’était éprouvé au terme de mon analyse et que je peaufine d’ailleurs depuis, puisque avec le symptôme on n’en a jamais fini ! Ceci dit, je suis tout de même passée de l’état d’un être souffrant, s’adressant à l’Autre du transfert et du sens pour être délivré de ses symptômes à celui d’un sujet averti de l’irréductible du symptôme mais sachant le manier afin de s’en servir de façon inventive. La cure analytique peut de fait conduire le sujet, de l’impuissance face au symptôme à la gaieté du savoir y faire avec le symptôme, soit à celle de l’invention sur mesure… À l’identification au symptôme, Lacan préfèrera l’expression savoir y faire avec le symptôme. Autrement dit, le savoir y faire avec son symptôme implique un changement de point de vue sur le symptôme, qui n’est plus seulement à appréhender comme une formation de l’inconscient susceptible d’être déchiffrée, mais, je cite J.-A. Miller : « comme une pièce détachée, une pièce qui n’a pas de fonction, qui n’en a pas d’autres que celles d’entraver les fonctions de l’individu. Cette pièce détachée n’est pas seulement une entrave, mais elle a dans une organisation plus secrète, une fonction éminente». Loin donc de vouloir l’éliminer, il s’agira plutôt de lui trouver une fonction, un usage. Dans son dernier enseignement, à partir du Séminaire Le sinthome, Lacan va substituer au déchiffrage de la vérité du symptôme, l’usage logique du symptôme, du « sinthome », qui tend à être un usage autistique du symptôme…J.-A. Miller, dans son cours «Pièces détachées », introduit à la lecture de ce Séminaire Le sinthome, il y compare le symptôme à une jambe de bois, qui bien que ne faisant pas partie du corps, n’en a pas moins une fonction. Faire usage logique du symptôme se rapporterait à la fonction, à l’action, au rôle, à l’emploi, à l’usage, au maniement qu’il y aurait à trouver au symptôme invalidant, pour faire du dysfonctionnement, un fonctionnement. C’est là que l’invention est requise. Le symptôme, pris non plus sur le versant du sens, mais sur le versant économique de la satisfaction qu’il procurerait, ne serait pas à interpréter mais à réduire, afin de faire avec le reste quelque chose de fécond, « faire quelque chose avec la jambe de bois autour de laquelle s’est formé votre corps, pour l’attacher et lui donner une fonction », précise J.-A. Miller… Lacan préférera finalement l’expression, savoir y faire avec son symptôme, aux termes d’identification au symptôme,"(3).
Nous citons C.De Georges pour rapprocher symptôme de hystérie : "Freud a été fasciné par les hystériques parce que ce sont elles qui lui ont dit « laissez-nous parler». Par là même, elles ont contribué à inventer la « talking cure », la cure par la parole ‒ conduisant Freud à s’éloigner de la méthode cathartique et de l’hypnose. Les hystériques se sont mises à parler, à dire leurs rêves, à se souvenir, à faire des associations d’idées. Elles se sont mises à parler de leurs rêves, comme de leurs symptômes. Freud a alors entendu les symptômes, au même titre que les rêves, comme des formations de l’inconscient… Les symptômes ont un sens ; le sens est détourné, déplacé par le symptôme; il faut retrouver le message, parce que c’est le message qui est refoulé"(4).
Dans ces lignes, D. Lacadée Labro éclaire l'histoire du passage du symptôme freudien au sInthome lacanien : "Dans son texte «Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse», Lacan précise ce qu’est le symptôme sur son versant signifiant. Ainsi écrit-il : «Le symptôme est […] le signifiant d’un signifié refoulé de la conscience du sujet […] C’est en déchiffrant cette parole que Freud a retrouvé la langue première des symboles». Il y a un signifié refoulé, c’est-à-dire que ce signifié s’associe à un autre signifiant dans la conscience… Lacan nous livre cette thèse de la vérité retrouvée par le déchiffrage et la lecture des formations langagière du symptôme : «L’inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c’est le chapitre censuré». Entendons par mensonge que c’est le fait qu’un signifiant vient à la place du signifié refoulé… Le symptôme hystérique c’est par exemple la paralysie d’un bras qui ne s’explique pas par l’anatomie des circuits nerveux de ce bras, mais qui va être levée par l’analyse car ce bras a des accointances avec un événement, un désir, une parole dite, ou encore qu’il est le support d’une identification du sujet à une personne dont ce membre est malade. Le symptôme hystérique découpe le corps en organes avec le langage, avec le signifiant, sans suivre l’exactitude des découpes fixées par l’anatomie, d’où l’énoncé de Lacan: «Ceci est mon corps», un corps qui garde la trace du signifiant, un corps constitué, donné par le signifiant et non par l’anatomie… Pourquoi Lacan s’est-il intéressé à l’écrivain Joyce ? Lacan a déplacé la psychanalyse vers le rapport au corps en tirant un enseignement de l’expérience de Joyce : dans sa jeunesse celui-ci avait reçu une raclée de la part de ses camarades. Or dans Portrait de l’artiste en jeune homme, ouvrage où il relate cet épisode, Joyce dit ne pas avoir été affecté de cette raclée. Il n’a ressenti ni colère, ni honte. Il indique avoir ressenti son corps se détacher comme une pelure. Lacan dit que nous avons là une perturbation du rapport au corps : pour le sujet Joyce, le registre de l’imaginaire se détache du réel et du symbolique et s’en va tout seul. Cela produit cette jouissance dans le corps, ce s’en va se détache. Lacan fait l’hypothèse que Joyce a trouvé dans l’écriture une suppléance pour se construire un ego, soit une idée de lui comme corps. L’écriture le fait tenir. Or cette écriture, Lacan le souligne, ne peut donner prise à une interprétation. Elle n’émeut pas son lecteur, car l’inconscient de Joyce n’y résonne pas avec celui du lecteur. Pas la moindre trace de l’inconscient de Joyce, ce n’est pas déchiffrable à partir de ses souvenirs d’enfance. Son écriture est pour Lacan son sinthome, d’où : Joyce le sinthome. Cette écriture est faite de mots fabriqués dans plusieurs langues, elle est illisible car hors sens. Lire Finnegans Wake ne permet pas d’y trouver un sens. L’écriture de Joyce a donné du grain à moudre aux universitaires, ce qui était son vœu. C’est un sinthome car les mots qu’il emploie sont comme la racine du sinthome : ils sont hors sens, ne se raccordent pas avec d’autres signifiants, ne font pas chaîne avec d’autres, ne donnent aucune signification. Ils font trou dans le sens, mais ces trous -["C’est de la rencontre des mots avec le corps que quelque chose se dessine. À Nice il (Lacan) donne une image pour dire pourquoi certains mots vont avoir cette importance : les mots qui vont frapper le corps sont comme de la limaille de fer, ils sont polarisés par ce qui était déjà là dans ses parents. Le symptôme, c’est ça : l’inscription au niveau du réel de l’inconscient de ce véritable criblage, dit Lacan, comme on dit que des projectiles criblent une surface, y font des trous. Le symbolique apparaît tout autre : ce n’est plus le symbolique comme système ordonné par les lois du langage et qui permet le sens, la signification. Nous avons maintenant un symbolique dont la fonction est de cribler la surface du corps, d’y faire des trous. Le corps imaginaire, la bonne forme donnée par l’image du stade du miroir, se noue au symbolique en étant troué. Ce symbolique on peut le dire aussi réel, il est réel car projectile, limaille de fer, car il ne fait pas sens mais trou. Et l’impact de ces signifiants sur le corps amène une perturbation, un dérèglement de jouissance, si on suppose au corps une jouissance stable. C’est ce dérèglement de jouissance qui fait symptôme (J. Lacan «Joyce le symptôme». -Autres écrits]- permettent un nouveau nouage du corps et du symbolique… Pour Freud, le trauma est dû à un événement qui entretient un effet permanent d’excitation. Cet effet ne se laisse pas résorber par le symbolique, il ne se relie à aucun signifiant, il laisse des traces. Pour Lacan il ne s’agit pas d’un accident, d’un évènement et il le précise : de traumatisme il n’y en a qu’un, ce n’est pas la séduction, ce n’est pas l’inceste, ce n’est pas la castration, c’est l’incidence de lalangue sur le corps. Lacan écrit lalangue en un seul mot et transforme traumatisme en troumatisme pour rappeler le fait que cette lalangue fait trou, sur le corps et dans le sens"(5).
Le sinthome serait-il, comme l'écrit Dossia Avdelidi "une façon de se débrouiller avec le réel"? Elle écrit : "Quand on est confronté à la racine du symptôme, il n’y plus rien à interpréter ni à analyser. La seule chose que l’on puisse faire est consentir, faire avec cette jouissance qui ne se réduit plus. Il s’agit de s’accommoder avec ce reste hors sens. C’est dans ce sens que Lacan disait, en 1976, que la fin de l’analyse c’est savoir y faire avec son symptôme. En fait, ce dont il s’agit à la fin de l’analyse, c’est de cerner un certain nombre de points qui sont impossibles pour le sujet. C’est, me semble-t-il, ce que disait Lacan dans Le moment de conclure : «La fin de l’analyse, on peut la définir. La fin de l’analyse, c’est quand on a deux fois tourné en rond, c’est-à-dire retrouvé ce dont on est prisonnier. Recommencer deux fois le tournage en rond, c’est pas certain que ce soit nécessaire. Il suffit qu’on voit ce dont on est captif». J.-A. Miller, dans son texte Lire un symptôme, se réfère à l’addiction comme racine du symptôme. Je le cite : «L’addiction, c’est la racine du symptôme qui est fait de la réitération inextinguible du même Un. C’est le même, c’est-à-dire que précisément, cela ne s’additionne pas. On n’a jamais le “j’ai bu trois verres, donc c’est assez”, on boit toujours le même verre une fois de plus. C’est ça la racine même du symptôme. C’est en ce sens que Lacan a pu dire qu’un symptôme c’est un et cætera. C’est-à-dire le retour du même événement». Par la suite, il compare le retour du même évènement à l’objet fractal : «On peut faire beaucoup de choses avec la réitération du même. Précisément, on peut dire que le symptôme est en ce sens comme un objet fractal, parce que l’objet fractal montre que la réitération du même par les applications successives vous donne les formes les plus extravagantes, on a même pu dire “les plus complexes”, que le discours mathématique peut offrir»(6).
1-https://fr.wikipedia.org/wiki/Sympt%C3%B4me
2-https://shs.cairn.info/revue-la-clinique-lacanienne-2001-1-page-63?lang=fr P.Julien
3-Si le symptôme est une jambe de bois, comment s'en servir ? P.Bosquin-Caroz
4-https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2020/03/ironik_39_Christine_de_georges.pdf
5- https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2016/01/2_-LACADEE.pdf
6-https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2023/12/AVDELIDI-DEF-DEF.pdf