Dynamique du vivant

 

Nous voulons rapporter ce passage du Livre de la Genèse : "Or l'Eternel Dieu avait dit : Il n'est pas bon que l'homme soit seul; je lui ferai une aide semblable à lui. Car l'Eternel Dieu avait formé de la terre toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux des cieux, puis il les avait fait venir vers Adam, afin qu'il vît comment il les nommerait, et afin que le nom qu'Adam donnerait à tout animal, fût son nom. Et Adam donna les noms à tout le bétail, et aux oiseaux des cieux, et à toutes les bêtes des champs, mais il ne se trouvait point d'aide pour Adam, qui fût semblable à lui. Et l'Eternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam, et il s'endormit; et [Dieu] prit une de ses côtes, et resserra la chair dans la place [de cette côte].Et l'Eternel Dieu fit une femme de la côte qu'il avait prise d'Adam, et la fit venir vers Adam. Alors Adam dit : A cette fois celle-ci est os de mes os, et chair de ma chair; on la nommera femme, parce qu'elle a été prise de l'homme"(1). Nous avons trouvé cette autre version: "Pour cette fois, c’est os de mes os et chair de ma chair ; elle s’appellera hommesse, parce qu’elle a été prise de l’homme. C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et il s’attachera à sa femme, et les deux seront une même chair"(2). Il faut ajouter à propos du terme "hommesse" : "Au verset 2,23, lors de la nomination de la femme, la traduction du rabbinat français propose en note ‘hommesse’, un mot péjoratif en français, alors qu’en hébreu le féminin isha ne l’est pas. En latin, la Vulgate a gardé le jeu de mot en utilisant vir et virago, un mot également passé en français avec un sens péjoratif"(3).

Nous avons placé l'objet au cœur de la dynamique du vivant. Ces extraits cités nous paraissent bien s'approcher de la nature de l'objet : "Adam donna les noms à tout le bétail, et aux oiseaux des cieux, et à toutes les bêtes des champs… cette fois celle-ci est os de mes os, et chair de ma chair; on la nommera femme, parce qu'elle a été prise de l'homme", ou encore : " Il s’attachera à sa femme, et les deux seront une même chair". L'objet est ce à quoi Adam donne un nom. L'objet est ce à quoi Adam s'attache intimement, comme "la chair de ma chair". Le terme "hommesse" liant plus encore la femme à l'homme, et ici le sujet à son objet. Cet objet sexuel, nous l'appellerons primordial parce trouver l'objet est en fait une retrouvaille : "Freud insiste sur ceci, que toute façon pour l'homme de trouver l'objet  est, et n'est jamais que, la suite d'une tendance où il s'agit d'un objet perdu, d'un objet à retrouver. Freud nous indique que l'objet est saisi par la voie d'une recherche de l'objet perdu. Cet objet qui correspond à un stade avancé de la maturation des instincts est un objet retrouvé, l'objet retrouvé du premier sevrage, l'objet qui a été d'abord le point d'attache des premières satisfactions de l'enfant. Il est clair qu'une discordance est instaurée par le seul fait de cette répétition. Une nostalgie lie le sujet à l'objet perdu, à travers laquelle s'exerce tout l'effort de la recherche. Elle marque la retrouvaille du signe d'une répétition impossible, puisque précisément ce n'est pas le même objet, ce ne saurait l'être. La primauté de cette dialectique met au centre de la relation sujet-objet une tension foncière, qui fait que ce qui est recherché n'est pas recherché au même titre que ce qui sera trouvé. C'est à travers la recherche d'une satisfaction passée et dépassée que le nouvel objet est cherché, et qu'il est trouvé et saisi ailleurs qu'au point où il est cherché. Il y a là une distance foncière qui est introduite par l'élément essentiellement conflictuel que comporte toute recherche de l'objet"(4).

J.Lacan rapporte ce qui a pu être dit au sujet du vécu de la perte de l'objet. Que cette catégorisation stricte soit fondée ou non, elle nous permet de découvrir à quel point l'objet peut-être primordial : "[Pour les uns] le sujet s’efforce de maintenir ses relations d’objet à tout prix, en utilisant toutes sortes d’aménagements dans ce but -changement d’objet avec utilisation du déplacement ou de la symbolisation qui, par le choix d’un objet symbolique arbitrairement chargé de la même valeur affective que l’objet initial lui permettra de ne pas se trouver privé de relation objectale". Pour les autres : "Alors que pour les premiers la perte d’une personne importante subjectivement parlant pour prendre l’exemple le plus simple, met en jeu leur individualité, pour les autres cette perte, pour si douloureuse qu’elle soit, ne trouble en rien la solidité de leur personnalité. Ils ne sont pas dépendants d’une relation objectale. Cela ne veut pas dire qu’ils peuvent se passer aisément de toute relation objectale, ce qui d’ailleurs est pratiquement irréalisable, tant les relations d’objet sont multiples et variées, mais que simplement leur unité n’est pas à la merci de la perte d’un contact avec un objet significatif "(4).

Retour sur il n'y a pas de rapport sexuel : "J'ai fait cette semaine, à votre intention, des lectures. J'ai lu ce que les psychanalystes ont écrit sur le sujet qui sera le nôtre cette année, à savoir l'objet, et plus spécialement l'objet génital. L'objet génital, pour l'appeler par son nom, c'est la femme. Alors, pourquoi ne pas l'appeler par son nom ? C'est donc d'un certain nombre de lectures sur la sexualité féminine, que je me suis gratifié. Ces lectures, il serait plus important que ce soit vous qui les fassiez que moi. Cela vous rendrait plus aisé à comprendre ce que je serai amené à vous dire sur notre sujet. Et puis, ces lectures sont fort instructives à d'autres points de vue encore, et principalement à celui-ci. La bêtise humaine donne une idée de l'infini, disait Renan. Eh bien, s'il avait vécu de nos jours, il aurait ajouté — et les divagations théoriques des psychanalystes. Ne croyez pas que je sois en train de les assimiler à de la bêtise. Non, mais elles sont d'un ordre propre à donner une idée de l'infini. Il est en effet frappant de voir à quelles difficultés extraordinaires ont été soumis les esprits des différents analystes à la suite des énoncés, si abrupts et si étonnants, de Freud. Qu'est-ce que Freud, toujours tout seul, a apporté sur ce sujet ? — ce que je vous dirai aujourd'hui n'ira probablement pas au-delà. C'est ceci. L'idée d'un objet harmonique, achevant de par sa nature la relation sujet-objet, est parfaitement contredite par l'expérience — je ne dirai pas même l'expérience analytique, mais l'expérience commune des rapports de l'homme et de la femme. Si l'harmonie en ce registre n'était pas chose problématique, il n'y aurait pas d'analyse du tout… L'objet se présente d'abord dans une quête de l'objet perdu. L'objet est toujours l'objet retrouvé, l'objet pris lui-même dans une quête, qui s'oppose de la façon la plus catégorique à la notion du sujet autonome, à laquelle aboutit l'idée de l'objet achevant. De même, j'ai déjà souligné la dernière fois la notion de l'objet halluciné sur un fond de réalité angoissante. C'est l'objet tel qu'il surgit de l'exercice de ce que Freud appelle le système primaire du plaisir. Tout opposée à cela dans la pratique analytique, il y a la notion de l'objet qui se réduit en fin de compte au réel. Il s'agit de retrouver le réel. Cet objet se détache, non plus sur un fond d'angoisse, mais sur le fond de réalité commune si l'on peut dire, et le terme de la recherche analytique est de s'apercevoir qu'il n'y a pas de raison d'en avoir peur. Peur est un terme à distinguer de celui d'angoisse. Enfin, le troisième thème dans lequel l'objet nous apparaît à le suivre dans Freud, c'est celui de la réciprocité imaginaire, à savoir que, dans toute relation du sujet avec l'objet, la place du terme en rapport est simultanément occupée par le sujet. Ainsi l'identification à l'objet est-elle au fond de toute relation à celui-ci. C'est évidemment à ce dernier point que s'attache le plus la pratique de la relation d'objet dans la technique analytique moderne, avec comme résultat ce que j'appellerai un impérialisme de l'identification. Puisque tu peux t'identifier à moi, puisque je peux m'identifier à toi, c'est assurément de nous deux le moi qui a la meilleure adaptation à la réalité, qui est le meilleur modèle"(4).

Rappelant les travaux de D.Winnicott, J.Lacan souligne l'importance du retour aux principes de plaisir et de réalité dans la dynamique de l'objet : "Eh bien, cela arrive de temps en temps. On voit des analystes revenir à une espèce d'intuition primitive, et s'apercevoir que tout ce qu'on disait jusque-là n'expliquait rien. C'est ce qui est arrivé à M. Winnicott dans un petit article où il parle de ce qu'il appelle le transitional  object — pensons transition d'objet ou phénomène transitionnel. M. Winnicott fait simplement remarquer que nous nous intéressons toujours davantage à la fonction de la mère, et que nous la tenons pour absolument décisive dans l'appréhension de la réalité par l'enfant. C'est-à-dire qu'à l'opposition dialectique et impersonnelle des deux principes, le principe de réalité et le principe de plaisir, nous avons substitué des acteurs. Sans doute ces sujets sont-ils bien idéaux, sans doute est-ce bien plutôt une sorte de figuration, ou de guignol imaginaire, mais c'est là que nous en sommes venus. Le principe du plaisir, nous l'avons identifié avec une certaine relation d'objet, à savoir la relation au sein maternel, tandis que le principe de réalité, nous l'avons identifié avec le fait que l'enfant doit apprendre à s'en passer. M. Winnicott fait très justement remarquer à quelles conditions tout se passe bien — car il est important que tout se passe bien, et tout ce qui va mal, nous en sommes à le faire dériver d'une anomalie primordiale, de la frustration, terme qui devient clef dans notre dialectique. Winnicott fait remarquer qu'en somme, pour que les choses se passent bien, à savoir pour que l'enfant ne soit pas traumatisé, il faut que la mère opère en étant toujours là au moment qu'il faut, c'est-à-dire précisément en venant placer au moment de l'hallucination délirante de l'enfant l'objet réel qui le comble. Il n'y a donc au départ, dans la relation idéale mère-enfant, aucune espèce de distinction entre l'hallucination du sein maternel, qui surgit par principe du système primaire selon la notion que nous en avons, et la rencontre de l'objet réel dont il s'agit. Si tout se passe bien, l'enfant n'a donc aucun moyen de distinguer ce qui est de l'ordre de la satisfaction fondée sur l'hallucination de principe liée au fonctionnement du système primaire, et l'appréhension du réel qui le comble et le satisfait effectivement. Il s'agit donc que la mère apprenne progressivement à l'enfant à subir les frustrations, et du même coup, à percevoir, sous la forme d'une certaine tension inaugurale, la différence qu'il y a entre la réalité et l'illusion. Cette différence ne peut s'installer que par la voie d'un désillusionnement, lorsque, de temps en temps, la réalité ne coïncide pas avec l'hallucination surgie du désir. Winnicott fait simplement remarquer en premier lieu qu'à l'intérieur d'une telle dialectique, il est inconcevable que quoi que ce soit puisse s'élaborer qui aille plus loin que la notion d'un objet strictement correspondant au désir primaire. L'extrême diversité des objets, tant instrumentaux que fantasmatiques, qui interviennent dans le développement du champ du désir humain, est impensable dans une telle dialectique, dès lors qu'on l'incarne en deux acteurs réels, la mère et l'enfant. Deuxièmement, c'est un fait d'expérience que, même chez le plus petit enfant, nous voyons apparaître ces objets que Winnicott appelle des objets transitionnels parce que nous ne pouvons dire de quel côté ils se situent dans la dialectique réduite, et incarnée, de l'hallucination et de l'objet réel. Tous les objets du jeu de l'enfant sont des objets transitionnels. Les jouets à proprement parler, l'enfant n'a pas besoin qu'on lui en donne, puisqu'il en fait avec tout ce qui lui tombe sous la main. Ce sont des objets transitionnels. A leur propos, il n'y a pas à se demander s'ils sont plus subjectifs ou plus objectifs, ils sont d'une autre nature. Bien que M. Winnicott ne franchisse pas la limite de les nommer ainsi, nous les appellerons tout simplement imaginaires. Dans leurs travaux certainement très hésitants, pleins de détours et de confusions, nous voyons que c'est néanmoins à ces objets que sont toujours amenés les auteurs qui cherchent à s'expliquer l'origine d'un fait comme l'existence du fétiche sexuel. Ils sont amenés à chercher autant que faire se peut, des points communs entre l'objet chez l'enfant et le fétiche qui vient occuper le premier plan des exigences objectales pour la satisfaction majeure qu'il peut y avoir pour un sujet, à savoir la satisfaction sexuelle. Ils épient chez l'enfant le maniement un tant soit peu privilégié d'un menu objet, d'un mouchoir dérobé à sa mère, d'un coin de drap de lit, de quelque partie de la réalité mise accidentellement à portée de sa prise, ce qui apparaît au cours d'une période qui, pour être appelée ici transitionnelle, n'en constitue pas pour autant une période intermédiaire, mais bien une période permanente du développement de l'enfant. Ils sont par là amenés à presque confondre ces deux types d'objet, sans s'interroger sur la distance qu'il peut y avoir entre l'érotisation de l'objet-fétiche et la première apparition de l'objet en tant qu'imaginaire. Ce qui est oublié dans une telle dialectique — oubli qui oblige à ces formes de supplémentation sur lesquelles je mets l'accent à propos de l'article de Winnicott —, c'est qu'un ressort des plus essentiels de l'expérience analytique, et ce depuis le début, c'est la notion du manque de l'objet… Jamais, dans notre exercice concret de la théorie analytique, nous ne pouvons nous passer d'une notion du manque de l'objet comme central. Ce n'est pas un négatif, mais le ressort même de la relation du sujet au monde"(4).


1-https://saintebible.com/genesis/2-18.htm

2-https://www.lalanguefrancaise.com/dictionnaire/definition/hommesse

3-https://fr.wiktionary.org/wiki/hommesse

4-La relation d'objet. J.Lacan