Florilège
dessins
du 12 février au 15 mars 2026
du jeudi au dimanche de 14h30 à 18h30
Vernissage le samedi 14 février à partir de 17h
présence de l’artiste tous les samedis et dimanches
© Dominique Lucci
Dominique Lucci, né en 1975, est un artiste plasticien, il vit et travaille dans la région grenobloise.
L'essentiel de son travail s'articule autour du médium ancestral qu'est le dessin avec la précision et la nonchalance qui caractérise ce mode d'expression. Il utilise différentes techniques : dessin mural, brûlures, céramiques, animations… Son art est un jeu entre ce qu’on voit et ce qu’on devine, entre ce qui est là et ce qui manque.
Il construit ses dessins en glanant des images dans un éventail qui va des graveurs du 15ème siècle aux images publicitaires et d'actualités contemporaines en passant par des bandes dessinées ou bien des motifs décoratifs de la culture populaire.
Ce procédé lui permet, à la manière d'un collage surréaliste, d’intégrer une part de hasard dans ses dessins et d'accepter de ne maîtriser qu’une partie de son travail. Il peut ainsi accueillir dans ses créations des dynamiques qui le dépassent, et en devenir le témoin autant que l’acteur.
Monique Du-Cliic
© Dominique Lucci
© Dominique Lucci
Joie pure du dessin qui, d’un trait, fait surgir un monde au bout des doigts. Dominique Lucci s’adonne à ce malin plaisir depuis fort longtemps, et avec quel ravissement ! S’il puise sa matière dans le réel qui l’entoure et l’intrigue — dans la panoplie des objets usuels, dans les décors périurbains ou dans la nature persistante qui cherche à regagner sur le territoire que ceux-ci ont rogné — c’est pour aussitôt en contaminer la restitution par ses propres fantasmagories, les débordements d’une rêverie fantasque et têtue.
Assez vite, le sentiment de se trouver un peu trop contenu dans le cadre de la page — encore qu’il ne boude pas son plaisir devant la feuille — l’a poussé à s’aventurer vers d’autres supports avec leurs contraintes propres. Des fonds d’assiettes, par exemple, ou bien de longues bandes de papier thermique sur lesquelles, jouant volontiers avec le feu, il trace ses figures à l’aide d’un bâtonnet d’encens, la pointe incandescente l’obligeant alors à une rapidité d’exécution pour inscrire sans dégâts les linéaments de sa cicatrice noire. Mais ce qu’aime avant tout Dominique Lucci, c’est travailler in situ, dans, sur et avec le lieu où il est invité à exposer. Il investit alors directement l’espace des murs avec ses feutres de couleur, s’offrant ainsi de vastes possibilités de développements graphiques et narratifs et la permission de jouer avec un ensemble de servitudes : les angles, les reliefs, les changements de plans.
L’intérieur du lieu est en quelque sorte, par une série de clins d’œil et d’indices, replacé dans son contexte, son environnement — à moins que ce ne soit l’inverse. Dominique Lucci commence en effet par se promener dans les abords, son carnet à la main, pour y glaner tout un matériau graphique : esquisses de façades d’immeubles et autres constructions, relevé de signalétiques, logos et emblèmes, inventaire de plantes rencontrées en chemin, croquis d’insignifiants détails prélevés au hasard — caillou, coquille d’escargot, capsules de bouteille…
Épurés, délinéés, ces rappels du dehors seront transposés dans les compositions entreprises dans l’espace intérieur pour y former des cadres de décor ou des motifs ornementaux. Sur les murs du lieu d’exposition, dans la succession de ses interventions, semblant hésiter entre la fresque discontinue et les scènes d’une tapisserie erratique, Dominique Lucci mime une déambulation, le cheminement vagabond qu’il a effectué dans les parages. Le tracé le long des parois d’un bout de ficelle débobiné ou des ondulations d’un cortège d’objets suggère un parcours tout en sinuosités que l’artiste nous invite à suivre, pour y contempler les scènes qu’il a disposées, les motifs graphiques qu’il a semés à la manière de petits cailloux blancs.
Visiter une exposition de Dominique Lucci c’est donc se laisser porter par son regard au gré d’une déambulation pleine de fantaisie, circuler dans une suite d’espaces où l’artiste a laissé libre cours à sa rêverie éveillée. Un univers singulier attend le visiteur, où tout le matériau récolté au-dehors se trouve métamorphosé ou intégré dans les décors d’étranges scènes fantasmatiques. Foisonnant, nourri de la contemplation de gravures des maîtres anciens, de collages surréalistes et de bandes dessinées, le monde intérieur de Dominique Lucci se déploie à loisir sur ces vastes surfaces.
Dans cet univers, il est beaucoup question de métamorphose, de zoomorphisme, d’hybridation et d’inversion du sens commun. Des tronçons de corps, des organes humains — mains, pieds, bouches, œil… — y sont devenus de flasques oripeaux stockés en vrac, accessoires d’un dépeçage en règle, tandis que d’autres se trouvent greffés à des animaux — des mains surtout, métaphores de celle qui, libre jusqu’à l’insolence, trace les méandres du dessin. Ailleurs, dans d’autres scènes, un homme est prisonnier dans le corps d’un chien comme dans une nouvelle kafkaïenne de Buzzati, un agneau s’applique à scier un corps humain sur son bois de supplice, des lapins aux dents longues poursuivent un chien de chasse pour le dévorer, un autre encore, son baluchon à l’épaule, semble un voyageur débarquant du Pays des merveilles. Si les animaux de Dominique Lucci sont joyeusement féroces, leur cruauté est tempérée par une bonne proportion de loufoquerie bouffonne. Ce qui, en définitive, ne les rend que plus inquiétants. Jean-Pierre Chambon
© Dominique Lucci
Sur des trames majeures ou des animaux plus ou moins fabuleux et déclencheurs de diverses dérivations, l’objectif n’est pas de nourrir du fantasme chez le regardeur. L’effet captivant est comme rejeté en second plan. Jouant de la présence et de l’absence, du plein et du vide, le dessin propose un maillage d’une complexité là où le mur n’est plus une simple aire de jeu : il engage et sur deux modes peut-être antagonistes liés cependant à un même fil : celui du langage des lignes et celui de la représentation. Et ce afin de déboucher sur de la béance là où parce que la compacité se clôt, se décide ou plutôt « s’indécide » (Derrida), l’artiste ne laisse d’autre issue que ce vide sur lequel sont réunis les interstices d’un possible. Celui-ci demeure en énigme. L’image est autant retour que capture. Elle est autant fermeture sur le fantasme qu’ouverture sur une autre image, sur un autre inconnu. Dominique Lucci le maintient en suspens : aigu et lancinant, gage d’espoirs mais de bien des doutes aussi…
Jean-Paul Gavard Perret