La citadelle intérieure
"Cette mémoire du corps se souvient de toute notre histoire depuis que nous sommes embryon selon les recherches scientifiques. Alors qu’il est presque impossible de se remémorer ce que nous avons vécu avant l’âge de 3 ans, notre corps lui ne l’oublie jamais et enregistre, à tout moment, une infinité d’impressions sensorielles et corporelles qui ne sont pas conscientisées et qui agissent sur nous. Nous pouvons citer par exemple une recherche effectuée sur un patient qui ressentait fréquemment de la terreur en s’allongeant. Ce patient savait qu’il était né en 1944 à Berlin, et que les sirènes se déclenchaient presque chaque nuit. Mais il n’avait aucun souvenir émotionnel de cela. Par contre, son corps avait gardé en mémoire l’angoisse liée au fait d’être couché et, dès qu’il se retrouvait dans la même position, cela déclenchait en lui un sentiment de terreur"(1).
Mémoire, apprentissage, habituation, inconscient… de quel terme devons-nous user pour définir la "citadelle" ? La réponse est complexe et multiple, pour répertorier ces diverses qualifications, nous nous référerons à l'Institut Français de Psychanalyse : "Les termes de diverses sortes de mémoire sont employés dans l’idée d’une mémoire du corps, des sens, du social ou de la physique. Ainsi en est-il dans la mémoire auditive, gustative, visuelle, sensorielle, mais aussi dans la mémoire collective… héréditaire, panoramique –signe d’un danger mortel descriptible dans la crise d’épilepsie ou dans le traumatisme (effraction mortifère) –, biologique (inhérente à la cellule vivante).
En philosophie, la mémoire représente une fonction psychique relative à la conscience de soi, liée à l’imaginaire, qui concourt à l’unité du moi en reproduisant un état de conscience passé reconnu comme tel par le sujet.
En psychologie, on parlera de mémoire immédiate, différée, affective, mécanique, de mémoire volontaire, involontaire. La mémoire est une fonction cognitive essentielle qui permet d’encoder, conserver et restituer des informations issues de nos expériences et de notre environnement. Elle est indissociable de notre identité, soutient la réflexion, guide nos comportements et rend possible la projection dans l’avenir.
En psychopathologie, on recensera parmi les fréquents troubles de la mémoire, les altérations, les délires, les amnésies, hypermnésie, paramnésie… Un souvenir correspond à une activation spécifique de neurones reliés par des synapses. La plasticité synaptique (renforcement, affaiblissement, création de connexions) est le mécanisme fondamental de la mémorisation. Des protéines (comme la PKM zêta) favorisent la consolidation des souvenirs et leur maintien à long terme.
En neurologie, On distingue plusieurs formes de mémoire, interconnectées mais reposant sur des réseaux neuronaux partiellement distincts. On différenciera la mémoire à court terme (de travail), de la mémoire à long terme.
Pour cette dernière, on catégorisera :
– la mémoire déclarative, explicite,
.épisodique rétrospective, ou autobiographique, qui consiste à se remémorer les événements passés. C’est la mémoire des événements personnels situés dans le temps et l’espace, indispensable pour se projeter dans l’avenir. Elle s’élabore dès l’enfance (vers 3-5 ans) et se transforme avec le temps par un processus de sémantisation ;
. épisodique prospective, se remémorer les actions futures à réaliser. La mémoire épisodique concerne le rôle de l’hippocampe et du cortex préfrontal ;
.sémantique, mémoire des connaissances générales (langage, concepts, faits sur le monde et sur soi), qui se construit tout au long de la vie. Elle concerne le rôle du lobe temporal médian, l’hippocampe, l’amygdale.
– la mémoire non déclarative, implicite :
.procédurale, c’est la mémoire des automatismes et savoir-faire inconscients (marcher, conduire, jouer d’un instrument de musique). Elle s’acquiert progressivement et se consolide par la répétition. Elle concerne le rôle du striatum et l’amygdale ;
.perceptive, en tant que liée aux sens elle enregistre inconsciemment des images, sons, odeurs, etc., facilitant les repères et habitudes. Elle concerne les aires sensorielles, et langagière ;
.des conditionnements – réponse émotionnelle, rôle de l’amygdale ; réponse musculaire, rôle du cervelet
.des apprentissages non associatifs, rôle des voies réflexes;
.de l’amorçage, rôle du néocortex;
– la mémoire visuo-spatiale (noms écrits, objets et lieux dans l’espace, trajets, orientation) (2).
Nous voulons rapporter le propos d'Y.Hermitte pour compléter et préciser cette longue énumération : "Distinguer les différents types de mémoires selon qu’elles sont inconscientes ou conscientes permet d’en proposer une lecture spécifique qui met en exergue les aspects non conscients et conscients de chacune des mémoires et leur accession à la conscience. Les premières, largement inconscientes, sont regroupées sous le terme de mémoires implicites ou non déclaratives. Si elles émergent puis disparaissent rapidement, elles sont parfois classées dans les mémoires à long terme du fait de leur inscription profonde dans le cerveau et durable dans le temps : le sujet ne les convoque plus consciemment une fois qu’elles sont enregistrées. La mémoire sensorielle, spécifique à chaque sens (mémoire visuelle, iconique, auditive ou échoïque, olfactive, tactile, gustative, kinesthésique) est excessivement courte (centièmes de milliseconde à deux secondes). Elle code précisément l’information que les sens reçoivent et opère une première sélection parmi toutes ces 5 informations. Elle en inscrit certaines dans les réseaux neuronaux pour qu’elles puissent être traitées par la mémoire à court terme, et si «besoin», devenir conscientes. La mémoire procédurale, connue pour être celle de l’acquisition et la conservation des apprentissages sensori-moteurs (marcher, nager, etc.) permet, par l’apprentissage, à un sujet d’être capable de réaliser différents actes de façon intégralement inconsciente. Autrement dit, il n’a pas à se souvenir explicitement des mouvements nécessaires à la marche pour marcher : il n’y a pas d’exercice de pensée consciente. Parmi ces mémoires non déclaratives, s’y trouve également l’habituation : autrement dit, ne plus porter attention à un stimulus qui se répète régulièrement dans le temps. Le sujet «prend l’habitude» et ignore ces stimuli. Le cerveau après l’avoir encodée, conserve l’information (aiguille de l’horloge, trains…) et inhibe son traitement afin qu’elle n’émerge pas sans cesse à la conscience. De même, le conditionnement permet au cerveau de générer une réponse physiologique sans que le sujet en ait conscience. Enfin, d’aucuns ajoutent l’empreinte à ces mémoires procédurales puisqu’elle est l’aptitude à, très précocement, s’attacher à une caractéristique, un objet, un être et finalement, à s’en imprégner : l’oisillon, tout juste sorti de l’œuf, s’attachera à la première présence qui l’entoure, fût-elle une balle en plastique. Toutes ces mémoires relèvent de l’inconscient, étant donné que le traitement de l’information n’accède pas à la pensée consciente du sujet. Pour certaines, c’est au cours du temps qu’elles deviennent pleinement inconscientes : une fois « enregistré », le fonctionnement cérébral ne nécessite plus le passage par la conscience… La mémoire participe bien de la constitution de l’inconscient et en reste un des concepts fondamentaux. En psychanalyse, mémoire et inconscient restent intrinsèquement liés… Bien qu’elles se fassent sur des bases universelles, les associations au cœur des traces mnésiques sont multiples, complexes et finalement profondément singulières. C’est sur cet aspect que peuvent s’envisager, entre autres, les prémices d’une subjectivité propre : si les jumeaux de Langevin reviennent, en effet, en ayant subi un vieillissement différent du fait, pour l’un d’eux, d’un déplacement dans l’espace, ce qui les différenciera tout aussi fondamentalement, c’est l’accumulation de traces mnésiques profondément distinctes du fait, pour l’un, d’avoir vécu dans une capsule, pour l’autre, d’être resté sur Terre "(3).
A ce propos, nous citons aussi M.Mancia : "Tout discours sur l’inconscient (refoulé et non refoulé) présuppose une discussion sur la mémoire. Et ce parce que l’inconscient est un dépositaire dans la mémoire de représentations affectives liées aux expériences, fantasmes et défenses que l’individu possède dès le début de sa vie. La fonction de la mémoire et celle de l’inconscient ne peuvent donc exister séparément l’une de l’autre. Ce sont des fonctions qui s’organisent parallèlement au cours du développement. Cela s’inscrit en ligne avec ce que Sigmund Freud écrivait déjà en 1912, à savoir que les représentations latentes, si elles continuent à exister dans la vie psychique – comme c’est le cas pour la mémoire –, devraient être désignées sous le nom d’« inconscient »"(4)
La suite de notre recherche nous conduit donc à nous interroger sur le concept d'inconscient. A ce sujet, nous nous sommes rapprochés du propos d'A.Depoid pour une approche corporelle de l'inconscient : "Certaines personnes ont une mauvaise image du mot inconscient. D’autres ont même peur de leur propre inconscient. Souvent l’idée préconçue qui se profile derrière réside dans une impression négative, comme si l’inconscient pouvait nous jouer des tours et même nous faire souffrir volontairement… Le rôle premier de l’inconscient est de nous maintenir en vie. L’inconscient active chaque seconde toutes nos fonctions vitales (respiration, battement du cœur, système immunitaire…etc.). La fonction de l’inconscient agit sur notre physique. Toutes les actions vitales de notre corps se font naturellement. Notre conscience ne détermine pas les battements de notre cœur, le mécanisme est automatique et si nous pouvons retenir notre respiration, ne plus respirer définitivement est impossible. On observe donc que l’inconscient agit sur notre corps de manière autonome et automatique. L’inconscient répète des tâches, comme un engrenage qui tourne dans une machine bien huilée. Sigmund Freud reste un acteur important en nous montrant que l’inconscient agit aussi sur la partie de notre psychisme. Notre cerveau répond donc à des fonctions inconscientes. Vraisemblablement ces fonctions se font aussi de manière toutes aussi automatiques. Ce système naturel permet de la même manière de nous maintenir en vie (5).
Pour A.R.Damasio la défense de la citadelle commence au niveau d'une simple cellule : "Regardons à présent à l'intérieur de la limite d'une simple cellule. On y trouvera le noyau de la cellule immergée dans un bain enrichi appelé cytoplasme. Immergées également dans le cytoplasme, se trouvent les organelles, sous-départements d'une cellule tels que les mitochondries et les microtubules. La vie ne se poursuit que tant que le profil chimique du bain fonctionne à l'intérieur d'un certain champ de variation possible. La vie s'arrête, lorsque la variation d'un ensemble de paramètres chimiques passe au-delà ou au-dessous de certaines valeurs. Étrangement, la vie consiste en une variation continue, mais seulement si le champ de variation est contenu dans certaines bornes… Le travail qui consiste à régner dans l'amplitude des changements, de garder l'intérieur sous contrôle en dépit des aléas de l'extérieur, est une tâche immense. Elle se poursuit continûment, rendue possible par des fonctions de commande et de contrôle nettement ciblées, qui se distribuent à travers le noyau cellulaire, les organelles et le cytoplasme. En 1865, le biologiste français Claude Bernard a donné un nom à l'environnement situé à l'intérieur d'un organisme : le milieu interne. Le terme a pris, avec sa tonalité à la française, et personne n'utilise jamais «environnement interne» comme traduction possible. Claude Bernard notait que le profil chimique du fluide dans lequel vivent les cellules est en règle générale tout à fait stable, ne variant qu'à l'intérieur de limites étroites, quelle que soit l'importance des changements pouvant intervenir dans l'environnement de l'organisme. Il eut une intuition très forte : pour que la vie indépendante continue, le milieu interne doit être stable. Dans la première partie du vingtième siècle, W. B. Cannon devait faire progresser ces idées en écrivant sur une fonction biologique qu'il appela l'homéostasie et qu'il décrivit comme «les réactions physiologiques coordonnées qui maintiennent la plupart des états stables du corps et qui sont tellement propres à l'organisme vivant». Le désir involontaire et inconscient de rester en vie se traduit, dans une simple cellule, par une opération compliquée qui exige de «sentir» l'état du profil chimique situé à l'intérieur de la limite, et qui exige une «connaissance inconsciente» et involontaire de ce qu'il faut faire, chimiquement parlant, lorsque le sentir révèle trop ou trop peu d'un ingrédient quelconque qui se trouve à tel endroit ou à tel moment à l'intérieur de la cellule. Pour le dire en d'autres termes : il exige, pour sentir le déséquilibre, quelque chose qui n'est pas sans ressembler à la perception ; il exige quelque chose qui n'est pas sans ressembler à la mémoire implicite, sous forme de dispositions à l'action, afin de maintenir son savoir-faire technique ; et il exige quelque chose qui n'est pas sans ressembler à un talent, pour effectuer une action de prévention ou de correction. Si tout cela vous apparaît comme une description de fonctions importantes de notre cerveau, vous avez raison. Mais le fait est que je ne parle pas de cerveau, parce qu'il n'y a pas de système nerveux à l'intérieur de la petite cellule. En outre, ce mécanisme qui ressemble à un cerveau sans en être vraiment un ne peut pas provenir de ce que la nature copierait les propriétés d'un cerveau. Au contraire, sentir des conditions environnementales, maintenir un savoir-faire dans des dispositions et agir sur la base de ces dispositions, tout cela était déjà présent dans des créatures unicellulaires, avant qu'elles ne fassent partie d'organismes multicellulaires, encore moins d'organismes multicellulaires dotés de cerveaux. (6)
Dans les lignes suivantes, I.Taubes expose longuement toutes les dimensions de l'inconscient : "L’inconscient ne nous veut ni bien ni mal. Nous en possédons un parce que notre moi refuse de laisser pénétrer dans la sphère consciente tout élément susceptible de nous heurter, de nous faire peur, de nous donner une trop mauvaise image de nous ou de ceux que nous aimons. Imaginons qu’une personne dangereuse veuille entrer chez nous. Nous allons la mettre à la porte –la refouler– et installer des verrous pour être sûr d’être bien protégé. Naturellement, elle ne sera pas d’accord et insistera pour signaler sa présence. C’est ce qui se produit avec les pensées et désirs refoulés dans l’inconscient. Ils ne sont jamais suffisamment réduits au silence pour se faire oublier. Et ils profitent des failles de la conscience –un moment de fatigue, le sommeil… – pour s’exprimer sous la forme de rêves, de lapsus, d’actes manqués. Ils surgissent quand nous nous y attendons le moins. Au lieu d’envoyer un SMS à notre amoureux, nous l’expédions à notre ex que nous ne réussissons pas à effacer de notre mémoire. Nous égarons l’adresse d’un rendez- vous professionnel dont dépend notre avenir matériel, mais qui ne satisfait pas notre créativité. Autant de rappels à l’ordre de nos vrais désirs. La sensation que l’inconscient est un danger, une menace n’est rien d’autre que l’angoisse du moi conscient qui réalise qu’il ne peut pas tout contrôler. Pour les psychanalystes qui se réclament de Freud, nous ne naissons pas dotés d’un inconscient. Très tôt, les expériences agréables ou déplaisantes laissent des traces mnésiques (de mémoire) dans le cerveau. Mais l’inconscient n’apparaît qu’avec l’acquisition du langage. Et les premiers désirs refoulés sont liés aux élans incestueux œdipiens auxquels nous devons renoncer pour grandir. C’est la raison pour laquelle il est difficile à certains d’accéder à une vie amoureuse satisfaisante : ils ne parviennent pas à se détacher de leurs premières amours pour maman et papa, tout en croyant être passés à autre chose depuis des décennies. C’est pour cette raison également que nous choisissons généralement, et sans nous en rendre compte, des partenaires qui ressemblent à nos parents. Car, ce qui est refoulé dans l’inconscient y survit éternellement, il « ignore le temps et la contradiction », nous dit Freud. A l’inverse, pour Jung… disciple puis adversaire de Freud, il est présent dès notre naissance. Et à côté de l’inconscient individuel se tient, selon lui, un inconscient collectif qui nous relie à nos ancêtres ou aux héros des grands mythes fondateurs de la civilisation. Dans une optique jungienne, une pomme dans un rêve renvoie au mythe du paradis terrestre. Quand nous rêvons d’un avion en difficulté, nous devons nous souvenir du mythe d’Icare, ce héros grec qui chute pour avoir volé trop près du soleil et n’avoir pas écouté les conseils avisés de son père. Une façon de poser que tous les êtres humains ont tous les mêmes rêves, les mêmes attentes et les mêmes difficultés à atteindre leurs buts… «Les avancées des neurosciences, les sciences du cerveau, confirment les intuitions de Freud sur la réalité de l’inconscient, assure Boris Cyrulnik. Et les théories analytiques permettent aux neurobiologistes de mieux saisir ce qu’ils observent». Loin d’enterrer Freud, de nombreux neurobiologistes tels Jean-Pol Tassin, ou neurologues tels Lionel Naccache, auteur du Nouvel Inconscient vérifient ses hypothèses depuis plusieurs décennies. Il n’existe pas à proprement parler de siège central de l’inconscient. Mais trois zones cérébrales sont impliquées dans les processus inconscients : les structures limbiques (le royaume des émotions et de la sensibilité affective), les zones associatives du cortex où se créent les liens entre les idées, les mots et les choses, et les aires sensorielles. Le développement de la neuropsychologie permet également de mieux comprendre pourquoi nos conflits psychiques se traduisent si fréquemment par des maladies psychosomatiques, des douleurs physiques. En effet, le cerveau traite les mots exactement comme les sensations physiques. Une insulte est ressentie de la même façon qu’une gifle. Cette analogie explique pourquoi, après un choc, au lieu d’être malheureux, angoissé, nous pouvons nous sentir relativement serein… tout en nous mettant curieusement à souffrir de dorsalgies, de migraines ou de douleurs abdominales. Les recherches actuelles le montrent : l’inconscient, ce n’est pas seulement «dans la tête», c’est toute une organisation psychocorporelle. Depuis la fin des années 1980, les neurobiologistes se penchent sur un deuxième inconscient, «cognitif». Comme le décrit Boris Cyrulnik, il s’agit d’une mémoire purement corporelle, sans souvenirs, sans désirs secrets ni pensées honteuses. C’est grâce à lui que nous accomplissons les gestes du quotidien : nous laver les dents, sortir de chez nous, sauter dans le métro, rentrer, composer le code de la porte d’entrée sans même nous souvenir des chiffres, automatiquement, sans y réfléchir. Cet inconscient «corporel» explique aussi pourquoi sans le vouloir beaucoup d’enfants maltraités deviennent des adultes maltraitants. Ils ont intégré dans leur corps les gestes de la violence. Il peut également rendre compte des fausses allégations : une femme peut, par exemple, porter plainte «aujourd’hui» pour viol et éprouver le fait d’avoir été violée parce qu’elle l’a réellement été «dans le passé». Son inconscient cognitif ayant conservé la trace du drame, il aura suffi que le sourire d’un homme dans le métro lui rappelle celui de son agresseur pour réactiver le drame. Si nous voulons vraiment comprendre nos émotions, nos vrais désirs, sortir de la spirale infernale de l’échec et nous épanouir, il est urgent d’accepter d’écouter notre inconscient."(7)
Nous nous sommes intéressés au corps-jouissance, en citant C.Maugin et F.Rollier. A travers leurs écrits sur ce sujet nous côtoierons les trois dimensions du corps-jouissance, devenues chères à Lacan et qui vont désormais orienter sa pensée : Le Réel, l'Imaginaire et le Symbolique.
C.Maugin écrit : "Dans Trois essais sur la théorie sexuelle, Sigmund Freud suggère que le corps est aussi le support de zones érogènes. La pulsion se trouve liée aux objets partiels… Nous sommes ici sur le versant du réel du corps. Au-delà du corps de l’image, il y a le corps symbolique, pris dans le langage. C’est le corps qui répond au langage de l’Autre, de la culture. C’est le corps qui s’articule à la demande de l’Autre, via le langage. Le corps symbolique réagit aux mots que l’Autre pose sur lui, ou que le sujet pense sur lui-même et dont le symptôme sera la connexion signifiante. Lacan prend le graphe du désir pour indiquer comment le langage a des effets sur le corps. Par exemple la demande d’amour insatisfaite chez le sujet hystérique a des effets notamment de conversion somatique. Lacan va poursuivre cette élaboration en faisant valoir que le corps, que l’on a et non plus que l’on est, est celui de la jouissance. … Le corps de la jouissance que Lacan interroge dans son dernier enseignement, délivre une nouvelle cartographie du corps. «Ce corps là, on l’adore, dit Lacan, parce que l’on croit que l’on l’a». Ce corps de la jouissance prend appui sur le corps joycien. On se souvient que Joyce éprouve que son corps fiche le camp, il se sépare comme une pelure. C’est son amour propre qui chute à ce moment-là. Il perd le corps qu’il avait cru avoir. Il faudra que Joyce trouve appui sur la lettre pour réparer ce défaut de nouage de l’imaginaire. C’est ce que Lacan a nommé le sinthome, qui pour Joyce est un prolongement de son corps, hors–corps mais son corps tout de même… Dans ce dernier enseignement, le corps est celui du nouage entre réel, symbolique et imaginaire. D’où encore l’expression de parlêtre : celui dont la jouissance de son corps le fait être".(8)
Dans son article La jouissance du corps vivant, F.Rollier explore le corps de jouissance à travers les arcanes de l'inconscient : "Je partirai de l’article de Freud Le trouble psychogène de la vision dans la conception psychanalytique. Dans cet article de 1910 qui porte sur la cécité hystérique, Freud oppose «les pulsions qui servent la sexualité, l’obtention du plaisir sexuel», et les autres pulsions qu’il appelle «les pulsions du moi», «qui ont pour but l’autoconservation de l’individu». Il soutient la thèse que «le “moi” se sent menacé par les prétentions des pulsions sexuelles et se défend contre elles par des refoulements». Or, il observe que «ce sont les mêmes organes […] qui sont à la disposition des pulsions sexuelles et des pulsions du moi», mais «qu’il n’est facile pour personne de servir deux maîtres à la fois». Dans le cas de la cécité hystérique, «le moi a perdu sa domination sur l’organe qui maintenant se met entièrement à la disposition de la pulsion sexuelle refoulée». À partir du moment où «les intérêts sexuels de la vision se sont mis en avant», écrit Freud, «le moi ne veut absolument plus rien voir». Freud fait référence à d’autres faits cliniques explicites, se rapportant à d’autres organes, tels «la main qui voulait commettre une agression sexuelle» et qui «est frappée de paralysie hystérique», ou «les doigts de personnes qui ont renoncé à la masturbation [qui] se refusent à apprendre le délicat jeu de mouvements qu’exige la pratique du piano ou du violon». Ainsi, il en déduit brillamment que «La pulsion refoulée […] trouve sa vengeance et son dédommagement : elle peut désormais intensifier sa domination sur l’organe qui est à son service». J.-A. Miller, relisant cet article dans son cours sur la Biologie lacanienne, formule que le corps hystérique présenté par Freud est un corps tel qu’«un organe destiné à servir l’autoconservation de l’individu est sexualisé, […] cet organe cesse d’obéir au savoir du corps, lequel est au service de la vie individuelle, pour devenir le support d’un “se jouir” […]. L’œil peut et devrait servir au corps à s’orienter dans le monde, à voir, et le voilà qui se met à servir ce que Freud appelle la Schaulust, le plaisir de voir. C’est non pas du tout un plaisir régulé, mais un plaisir qui déborde la finalité vitale, et même qui conduit à l’annuler. C’est pourquoi ici le Lust est le plaisir devenu jouissance». J.-A. Miller nous apporte ainsi une définition de la jouissance : «le plaisir […], devient jouissance au moment où il déborde le savoir du corps, où il cesse de lui obéir. Ce que Freud appelle le plaisir sexuel, c’est ce plaisir devenu jouissance» (ce que Freud nomme Die sexuelle Lust dans cet article). Ce commentaire met en valeur que la jouissance déborde tout savoir constitué, qu’elle échappe à la maîtrise; la conséquence en est qu’aucun équilibre, aucune harmonie, aucune homéostasie ne sont possibles. «Le même organisme», ajoute J.-A. Miller, «doit supporter deux corps distincts […]. D’un côté, un corps de savoir, le corps qui sait ce qu’il faut pour survivre […] et de l’autre côté, le corps libidinal. [...] d’un côté, le corps-plaisir qui obéit, et de l’autre côté le corps-jouissance, dérégulé, aberrant, où s’introduit le refoulement comme refus de la vérité». Il est donc possible de poser que d’une part, le corps est le lieu de la jouissance. Lacan, dans le Séminaire Encore, énonce qu’«un corps cela se jouit». La citation complète est : «nous ne savons pas ce que c’est que d’être vivant sinon seulement ceci, qu’un corps cela se jouit». Lacan noue le corps avec la jouissance, et il définit un peu plus loin ce corps comme «substance jouissante», en référence à Descartes qui a décrit le corps comme une substance ; toutefois, celle de Lacan se distingue de la substance de Descartes pour lequel le corps se réduisait à une étendue. Et d’autre part, que le corps est nécessaire à la jouissance, ce que Lacan formule en disant que «Pour jouir, il faut un corps».(9)
Nous voulons citer T.Janssen qui renoue le lien entre corps et esprit : "Il a fallu attendre les années 1930 pour que les travaux de Walter Cannon sur l'homéostasie et ceux de Hans Selye sur le stress fournissent les preuves irréfutables de l'influence des pensées et des émotions sur le fonctionnement corporel. Puis, à la fin des années 1970, Robert Ader, Nicholas Cohen et David Felten ont créé la psycho-neuro-endocrino-immunologie afin d'étudier les liens entre le psychisme, le fonctionnement du système nerveux, la sécrétion des hormones par les glandes endocrines et les modifications des défenses immunitaires. Ainsi, à mesure que les moyens d'investigation se sont développés, le caractère multidimensionnel, unitaire et indivisible de l'être humain s'est imposé dans les représentations scientifiques. On commence à bien comprendre comment les expériences physiques faites à travers le corps engendrent au niveau du cerveau des sensations et des émotions qui deviennent des représentations mentales, des mots, des sentiments et des pensées ; et comment, en retour, les pensées et les sentiments entraînent des émotions qui se traduisent par des sensations physiques, en même temps qu'elles influencent le fonctionnement du corps. Les récentes découvertes de la biologie cellulaire et de la génétique montrent que cette influence se produit jusque dans le noyau des cellules, au niveau de l'expression des gènes situés sur les chromosomes. Michel Le Van Quyen va plus loin en nous expliquant que, en plus d'exercer une influence sur le corps considéré dans son ensemble, les sensations, les émotions et les pensées générées par le cerveau modifient la structure et le fonctionnement cérébral lui-même. Faisant appel aux plus récentes hypothèses émises par des chercheurs comme Roger Sperry ou Douglas Hofstadter, il nous montre que nous avons un véritable pouvoir d'autofaçonnement biologique, dont Francisco Varela avait eu l'intuition dès les années 1970. Nous comprenons alors que cette capacité «autopoïétique» explique à la fois les changements cérébraux et les effets bénéfiques sur la santé du corps, observés lors de la pratique des approches «corps-esprit» que sont l'autosuggestion, l'hypnose, le biofeedback et la méditation. Nous comprenons aussi que nous ne devrions plus dire «j'ai un corps», comme la pensée dualiste de Descartes nous a appris à le croire, mais bien «je suis un corps ; je suis un corps qui perçoit, qui éprouve et qui pense ; je suis un corps qui évolue en permanence parce qu'il perçoit, parce qu'il éprouve et parce qu'il pense». Les chercheurs en neurosciences décrivent cela en parlant d'une boucle de «causalités ascendantes» et de «causalités descendantes»(10).
1-https://www.bloghoptoys.fr/mon-corps-aussi-a-une-memoire-tout-savoir-sur-la-memoire-corporelle
2-https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/la-memoire-en-psychanalyse/
3-https://shs.hal.science/halshs 02357288v1/file/S0003448719302707 Y. Hermitte
4-https://shs.cairn.info/article/RFP_712_0369 M. Mancia
5-https://hypnotherapie-hypnose.fr/14-le-role-de-linconscient/ A. Depoid
6-Le sentiment même de soi. A.R.Damasio
7-https://www.psychologies.com/Therapies/Psychanalyse/Inconscient/Articles-et-Dossiers/A-quoi-sert-notre-inconscient/L-inconscient-cet-autre-qui-vit-en-nous#:~:text=L'inconscient%20nous%20place%20face,cette%20notion%20est%20tr%C3%A8s%20critiqu%C3%A9e. I.Taubes
8-Corps et sexuation - Institut Psychanalytique de l'Enfant du Champ freudien C.Maugin
9- https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2015/05/3Rollier.pdf F.Rollier
10-Les pouvoirs de l'esprit M.Le Van Quyen- préface