Le flux du Temps

 

A l'issue d'une animation en EHPAD nous avons posé cette question : "Et vous, si vous pouviez revivre votre vie, que souhaiteriez vous ?". On nous a répondu : "Nous profiterions davantage de tous les moments agréables que nous avons vécus, même les instants les plus communs ou les plus insignifiants". N'est-ce pas une excellente réponse au flux du Temps que cette jouissance de l'instant ?

A propos du Temps, Y.Mambrini écrit : "Notion complexe, passionnante, qui fascina les plus grands esprits de notre temps, cartésiens ou philosophes, artistes ou écrivains. Il s'appelait Chronos dans la mythologie Grecque. Fils de Gaïa (la terre) et Hydros (l'eau), il engendra un fils, Chaos. Et pourtant, au commencement était l'harmonie. L'homme partageait son temps avec la Nature, au rythme de la Nature. Du lever du soleil à son coucher, il travaillait, chassait, cueillait, semait, alors que la nuit il dormait ou aimait. L'harmonie était telle que c'était même la Nature qui le nourrissait et le protégeait. Puis il a voulu dompter ce temps. D'abord en le mesurant de façon continue, maîtrisant l'écoulement de l'eau (clepsydre dès l'Égypte antique) ou en suivant la course du soleil (cadran solaire) voire des astres (astrolabe). Tant que l'homme n'essaya pas de diviser le temps en composantes discrètes (heures-minutes-secondes), tout se passa bien. Mais le monde occidental, peut-être emprunt des idées atomistes des Grecs et en particulier de Démocrite, décida de quantifier le temps, de le mesurer quantiquement, par impulsions. L'homme enferma alors les secondes dans un tic-tac régulier, mécanique, ce que n'avait jamais osé faire le monde oriental où l'Univers n'était que continuum, fait de cycles à l'image de la réincarnation… Le temps se vengea. L'homme voulu en devenir maître, le temps mit l'homme en esclavage. Depuis, les rythmes humains sont déterminés par nos horaires, notre montre, nos smartphones. Séances de cinéma, horaires de travail, trains, avions, dîner, déjeuner, transactions financières (au micronième de seconde), ouverture et fermeture des bourses internationales... Tout est désormais déterminé à la seconde près. Combien de fois par jour regardons-nous notre montre, ou smartphone afin de savoir quelle heure est-il ? L'homme est devenu prisonnier du temps, enfermé dans la cage qu'il avait construite pour le dompter"(1). Le calcul du Temps ne conduit pas à sa maîtrise mais à un décompte souvent obsessionnel rythmé par les anniversaires, l'Evénement en attente,  constat angoissant du Temps qui passe et qui ainsi échappe plutôt que d'être maîtrisé, c'est bien le Temps vécu en tant que flux.

C.Bouton met en exergue un constat de l'instauration de l'urgence rythmant nos activités et notre vie : "Rares sont les personnes aujourd'hui qui ne sont pas touchées par l'urgence. Travailler dans l'urgence, être dans l'urgence, est une situation qui n'est pas cantonnée à ceux dont c'est le métier –médecins urgentistes, policiers, pompiers, etc. –, elle concerne de près ou de loin toutes les catégories de salariés, des intérimaires aux cadres supérieurs… D'après une enquête Ipsos parue en mai 2011, «près de 8 Européens sur 10 —77 % des personnes interrogées— déclarent avoir l'intention de ralentir leur rythme de vie». En 2016 sont parus les résultats d'une autre enquête internationale sur les «aspirations liées à la mobilité et aux modes de vie » lancée par le « Forum Vies Mobiles» et menée par «L'Observatoire Société et Consommation» au sein de six pays (France, Espagne, Allemagne, États-Unis, Turquie et Japon). Les réponses documentent clairement le sentiment d'urgence dans ces pays développés : «74 % des répondants estiment que le rythme de vie dans la société actuelle est trop rapide (80 % en France, Allemagne, Espagne, USA); 78 % souhaitent personnellement ralentir (82 % en France) ; 50 % indiquent manquer de temps actuellement pour faire ce qu'ils veulent ou doivent faire (60 % en France)». Il existe sans doute d'autres préoccupations que le manque de temps, comme l'emploi, le pouvoir d'achat, l'éducation des enfants, etc. Mais ce que traduit ces sondages, c'est que l'urgence s'est généralisée, elle est devenue un fait social, au sens du sociologue Émile Durkheim : «Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure». À quoi reconnaît-on une telle contrainte, se demandera-t-on ? Au fait que si l'individu cherche à s'y opposer, il n'y parvient pas ou s'expose à des sanctions. L'urgence relève bien, le plus souvent, d'une telle contrainte. S'y soustraire est sinon impossible, du moins risqué socialement (qu'on essaye par exemple de laisser en souffrance tous les emails «urgents» de sa boîte aux lettres électronique). L'urgence est même aujourd'hui un fait social total, pour reprendre le concept de Marcel Mauss : elle se propage dans la totalité des institutions et secteurs de la société — l'économie (production et consommation), la politique, le droit, la famille, l'université, Li technologie, la culture, les loisirs, etc. — et s'impose à un grand nombre d'individus indépendamment de leur volonté"(2). "L'intention de ralentir leur rythme de vie", on pense à la chanson de M.Fugain  Je n'aurais pas le temps. Le regard n'est plus comme dans la chanson tourné vers la richesse des possibles mais vers la contrainte que fait peser l'urgence du Temps. Vivre toute une vie dans l'urgence n'inciterait-il pas à considérer à la longue l'urgence comme une constante fondamentale du Temps, quel que soit l'événement à venir ? L'urgence contraint l'appréciation du Temps à une contraction anxieuse de son flux au détriment de toute considération émotivo-rationnelle.

C.Bouton cite un propos de Sénèque extrait de La vie heureuse, la brièveté de la vie : "Sénèque, philosophe stoïcien s'il en est, critique les gens occupés qui vivent dans l'urgence et n'ont jamais de temps. Sa thèse est que la vie ne paraît brève qu'à ceux qui sont dans l'urgence, car ils ne cessent de gaspiller leur temps et n'en ont donc jamais assez. Leur âme est comme le tonneau des Danaïdes. Le temps s'écoule à travers elle sans qu'elle soit capable de le retenir et d'en faire quelque chose : «L'esprit des hommes occupés est comme maintenu sous le joug, il ne peut se retourner et regarder en arrière. Leur vie s'en va donc à l'abîme. Et de même qu'il ne sert à rien de verser toute la quantité de liquide qu'on voudra, s'il n'y a pas de récipient pour le recevoir et le garder, de même, peu importe la quantité de temps accordé, s'il n'a rien où se fixer; à travers ces âmes fêlées et percées, il ne fait que passer»".  J-M.Pire invite à une reconquête du temps libre en renouant avec "l'otium du peuple" : "Si l'otium n'existe plus dans notre langue, le besoin qu'il désigne s'impose aujourd'hui avec une force nouvelle. On peut désormais éprouver sans honte le désir d'un temps à soi, pour mieux se connaître, déployer ses facultés, sa créativité, sa lucidité. Un temps qui ne soit pas forcément utile, mais fécond, libéré des contraintes, des intérêts, des ambitions, propice à la réflexion libre, à la curiosité assidue, à la flânerie consciencieuse. Nous pressentons que ce temps gratuit n'est pas futile, car la vie y possède une densité et une authenticité qu'ailleurs on cherche en vain. Nous y découvrons cette part de nous-mêmes capable de nous améliorer, de nous hisser au-delà de nous-mêmes, comme de nous rendre plus disponibles à autrui. Mais n'étant pas nommé dans notre vocabulaire, ce temps-là n'a pas vraiment de consistance. Mal compris, mal défendu, il se laisse facilement confisquer et revendre sur le grand marché du temps de cerveau disponible. Alors qu'il est notre meilleure source de résistance à maintes servitudes, le loisir fécond est rangé avec l'oisiveté, dans la zone du superflu"(3).

Quelle est l'origine de notre appréciation du temps ? Dans son étude de la fonction temporelle chez l'homme, R.Wallis écrit : "Il est intéressant de constater que, chez l'enfant comme chez le jeune animal, le premier temps perçu est un temps sensorimoteur. C'est un temps intérieur, instinctif, un temps viscéral lié au mécanisme réflexe de la faim et de la soif. La première sensation de temps réside certainement dans cette périodicité du retour de la faim et de la soif alors confondues, longtemps avant que n'existent ou l'intelligence ou la mémoire... Dans le réflexe d'action induit par le désir de prendre, il y a donc un certain suspens d'indétermination, pendant lequel s'inaugure le jugement et se précise la sensation du délai, c'est-à-dire déjà l'appréciation de l'ordre du temps. Bref, après un stade que l'on pourrait qualifier de pavlovien, pendant lequel l'enfant nouveau-né conditionne ses réflexes avec ses analyseurs sensoriels, il devient secondairement capable d'utiliser ses effecteurs praxiques pour saisir les objets"(4). Nous retiendrons l'idée d'un temps induit à l'origine par une périodicité, et la sensation du délai de préhension d'un objet désiré. De ce point de vue le ressenti de la durée deviendrait relatif en fonction de l'espace à parcourir pour atteindre l'objet désiré.

R.Wallis met en scène la mémoire dans l'appréciation du temps qui passe: "La mémoire serait à la base même de la fonction temporelle de l'homme. Car si la succession des événements est irréversible, seule la mémoire peut donner à la pensée le moyen de faire le chemin inverse et de retourner, par l'image du but atteint ou du chemin parcouru, vers le point d'origine ou de départ. Sans mémoire, pas de réversibilité, pas d'aller et retour dans l'histoire du phénomène, mais seulement un aller simple, et alors pas de temps réel, seulement un présent intemporel dans son immobilité artificielle et son isolement exclusif".

Nous voulons aussi citer les travaux de Virginie van Wassenhove sur la perception que l'on a du temps. Elle écrit : "Le temps psychologique ne coïncide pas avec le temps physique, mais n’en est pas non plus complètement décorrélé. Prenons quelques exemples : nous sommes parfaitement capables d’estimer très précisément le temps lorsque nous avons à franchir un passage piéton ou à jouer au ping-pong, mais nous perdons en précision si la durée à évaluer s’allonge, ou si nous sommes distraits par d’autres stimulus… La question du temps psychologique est donc complexe, mais fondamentale, car c’est à partir de cette représentation mentale que nous nous projetons dans l’avenir et dans le passé, élaborons notre pensée, prenons des décisions à court et long terme, bref, nous engageons dans l’existence…  Nous avons pu établir que le rythme alpha n’est pas constant, et cette caractéristique est incompatible avec l’idée même d’horloge. Il y a donc des nuances à faire : oui, les rythmes cérébraux sont certainement impliqués dans le traitement temporel mais l’histoire est plus compliquée que le laisse entendre le modèle d’horloge interne. Et c’est tant mieux… car si notre conception du temps n’était régie que par des horloges biologiques calées sur des rythmes externes, nous devrions en conclure que nous sommes en constante capture attentionnelle et nous ne pourrions expliquer la stabilité de notre pensée. Or, celle-ci est absolument nécessaire à l’émergence de la conscience. Il doit donc exister dans notre cerveau un système de représentation du temps stable, un référentiel de temps en grande partie immun de l’information temporelle extérieure. Cela paraît d’ailleurs évident lorsqu’il s’agit de considérer les voyages dans le temps. La capacité que nous avons de nous imaginer très loin dans le passé ou de nous projeter dans le futur. Ce voyage dans le temps, qui pourrait être propre à l’être humain, impose une forte abstraction : on doit être capable d’établir une cartographie du temps dans laquelle nous pouvons nous mouvoir (mentalement), tout en préservant les relations temporelles entre les événements. L’horloge interne ne peut pas à elle seule expliquer cette faculté. En 2014, John O’Keefe, May-Britt Moser and Edvard I. Moser ont reçu le prix Nobel de médecine pour la mise en évidence, après des décennies de travaux, de l’existence d’un « GPS » au sein du cerveau. Ces travaux ont montré qu’une multitude de neurones spécifiques à certaines caractéristiques de l’espace collaborent à ce GPS. Certains permettent une métrique spatiale, d’autres codent la direction du mouvement, d’autres encore l’orientation de la tête, d’autres enfin les expériences sensorielles. Ces circuits très sophistiqués admettent un système de représentation assez flexible, qui permet à l’animal de naviguer dans l’espace, et de cartographier mentalement son environnement. Nous faisons, mon équipe et moi-même, l’hypothèse qu’un système analogue, très complexe et intégrant des informations diverses, se déploie aussi pour le temps. C’est ce que nous allons explorer dans le projet CHRONOLOGY. CHRONOLOGY vise à comprendre comment le cerveau construit une cartographie du temps. L’une de nos intuitions est que les mécanismes neuronaux qui génèrent la cartographie mentale du temps sont en grande partie communs à différentes espèces. Chacun de nous testera donc les représentations du temps chez des modèles vivants issus de différentes espèces : Brice Bathellier du CNRS chez la souris, Mehrdad Jazayeri du MIT chez le primate non humain et moi chez l’humain. Srdjan Ostojic, de l’ENS, construira des modèles de réseaux de neurones récurrents à faible rang, développés sur la base d’une plausibilité biologique, c’est-à-dire contraints par l’architecture des circuits de neurones des trois espèces. Grâce à des allers-retours entre ces approches d’IA et les expérimentations comportementales menées sur les modèles vivants, nous espérons non seulement identifier la dynamique de l’activité cérébrale à l’origine de notre représentation du temps, mais aussi comprendre les liens de causalité qui relient les mécanismes impliqués"(5).

Se souvenir et prévoir, nous a incité à nous intéresser à l'anticipation des événements, dans le cadre de la prévision affective : " Au cours d'une journée normale, nous faisons tous implicitement des prédictions sur des événements futurs… Le processus d'anticipation de vos émotions futures de cette manière est connu sous le nom de prévision affective. Ce processus est essentiel pour gérer nos attentes, anticiper les bonnes choses et nous pousser à "prévoir le pire"… La notion de prévision affective est née de ce travail lorsque les chercheurs Timothy Wilson et Daniel Gilbert ont observé que nous ne sommes pas toujours aussi heureux que nous le pensions lorsque nous obtenons les choses que nous voulons. En effet, l'idée de désirer quelque chose implique intrinsèquement une prévision affective puisque nous prédisons que nous nous sentirons heureux (ou toute autre émotion positive) lorsque nous obtiendrons ce que nous désirons. Cette idée est au cœur de la prévision affective, illustrant la façon dont nous formons des attentes concernant nos sentiments en réponse à des événements spécifiques. Aujourd'hui, la recherche a montré que nous nous engageons dans une prévision affective en prédisant non seulement les émotions positives, comme le bonheur, mais aussi les émotions négatives et plus multiformes, comme l'hostilité et la solitude (Wenze, Gunthert, & German, 2012)… Des facteurs tels que l'humeur du moment et la focalisation de l'attention amènent souvent les gens à s'engager dans des prévisions émotionnelles biaisées, en surestimant le bonheur qu'ils sont susceptibles de retirer d'un événement ou en anticipant la douleur dans des situations favorables (Wilson, Wheatley, Meyers, Gilbert, & Axsom, 2000)… Dans l'ensemble, la recherche indique que nous avons tendance à avoir des idées étroites et simplistes sur les émotions spécifiques que nous ressentirons à l'avenir, ce qui nous conduit à faire des prédictions inexactes. L'un des facteurs à l'origine de ces prédictions inexactes est la distance temporelle. En d'autres termes, il s'agit de la distance à laquelle se situe un événement spécifique dans le futur. Selon les conclusions de Liberman, Sagristano et Trope (2002), les gens ont tendance à moins bien prévoir les émotions spécifiques qu'ils éprouveront en réponse à des événements prévus dans un avenir lointain. Dans ces situations, nous avons tendance à interpréter ces émotions anticipées de manière plus large, en les classant dans des catégories telles que "positives" et "négatives", plutôt que d'identifier les émotions spécifiques. Ces erreurs et ces préjugés peuvent être déroutants, désorientants et nous faire perdre confiance en notre propre capacité à prédire et à gérer nos émotions…De la même manière que nous sommes incapables de prédire des émotions spécifiques, nous sommes également incapables d'estimer l'intensité de nos expériences émotionnelles futures - une tendance souvent appelée "biais d'intensité" (Loewenstein & Schkade, 1999)… Dans cette seconde étude, les auteurs ont constaté que les étudiants qui présentaient une focalisation temporelle plus étroite étaient plus susceptibles de faire ces prédictions inexactes. Plus précisément, ceux qui ont déclaré se concentrer exclusivement sur la fête à venir tout en négligeant de prendre en compte les expériences des fêtes passées lorsqu'ils faisaient leurs prévisions étaient plus susceptibles de surestimer l'intensité de leurs émotions positives futures. Une fois de plus, ce résultat souligne l'importance des horizons temporels (et de l'attention que nous leur portons) en tant que facteurs susceptibles d'influer sur la précision des prévisions affectives… Il est intéressant de noter que la recherche a montré que les gens ont tendance à surestimer à la fois l'intensité des émotions prévues et la durée des émotions ressenties. En d'autres termes, nous avons tendance à présenter à la fois un biais d'intensité et un biais de durée"(6).

Nous avons choisi d'en savoir davantage sur les biais d'impact en suivant l'article de J-C. Espinosa : "Le biais d’impact est la tendance systématique à surestimer l’intensité et la durée de nos réactions émotionnelles futures¹. Le terme « impact » désigne précisément ces deux dimensions mal évaluées : la force du ressenti et sa persistance dans le temps. Nous projetons régulièrement notre conscience sur des scénarios à venir pour guider nos choix. Un changement de carrière transformera-t-il vraiment notre quotidien ? L’achat d’une nouvelle voiture modifiera-t-il durablement notre satisfaction ? Une séparation nous plongera-t-elle dans une tristesse prolongée ? Les réponses que nous formulons intérieurement se trompent dans les deux directions. Une promotion professionnelle génère du bonheur pendant quelques semaines, puis l’effet s’estompe. Un déménagement dans une ville moins attractive inquiète avant le départ, mais l’adaptation survient plus vite que prévu. Nos décisions reposent sur une image déformée de notre futur émotionnel, ce qui nous conduit parfois vers des choix qui ne servent pas notre bien-être. Timothy Wilson et Daniel Gilbert ont identifié le focalisme comme premier responsable de ces erreurs. Lorsqu’un événement futur occupe nos pensées, il absorbe toute notre attention et masque les innombrables autres facteurs qui continueront d’influencer notre humeur. L’achat d’une maison concentre notre imaginaire sur le plaisir de la propriété, tandis que notre état d’esprit dépendra aussi de notre travail, de nos relations, de notre santé et de dizaines d’autres variables quotidiennes qui s’effacent momentanément. Ce phénomène partage des mécanismes avec l’effet de focalisation, qui nous pousse à accorder une importance excessive à un seul aspect d’une situation. La sous-estimation de notre capacité d’adaptation psychologique complète ce mécanisme. Notre esprit dispose de défenses qui s’activent face aux difficultés: nous rationalisons, nous trouvons du sens, nous ajustons nos attentes. Une étude auprès d’étudiants ayant échoué à un examen a montré qu’ils récupéraient bien plus rapidement de leur déception qu’ils ne l’avaient anticipé, en réinterprétant l’échec comme apprentissage. L’adaptation hédonique ajoute une troisième couche explicative. Après un bouleversement majeur, nos émotions reviennent progressivement vers un état de référence plus neutre. Les gagnants du loto retrouvent un niveau de bonheur proche de celui d’avant leur gain en quelques mois. Cette accoutumance fonctionne aussi pour les événements difficiles, expliquant pourquoi nos périodes de tristesse intense durent moins longtemps que prévu"(7).

Changer notre regard sur le Temps, c'est à cela que nous invite C.Rovelli : "Le caractère unitaire de la quantité «temps» éclate, laissant place à une pluralité de temps, comme une vaste toile d'araignée. Nous ne décrivons pas comment le monde évolue dans le temps : nous décrivons l'évolution des choses dans des temps locaux et l'évolution des temps locaux les uns par rapport aux autres. Le monde ne ressemble pas à un régiment qui avance au rythme d'un commandant. C'est un réseau d'événements qui s'influencent mutuellement. C'est ainsi que la théorie de la relativité générale d'Einstein dépeint le temps. Ses équations n'ont pas un seul temps, mais des temps innombrables. Entre deux événements, comme la séparation et la réunion de deux horloges, la durée n'est pas unique. La physique ne décrit pas comment les choses évoluent «dans le temps», mais comment elles évoluent dans leurs temps et comment ces temps évoluent les uns par rapport aux autres… Chaque corps ralentit le temps autour de lui. La Terre, qui est très massive, ralentit le temps dans son voisinage. Davantage en plaine qu'en montagne, parce que les sommets sont un peu plus loin de la Terre. Voilà pourquoi en plaine on vieillit moins vite. Si les choses tombent, c'est à cause de ce ralentissement du temps. Là où le temps s'écoule uniformément, dans l'espace interplanétaire par exemple, les choses ne tombent pas, elles restent suspendues... Les causes précèdent les effets. La douleur suit la blessure, elle ne l'anticipe pas. Le verre se casse en mille morceaux, et les mille morceaux ne reforment pas le verre. Nous ne pouvons pas changer le passé ; nous pouvons avoir des regrets, des remords, des souvenirs de bonheur. Le futur est quant à lui incertitude, désir, inquiétude, espace ouvert, peut-être destin. Nous pouvons le vivre, le choisir, parce qu'il n'est pas encore ; tout y est possible... Qu'est-ce que cet écoulement ? Où se niche-t-il dans la grammaire du monde ? Qu'est-ce qui distingue dans les plis du mécanisme du monde le passé et son «avoir été», du futur et de son «ne pas encore avoir été» ? Pourquoi le passé nous semble-t-il si différent du futur ? La physique du XIXe et du XXe siècle s'est heurtée à ces questions et a découvert quelque chose de bien plus inattendu et déconcertant… Si j'observe l'état microscopique des choses, la différence entre passé et futur est abolie. Le futur du monde, par exemple, est déterminé par l'état présent ni plus ni moins que ne l'est le passé. Nous disons souvent que les causes précèdent les effets, mais dans la grammaire élémentaire des choses, il n'y a pas de distinction entre «cause» et «effet». Il y a des régularités, représentées par ce que nous appelons les lois physiques, qui lient des événements à des temps différents, des régularités symétriques entre futur et passé... Dans la description microscopique, il n'y a pas un sens dans lequel le passé serait différent du futur. Voilà la conclusion déconcertante qui émerge du travail de Boltzmann : la différence entre passé et futur se réfère à notre vision floue du monde. C'est une conclusion qui laisse abasourdi : est-il possible que ma sensation si vivante, élémentaire, existentielle —l'écoulement du temps— dépende du fait que je ne perçois pas le monde dans tous ses menus détails ? Une erreur due à ma myopie ? … Certes, nos intuitions sur le monde se révèlent souvent fausses. Mais le monde peut-il être aussi profondément différent de notre intuition ? Tout cela sape les fondements de notre conception habituelle du temps et engendre de l'incrédulité, comme ce fut le cas pour le mouvement de la Terre. Mais comme pour le mouvement de la Terre, l'évidence est écrasante : tous les phénomènes qui caractérisent l'écoulement du temps se réduisent à un état «particulier» dans le passé du monde, qui est «particulier» à cause du flou de notre perspective… Dix ans avant de comprendre que le temps est ralenti par les masses, Einstein avait compris que le temps est ralenti par la vitesse. La conséquence de cette découverte est la plus dévastatrice de toutes pour notre intuition du temps… Pour tout ce qui bouge, le temps passe plus lentement. Pour que ce petit effet soit visible, il faut bouger rapidement. Il a été mesuré pour la première fois dans les années 1970, en embarquant des horloges de précision dans des avions à réaction. L'horloge en vol retarde par rapport à une horloge identique restée à terre. Aujourd'hui, le ralentissement du temps par la vitesse s'observe directement dans plusieurs expériences de physique"(8).

"Dans son livre Time : the dream of killing Chronos (Le temps : le rêve de tuer Chronos), le physicien italien Guido Tonelli part de l'observation de la réalité immédiate qui nous entoure, visible à nos yeux, de l'exploration d'objets astronomiques colossaux et du très, très petit, cherchant à comprendre comment fonctionne le flux du passé, du présent et de l'avenir. Nous considérons le temps comme un concept abstrait parce que nous sommes des objets macroscopiques, vivant dans une sorte de «monde intermédiaire, dans lequel le temps semble s'écouler parfaitement et de la même manière pour tout le monde», explique G. Tonelli dans une interview accordée à BBC News Brazil. «Des phénomènes très particuliers se produisent à proximité des grandes masses, comme les étoiles et les trous noirs, dans l'environnement desquels l'espace-temps est déformé et où l'on peut avoir l'impression que le temps s'écoule beaucoup plus lentement. De même, tout est différent dans le monde microscopique des photons, des électrons et des muons». La lecture amène le lecteur à s'imaginer dans ces réalités où les mêmes lois naturelles auxquelles nous sommes habitués, celles de la physique classique fondée par Isaac Newton sur la base d'études pionnières de la force de gravité, ne semblent pas s'appliquer. En observant à la fois les corps gigantesques qui peuplent l'univers et les phénomènes qui se produisent à des échelles subnucléaires, le passage harmonieux du passé au présent et au futur est déformé, brisé et liquéfié. «L'espace et le temps nous sont présentés comme un couple inséparable ; il ne s'agit pas d'un concept abstrait, mais d'une substance matérielle», écrit l'auteur. Le discours de Tonelli se situe du côté de la mécanique quantique et de la relativité, sciences fondées au début du siècle dernier par des noms désormais emblématiques comme l'Allemand Albert Einstein (1879-1955), le Danois Niels Bohr (1885-1962) et l'Autrichien Erwin Schrödinger (1887-1961), trois lauréats du prix Nobel pour leurs contributions dans le domaine qui ont conduit à des changements dans la manière dont nous percevons le temps. Cela signifie que Tonelli défend, à travers l'exposition de découvertes et d'expériences scientifiques, la théorie selon laquelle le temps est, selon ses termes, un élément matériel qui «occupe tout l'univers, qui vibre, oscille et se déforme». Autrement dit, il ne s'agit pas d'un concept créé par nous, les humains, lorsque nous créons des calendriers et autres. L'espace-temps, pour la physique moderne, correspond à une sorte de champ qui imprègne tout le cosmos. «Le temps est une substance, un élément matériel», explique le scientifique. «Dans notre vie quotidienne, nous ne voyons pas l'espace-temps osciller. Mais la vérité est que le temps s'écoule différemment dans différentes régions de l'univers, car cela dépend de l'emplacement, en particulier de la quantité de masse autour»...«L'espace-temps, en tant que champ et substance, serait né avec l'émergence de la masse et de l'énergie dans le cosmos», ajoute Tonelli. Le sous-titre du livre de Tonelli, The Dream of Killing Chronos, fait référence au désir de vaincre la mortalité. C'est une analogie avec le mythe grec qui raconte comment Zeus a atteint la divinité en empoisonnant le Titan Chronos, son père. Cependant, bien qu'il croie en la possibilité de plier et de manipuler le champ espace-temps, l'auteur ne voit aucune possibilité de vaincre la mortalité, comme Zeus l'a fait. «Rien n'est éternel, toute structure de matière, qu'il s'agisse d'un être humain, d'une étoile ou d'une galaxie, est intrinsèquement fragile», affirme l'auteur. «Tôt ou tard, tout se termine» (9). Ce propos de G.Tonelli, l'un des  protagonistes de la découverte du boson de Higgs, nous conduit lui aussi à changer de regard sur ce que nous considérons comme la réalité. G.Tonelli fait référence "au désir de vaincre la mortalité" qui s'inscrit dans une dimension mythique. Croire à  l'immortalité permettrait-il de voir "le temps s'écouler différemment"?

Reprenons la phrase de C.Rovelli : "Si j'observe l'état microscopique des choses, la différence entre passé et futur est abolie". Un avis que, au niveau de notre réalité, vient tempérer C.Bouton : ""Que signifierait, au juste, qu'un événement passé redevienne présent? Il faudrait que sa date t passe du statut de passé à celui de présent. Dans le monde des choses et des événements tel que nous le connaissons, la réversibilité du temps serait donc attestée si un être-humain pouvait parfois revivre ou observer un événement passé, qui serait à nouveau présent pour lui, mais sans qu'il s'en rende compte. Car sinon, ce ne serait pas pour lui le même événement, mais une nouvelle expérience de celui-ci, comme dans l'épisode de la madeleine de Proust, où le narrateur a parfaitement conscience d'être «à la fois dans le présent et dans le passé». Revivre n'est pas la même chose que vivre. On peut généraliser cette analyse. Pour penser la réversibilité du temps à l'échelle du monde et pas seulement d'un individu, il faudrait imaginer que le monde tout entier revienne à l'un de ses états passés, de sorte que toutes les traces physiques et psychiques ultérieures à ce moment auraient été réduites à néant. Il faudrait par exemple que le monde actuel de 2025 retourne exactement à son état antérieur de 2024 –qui redeviendrait le présent–, et que soient effacées toutes les traces de ce qui s'est passé entre 2024 et 2025. Nous croirions alors être en 2024 pour la première fois… Nous n'avons aucun élément en effet permettant d'affirmer que cette dernière hypothèse est autre chose qu'une pure spéculation. Car pour «remettre» à l'identique le monde tel qu'il était dans un état antérieur, retourner le sablier du temps, il faudrait postuler un nouveau démon surpuissant capable de refaire tous les processus physiques en sens contraire, d'inverser la flèche thermodynamique, et qui plus est d'effacer toutes les traces de ces opérations. L'inférence à la meilleure explication nous invite au contraire à penser que si nous constatons dans l'expérience quotidienne et dans les sciences l'irréversibilité du temps, c'est tout simplement parce que le temps est réellement irréversible"(10).

 

1-Histoires de temps. Y.Mambrini

2-Le temps de l'urgence. C.Bouton

3-L'otium du peuple. J-M.Pire

4-Le temps, quatrième dimension de l'esprit. R.Wallis

5-Cerveau : comment ressentons-nous le temps ? V. van Wassenhove

6-https://positivepsychology.com/fr/prevision-affective/

7- https://biais-psychologiques.com/biais/biais-dimpact/

8-https://www.bbc.com/afrique/articles/c3gm0gvk9peo

9-L'ordre du temps. C.Rovelli

10-Sur les traces du temps. C.Bouton