Je suis Napoléon
"Si vous relisez les passages célèbres qui concernent l'usage des plaisirs, vous y verrez que rien n'entre dans cette optique moralisante qui ne soit du registre de la maîtrise, d'une morale de maître, de ce que le maître peut discipliner. Il peut discipliner beaucoup de choses, principalement son comportement relativement à ses habitudes, c'est-à-dire au maniement et à l'usage de son moi. Mais pour ce qui est du désir, il en va tout autrement. Aristote, fort lucide, fort conscient que ce qui résulte de cette théorisation morale, pratique et théorique, reconnaît lui-même que les désirs, les épithémia, vont au-delà d'une certaine limite, qui est précisément celle de la maîtrise et du moi, et qu'ils se présentent très rapidement dans le domaine de ce qu'il appelle la bestialité. Les désirs sont exilés du champ propre de l'homme, si tant est que l'homme s'identifie à la réalité du maître. La bestialité, c'est même à l'occasion quelque chose comme les perversions. Aristote a d'ailleurs à cet égard une conception singulièrement moderne, qui pourrait se traduire en disant que le maître ne saurait être jugé là-dessus. Cela revient presque à dire, dans notre vocabulaire, qu'il ne saurait en être reconnu comme responsable. Ces textes valent la peine d'être rappelés, et vous vous éclairerez à vous y reporter"(1).
"Que montre Lacan ? Que le désir n’est pas une fonction biologique ; qu’il n’est pas coordonné à un objet naturel ; que son objet est fantasmatique. De ce fait, le désir est extravagant, insaisissable. Mais aussi, s’il n’est pas reconnu, il fabrique du symptôme. Si le désir déroute, il suscite en contrepartie l’invention d’artifices jouant le rôle de boussoles, de montages signifiants, de discours. Ils disent ce qu’il faut faire : comment penser, comment jouir, comment se reproduire. Jusqu’à une époque récente, nos boussoles indiquaient toutes le même nord : le Père. On croyait le patriarcat un invariant anthropologique. Freud est de l’âge du Père, alors que pour Lacan, le Père n’est qu’un symptôme. D’où l’éloge de la perversion. Lacan lui donne la valeur d’une rébellion contre la routine sociale"(2).
Poussé par les désirs, qui "vont au-delà d'une certaine limite", trouverait-on un refuge dans le fantasme ? "Il se rendit à l’idée que le fantasme, pour peu qu’on ne le chassât pas, compensait une existence humaine sinon misérable". Si l'on voulait représenter le fantasme il faudrait certainement le faire au carrefour des multiples voies du désir.
En nous penchant avec P. Blasquez sur l'étymologie du mot désir, nous lisons : "Désirer, on le rattache à deux verbes latins desiderare et considerare. Ces verbes appartenaient au langage des augures, ou des astrologues dirions-nous aujourd’hui. Considerare voulait dire contempler les astres pour savoir si la destinée était favorable, astre se disant sidus (pl. Sideria – sidération). On allait trouver l’augure pour savoir si le moment était opportun pour prendre une décision dans un projet. L’augure lisait les signes dans le ciel et répondait favorablement ou défavorablement. Desiderare signifiait regretter l’absence de l’astre (le manque), du signe favorable de la destinée. Le désir implique donc une attente qui doit être satisfaite. Tout désir est la nostalgie d’une étoile. Il y a donc dans le désir la marque d’un manque, mais en même temps la dimension d’un projet, d’une quête, d’une recherche, d'un souhait de quelque chose. Le désir rencontre cependant les aléas des événements du Monde. A l’état de veille, la satisfaction du désir suppose la patience du temps, elle n’est pas aussi immédiate qu’en rêve. Le désir rencontre nécessairement et est en constante lutte avec l’ordre de la réalité (principe de réalité), ce qui implique qu’il pose des exigences, qui passent les limites de ce que la réalité du moment présente. Le désir veut transformer la réalité en autre chose qu’elle n’est pas, mais qu’elle doit devenir pour pouvoir le satisfaire réellement"(3).
Explorant l'œuvre de J.Lacan, I.Daugey écrit un désir insatiable qui nous confronte à l'Autre puisque "le désir, c’est le désir de l’Autre" : "Pour Lacan, grand penseur de la psychanalyse au XXe siècle, le désir est central dans l’expérience humaine. Il ne s’agit ni d’un caprice ni d’une nécessité biologique. Le désir est le signe d’un manque fondamental, ce que Lacan appelle le manque à être. Tentons d’éclairer ce concept complexe avec des mots simples… Le désir, selon Lacan, ne vise pas un objet concret. Il n’est pas simplement lié à ce qui nous attire ou à ce qui nous manque. Il est l’expression d’un vide plus profond, d’un manque constitutif de l’humain. Le désir ne se satisfait jamais vraiment, parce qu’il ne peut pas être comblé par un objet… Lacan distingue clairement le besoin (organique), la demande (adressée à l’Autre), et le désir, qui surgit dans l’écart entre les deux. Quand un bébé pleure, il exprime un besoin (avoir faim, par exemple). Mais ce besoin passe par une demande, adressée à une personne (la mère, le père). Et dans cette demande, il y a toujours plus que le besoin : il y a la recherche d’attention, d’amour, de présence. C’est dans cet écart — entre le besoin et la demande — que naît le désir. Le désir est donc inscrit dans le langage, dans la relation à l’Autre, et non dans le corps seul. Il est le signe que nous ne sommes pas «tout», que quelque chose nous échappe en permanence. C’est cette incomplétude qui nous pousse à chercher, à créer, à aimer, à questionner…Attention à ne pas confondre désir et volonté. Vouloir, c’est choisir consciemment quelque chose. Désirer, c’est être traversé par une force souvent inconsciente, que l’on ne maîtrise pas. Parfois, on désire ce qu’on ne veut pas. Ou on veut ce qu’on ne désire pas. C’est toute la complexité de l’humain. C’est pourquoi Lacan insiste sur le fait que le sujet ne sait pas ce qu’il désire. Il doit interpréter ses propres signaux, ses rêves, ses lapsus, ses symptômes… Le désir n’est pas transparent : il nous échappe, nous déroute, nous déplace. Il est souvent le désir de l’Autre, c’est-à-dire influencé par ce que l’Autre veut de nous, attend de nous, projette sur nous. Parce que le désir est fondé sur le manque à être, il est lié à la question de l’identité. Qui suis-je ? Que veux-je devenir ? Qu’est-ce qui me manque pour être « moi-même » ? Le désir nous pousse à devenir, mais ce devenir n’a pas de fin. Il ne s’agit pas de cocher des cases, mais de s’engager dans un processus vivant, changeant, troublant parfois. Ce n’est donc pas une faiblesse d’être traversé par le désir. C’est notre humanité même"(4).
Nous revenons justement au propos de J.Lacan pour explorer davantage la part inconsciente du fantasme : "Je vous fais remarquer que Freud lui-même souligne avec la plus grande énergie dans une note de la Traumdeutung, à partir de la septième édition, qu'il n'a jamais dit nulle part que le désir dont il s'agit dans le rêve était toujours un désir sexuel. Il n'a pas dit le contraire non plus, mais enfin il n'a pas dit cela — ceci étant dit pour les gens qui le lui reprochent. Ne nous trompons pas pour autant. Sachons que la sexualité est toujours plus ou moins intéressée dans le rêve. Seulement, elle l'est en quelque sorte latéralement, disons en dérivation. Il s'agit justement de savoir pourquoi, mais pour savoir pourquoi, je veux un petit instant m'arrêter à ces choses évidentes que nous donnent l'usage et l'emploi du langage. Qu'est-ce que cela veut dire quand un homme dit à quelqu'un — homme ou femme, il faut bien choisir, car si c'est un homme, cela va peut-être entraîner nombre de références contextuelles —qu'est-ce que cela veut dire quand on dit à une femme Je vous désire ? Est-ce que cela veut dire, comme le voudrait l'optimisme moralisant avec lequel vous me voyez de temps en temps rompre des lances à l'intérieur de l'analyse, Je suis prêt à reconnaître à votre être autant, sinon plus de droits qu'au mien, à prévenir tous vos besoins, à penser à votre satisfaction ? Seigneur, que votre volonté soit faite avant la mienne ! Il suffit d'évoquer cette référence pour provoquer en vous les sourires que je vois heureusement s'épanouir à travers cette assemblée. D'ailleurs, quand on emploie les mots qui conviennent, personne ne se trompe sur la visée d'un terme comme celui-là, si génitale soit-elle. L'autre réponse est celle-ci — disons, pour employer de bons gros mots tout ronds, Je désire coucher avec vous, baiser. C'est beaucoup plus vrai, il faut le reconnaître. Mais est-ce si vrai que cela ? C'est vrai dans un certain contexte, social dirai-je. Après tout, vu l'extrême difficulté de donner son issue exacte à cette formulation, Je vous désire, on ne trouve peut-être rien de mieux pour le prouver. Croyez-moi, peut-être suffit-il que cette parole ne soit pas liée aux incommensurables embarras et bris de vaisselle qu'entraînent les propos qui ont un sens, peut-être suffit-il que cette parole ne soit prononcée qu'in petto pour qu'aussitôt vous saisissiez que, si ce Je vous désire a un sens, c'est un sens bien plus difficile à formuler. Je vous désire, articulé à l'intérieur de soi, si je puis dire, concernant un objet, a à peu près le sens d'un Vous êtes belle, autour de quoi se fixent, se condensent, toutes ces images énigmatiques dont le flot s'appelle pour moi mon désir. En d'autres termes, Je vous désire parce que vous êtes l'objet de mon désir. Autrement dit, Vous êtes le commun dénominateur de mes désirs: Dieu sait, si je peux mettre Dieu dans l'affaire — et pourquoi pas ? — Dieu sait ce que remue avec soi le désir. C'est quelque chose qui en réalité mobilise et oriente dans la personnalité bien autre chose que ce vers quoi, par convention, paraît s'ordonner son but précis. Pour nous référer à une expérience infiniment moins poétique peut-être, mais il semble que je n'ai pas besoin d'être analyste pour l'évoquer, on ne saurait méconnaître combien vite et au premier plan, à propos de la moindre distorsion de la personnalité, comme on dit, ou des images, vient surgir la structure du fantasme. L'implication du sujet dans le désir fait toujours apparaître cette structure, et elle y est en droit prévalente. Dire à quelqu'un Je vous désire, c'est très précisément lui dire Je vous implique dans mon fantasme fondamental. Mais cela, ce n'est pas l'expérience qui le donne toujours, sauf pour les braves et instructifs petits pervers, petits et grands… Je m'arrêterai en désignant dans le fantasme le point-clef, le point décisif, où doit se produire l'interprétation du désir, si ce terme de désir a un sens différent de celui de vœu dans le rêve"(1).
" Selon la doctrine, la pratique, l'expérience, freudienne, je vous l'ai dit, la position du désir est d'être exclu, énigmatique. Par rapport au sujet, il est essentiellement lié à l'existence du signifiant refoulé comme tel, et sa restitution, sa restauration, passe par le retour de ces signifiants. Mais ce n'est pas dire que la restitution de ces signifiants énonce purement et simplement le désir. Autre chose est ce qui s'articule dans ces signifiants refoulés, et qui est toujours une demande, autre chose est le désir, pour autant que le désir est ce par quoi le sujet se situe, du fait de l'existence du discours, par rapport à cette demande. Il ne s'agit pas en effet de ce qu'il demande, mais de ce qu'il est, en fonction de cette demande. Dans la mesure où sa demande est refoulée, masquée, l'être du sujet s'exprime de façon fermée dans le fantasme de son désir. Cet être du sujet, il n'en serait pas question s'il n'y avait pas la demande, le discours. C'est fondamentalement le langage qui introduit la dimension de l'être pour le sujet, et en même temps la lui dérobe. La restitution du sens du fantasme, qui est quelque chose d'imaginaire, s'inscrit sur le graphe entre ces deux lignes - entre l'énoncé de l'intention du sujet, d'une part, et, d'autre part, l'énonciation où le sujet lit son intention sous une forme profondément décomposée, morcelée, fragmentée, réfractée, par la langue. Le fantasme, où le sujet suspend d'habitude son rapport à l'être, est toujours énigmatique, plus que n'importe quoi d'autre. Et le sujet, que veut-il ? - que nous l'interprétions. Interpréter le désir, c'est restituer ceci auquel le sujet ne peut pas accéder à lui tout seul, à savoir l'affect qui désigne son être, et qui se place au niveau du désir qui est le sien. Je parle ici du désir précis qui intervient dans tel ou tel incident de la vie du sujet, du désir masochiste, du désir-suicide, du désir oblatif à l'occasion. Il s'agit que ceci, qui se produit sous une forme fermée au sujet, reprenne son sens par rapport au discours masqué qui est intéressé dans ce désir, reprenne son sens par rapport à l'être, confronte le sujet à l'être".
A propos de confrontation, on évoquera celle du fantasme confronté au principe de réalité. En ce sens aussi, le fantasme est confronté à la loi. G.Rosolato écrit : "La loi regroupe toutes les limites qui s'imposent au désir et sans lequel, sans ses débordements, elle ne serait pas concevable. Elle est sociale, avec ses modalités juridiques où le pouvoir s'emploie à en faire respecter la justice et à exercer les condamnations consécutives aux infractions. Elle a une portée morale relative aux usages de la communauté, aux idéaux en cours, mais atteint souvent une universalité revendiquée qui a force de nécessité. On inclura aussi les lois scientifiques qui pour un état donné du savoir sont expérimentalement démontrées et provisoirement intangibles. Mais surtout nous entendrons ici la loi symbolique qui structure les modes de pensée et de langage et en même temps les liens d'une filiation et d'une transmission généalogique, qu'ordonne le Père Mort Symbolique avec le signifiant du Nom du Père. — Il est d'usage de percevoir dans la loi l'ensemble des interdits s'opposant aux désirs. Il est vrai que celui du parricide et de l'inceste, mis en exergue par la psychanalyse, a une valeur universelle, mais exige une élaboration psychique dont on retrouve, à travers les souvenirs et les fantasmes, la trajectoire depuis l'enfance. Le Surmoi en recueille les injonctions avec la culpabilité qui s'attache aux manquements. En outre des réactions individuelles peuvent en accroître la sévérité : on y verra l'effet des mécanismes masochistes, à savoir, et je tiens à en souligner l'importance, la fréquence et surtout le sens, où par un enchaînement propre, à partir d'une demande visant à obtenir des signes d'amour, s'offrent des restrictions pulsionnelles ayant fait leur preuve dans ce domaine, depuis les expériences anales ; une surenchère qui porte sur la culpabilité exige en outre d'augmenter les sacrifices accomplis. Tout le système masochiste, avec la dureté du Surmoi, dépend en fait de la toute-puissance des pensées où le sujet contrôle lui-même et dirige ses souffrances, leur intensité, le temps de leur apparition, pensant ainsi échapper à celles qui viendraient de l'extérieur. On ne saurait négliger deux autres caractères de cette culpabilité qui se reproduit elle-même. C'est d'abord la confusion qui s'installe entre l'intention, en pensée, en fantasme, et sa réalisation par des actes, à telle enseigne que la première suffit pour nourrir la plus intense des culpabilités. On y reconnaîtra derechef la toute-puissance de la pensée. L'autre trait ramène à l'objet perdu de l'enfance, à la mère. Si la séparation et le deuil ne se sont pas accomplis, une tendance à maîtriser ce manque persiste, ce qui relance la culpabilité dans la mesure où le sujet s'en considère responsable par quelque faute : du coup le système du rachat et des sacrifices en progression se trouve relancé, recourant à nouveau aux mécanismes masochistes… A propos de «logique naturelle» il faut aussi prendre en considération le «principe de réalité» où, justement, ce sont les lois de la réalité qui s'imposent, soit pour permettre d'attendre les conditions propices et nécessaires à l'accomplissement du plaisir, en rejetant les illusions d'une satisfaction immédiate, soit pour en écarter définitivement tout espoir aberrant. Là encore le masochisme y trouve matière à se renforcer : sous couvert de réalité inaccessible, et avec l'expérience positive qui a été faite des restrictions, une surenchère de souffrances s'établit ; mais l'illusion persiste, déplacée maintenant sur la toute-puissance de pensée"(5).
1-Le désir et son interprétation. Le Séminaire livre VI. J.Lacan.
2-https://www.editionspoints.com/ouvrage/le-desir-et-son-interpretation-jacques-lacan/9782757898260
3-https://www.philippeblazquezpsychanalyste.com/articles-psy/desirs-psychanalyse
4-https://psy-ivandaugey.fr/le-desir-moteur-de-lexistence-ou-illusion-sans-fin/
5-La portée du désir ou la psychanalyse même. G.Rosolato