Stress


Un fluide glacé parcourut les veines de Jack. La vie

s’était soudainement figée en lui à l’annonce de cette

nouvelle. Il vit les membres de l’équipe de secours s’affairer

autour du corps immobile. Il y avait une certaine violence

à ranimer cette flamme qui semblait s’être déjà éteinte,

mais une violence pour la bonne cause, celle dont

témoignait le maïeuticien pour que naquisse le premier

souffle. A sa façon Jack participait intensément à la

réanimation, il souhaitait, il désirait, il priait pour qu’elle

eût lieu…

Puis vint la traversée d’un univers aride et désolé. Une

affliction douloureuse exsudait de son être, incontrôlable,

irrépressible. En Jack naissaient des sentiments contraires

mêlant le chagrin à la colère, l’abattement à la dérision,

l’empathie à la distanciation, parfois l’envie irrépressible et

salvatrice de fuir cette situation insupportable dans un

ailleurs distant, lointain. Jack tentait de s’extraire du

magma dense qui le paralysait, engourdissait son esprit,

rendait gourd son corps. Venus de l’hier, de l’antan, des

souvenirs envahissaient sa mémoire, des images, des voix,

des situations. Jack n’était plus qu’un spectateur médusé,

léthargique, qui subissait le spectacle.

Il lui faudrait peut-être au cours des jours suivants

s’insérer dans la mécanique maladroite et chaotique d’une

situation dont il ignorait tout, gérer un monde dont il ne

voulait pas, pour une tâche de substitution qu’il n’avait pas

choisie. Cette situation l’accablait, lui apparaissait bien audelà

de ses forces… Jack visualisait, sans pouvoir vraiment

s’y opposer, ce qui n’était pas encore arrivé, de façon

obsessionnelle sans pouvoir se détacher des scénarios

imaginaires catastrophistes, en ne voulant jamais envisager

que le pire. Jack devenait étranger à la réalité du moment,

ne parvenait plus à ressentir les sensations de son corps

pour lors morcelé, aliéné au service d’un ressenti étranger

qui le contraignait à vivre une forme pathologique

d’empathie exacerbée pour tenter d'appréhender à

l’intérieur de lui la situation traumatisante qui hantait

toujours son esprit, un poison qui le dépossédait de sa

personne, en menaçait l’intégrité, annihilait sa vivacité et

ses capacités réactives, ne causait en lui que constrictions

spasmodiques permanentes, lui ôtait tout espoir d’oubli et

de repos dans l’instant, jusqu’à connaître l’épuisement.

Comme après un cataclysme Jack entreprit ensuite de

faire le point, de façon méthodique, sous plusieurs angles,

en examinant la situation dans ses conséquences actuelles

et ses développements éventuels. Cette étape lui procurait

un double soulagement, d’abord parce qu’ainsi il mettait

nécessairement à distance ce qu’il voulait examiner,

ensuite parce que par l’intermédiaire de cette analyse, il

rationalisait automatiquement ses émotions. Jack observait

le comportement de son esprit. Certaines de ses pensées

venaient accentuer son mal. Il n’avait pas sur elles toute

emprise et se faisait souvent déborder par elles, surtout

lorsque pour un motif ou un autre son attention venait à

retomber. Alors, telles des créatures monstrueuses

auxquelles il aurait cessé un instant de faire face, elles

profitaient du relâchement pour tenter d’envahir plus

encore sa conscience, et leur céder ne faisait alors

qu’empirer les choses. Quelquefois la colère et la rancoeur

montaient en lui jusqu’au déchaînement libératoire et le

confortaient dans la distance qu’il mettait heureusement

ainsi face à ses tourments.

Redevenir soi, c’est à cela qu’aspirait Jack. Il puisait

dans les ressources de sa personne, tentait d’allonger les

courts répits que lui procuraient ses pratiques méditatives,

se réfugiait dans la nature environnante qui le ressourçait,

sollicitait ses amis, remodulait sa respiration et ravivait la

présence authentique de son organisme dans une activité

physique empreinte de conscience accrue et de sérénité

interne. Malgré lui il aménageait des moments pour se

retrouver, délaisser quelque temps le monde extérieur et se

ressaisir dans un univers intérieur, retrouver son identité,

se resituer sur un axe plus vaste où le temps et le lieu

reprenaient loi.

Jack sentait la vie se réorganiser en lui, avec ses

repères, avec les obligations du quotidien qui venaient user

son chagrin : insouciance d’un flot obstiné déferlant sur

son rivage, emportant avec lui toutes les cicatrices

imprimées dans le sable. Balloté par ce flux puissant, tel un

fétu de vie, malgré lui Jack lâchait prise peu à peu, il se

fondait dans un Immense qui dépassait de très loin sa

propre personne et auquel il se résolvait à s’abandonner.

Cet abandon à ce qui s’apparentait à une dimension

collective le soulageait d’un insurmontable fardeau

puisqu’il ne se sentait plus tout seul face à l’adversité. Il

n’échappa pas non plus à Jack qu’il y avait aussi dans cet

Immense un caractère de transcendance qui venait lui

apporter une forme de consolation et l’invitait à se fondre

dans un ultime recours adressé à une entité mystérieuse

dans la toute-puissance de laquelle il pouvait espérer

trouver refuge.

Jack prenait conscience que, à son insu, il avait eu

recours aux différentes dimensions qui composaient sa

personne. Dans son désarroi, il avait ressenti la nécessité

de revenir très vite à des repères corporels primaires mais

fondamentaux, sur lesquels reposait et se bâtissait au fil du

temps son équilibre. Ses interrogations, ses analyses, issues

de son mental, ses connaissances aussi, avaient contribué à

réconforter une dimension affective très perturbée qui

avait été exposée à l’événement traumatisant et avait subi

de plein fouet les effets du stress intense, il avait su en

contenir le déchaînement réactionnel sans en sous-estimer

l’importance ni en restreindre maladroitement l’expression

quoique violente et partiale que celle-ci eût pu parfois lui

paraître. Il avait renoué avec un affectif moins perturbant

en réinvestissant dans un relationnel plus stable. En

désespoir de cause sa dimension spirituelle avait trouvé des

issues à une situation qui sinon se serait avérée intenable.