Voile de neige


En arrivant ici, Jack avait pensé que tout serait au fond

plus simple pour lui, hormis peut-être la solitude avec

laquelle il lui faudrait compter, qu’il devrait apprendre à

endurer. On y parvenait habituellement plus vite en

établissant dans sa journée des points de repère temporels

qui aidaient à continuer à tourner rond dans un monde où

existait très fort le risque de tourner en rond et de perdre la

tête. Chaque instant prenait alors place au sein d’une

chaîne d’événements qui se succédaient dans un ordre

cyclique, rassurant, structurant.

Mais chaque jour qui passait apportait à Jack un

démenti à ces idées. Le contact permanent avec la nature

l’obligeait à appréhender les choses avec un regard

différent. Hier, demain, aujourd’hui, ces notions

semblaient ne plus avoir cours, l’instant présent prenait

une telle importance, devenait si décisif qu’il avait des

allures d’éternité. Avec la fine couche de neige qui

recouvrait les sommets environnants, le froid avait

commencé à se faire plus vif, plus mordant, obligeant la

chaleur de la vie à refluer à l’intérieur de lui, ralentissant le

cours de chaque chose. Le flux de ses pensées se figeait

pour mieux faire corps avec le monde extérieur devenu

moins chaud, moins vivant, plus minéral. Tous les

éléments naturels imposaient à son esprit leur matérialité

pesante, sans que ne s’interposât plus entre eux et sa

conscience, le voile qui d’habitude, dans cet ailleurs où il

avait vécu, en troublait la perception brute, venait mêler le

songe à la réalité. La tête vide, Jack arpentait les épaisses

dalles de pierre. Sous ses pas circulait un flux énergétique

puissant qu’il ressentait confusément, sans pouvoir

déterminer s’il s’agissait d’ondes émanant de la matière

minérale, ou bien si sur le bouclier dense de cette

minéralité une quelconque énergie cosmique venait

rebondir en traversant son corps…

C’est pendant son ascension en raquettes dans la neige

profonde que l’esprit de Jack s’éveilla à une autre réalité. A

mesure qu’il progressait sa conscience se réduisait, comme

se réduit le faisceau lumineux d’une lampe que l’on

concentre sur l’essentiel pour pallier à une subite

diminution d’énergie. Il sentait son esprit se replier vers

son ressenti intérieur auquel il lui fallait porter toute son

attention par nécessité vitale. Il n’était plus qu’une goutte

de vie se frayant instinctivement un chemin à travers cette

autre chose, une autre matière, peut-être un souffle de vie

différent, une vibration différente. Il respirait en cadence

dans l’effort, sentait son cœur battre dans sa poitrine, dans

sa tête, dans tout son corps, et à l’unisson de ce rythme

premier, essentiel, il mobilisait toute son énergie pour

parvenir au but ultime, comme un végétal se fraye un

passage vers la lumière à travers les obstacles du sol.

Démesure de cette matière vivante, palpitante, fragile,

instable, aux prises avec la masse environnante. Sa

progression l’avait intuitivement amené bien au-delà de ce

que son mental lui avait jusque-là permis d’appréhender,

mais cette information demeurait comme cryptée,

intraduisible en mots, inaccessible à l’analyse, il ne pouvait

que la vivre, que l’éprouver…

Les voix que l’on percevait plus claires, et tous les bruits

du lointain que l’on entendait si nets malgré leur sonorité

ouatée, comme des paroles chuchotées dans le creux de

l’oreille… Le secret de cet artifice était une créature

immaculée venue du fond des âges, un fantôme de blanc qui

au cours de la nuit avait recouvert peu à peu le paysage, dans

le silence. Ce secret on le criait presque : « Il neige ! ». Cette

annonce résonnait à l’intérieur de soi, comme venue d’un

ailleurs que l’on avait connu en conte, dans un pays

d’émerveillement et de magie que l’on nommait enfance. Les

flocons voltigeaient dans l’air, silencieux, légers, cotonneux,

faisant naître une envoûtante fascination qui ralentissait en

soi-même tout mouvement, à l’unisson de leur danse

aérienne. Jack se souvenait des matins de givre et de froid, des

cristaux qui crissaient sous les pas, de l’air ouaté, de la neige qui

brûlait les doigts rougis, mais que l’on ne pouvait s’empêcher

de toucher et de toucher encore, de goûter. Dans ce monde en

noir et blanc tout était devenu féerie étincelante, un spectacle

hallucinant qui figeait les sensations, les sentiments, les pensées

comme sous l’effet d’une vision hypnotique. Des souvenirs de

neige, Jack en avait plein la tête. Des souvenirs d’enfance bien

sûr, mais pas uniquement. Tout ce qui avait un rapport avec

cette ambiance si particulière semblait revenir spontanément à

sa mémoire. Il se demandait pourquoi. Pourquoi tout à coup

son corps entier se souvenait-il dans un feu d’artifice de

sensations ? Il aurait bien trouvé des réponses, là dans l’instant,

mais il se gardait de toute hâte, il ne voulait pas que son esprit

lui imposât des explications qui auraient résulté d’échafaudages

baroques venus pallier les évitements, combler les vides, apaiser

les questionnements… La neige, lumineuse blancheur, effaçait,

nettoyait ce qui était gris, terne, sale. Avec elle tout redevenait

propre et blanc, pour commencer une nouvelle page riche de

devenir, pour recommencer la partie avec de nouvelles

donnes… La neige recouvrait de son voile glacé ce qui figurait

sa réalité du moment, les couleurs, les sons, mais aussi les

odeurs, toute cette chaleur qui émanait du monde sensible,

vivant. Tout ce qui faisait la vie était devenu invisible,

soudainement absent. Le monde de la neige c’était un autre

monde, un monde d’avant la vie, plus binaire, plus élémentaire.

Un monde où tout se réduisait à seulement deux principes :

être vivant ou pas. Pour survivre dans cet univers de froidure il

fallait raviver en soi une intense énergie qui venait occuper tout

le champ de la conscience. C’était cette énergie primordiale de

la vie que Jack ressentait en lui. Par-delà ses souvenirs

personnels qui venaient envahir sa conscience, déguisés et

chamarrés comme dans un carnaval fantastique, du plus

profond de lui-même, émanant de son corps tout entier

surgissait la mémoire de la vie bouillonnante en lui, un monde

solaire qui rayonnait dans le cosmos, marquant la frontière

entre le froid et la chaleur, entre la lumière et les ténèbres, entre

la vie et la mort, entre tout et rien…

D’où provenaient les impulsions qui faisaient battre les

cœurs ? Pourquoi le principe de vie était-il aussi lié à celui de

chaleur ? Questionnements superflus, interrogations

dérisoires… En pénétrant dans la matrice de la vie, Jack

n’obtenait ni réponses ni connaissances sur lesquelles il aurait

pu ériger des systèmes de pensée. Il était seulement en contact

avec quelque chose que les mots ne pouvaient pas décrire, dont

ils ne pouvaient pas rendre compte. Il s’approchait du

fondamental, du transcendantal.