La médium
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Elle accueille ses invités… Simplement, d’un geste
amical, d’un sourire. A quoi cela ressemble une médium ?
Jack ne peut s’empêcher d’éprouver de l’appréhension. Il
dévisage à la dérobée celle que tous attendent parce qu’elle
doit leur délivrer le message d’un ailleurs qui les fascine et
les attire, mais qui génère de la peur. Hum, fait Jack, on
dirait un gros ours blanc contre lequel on aimerait bien se
blottir, mais dont on ignore tout de l’humeur. Et puis les
lumières s’éteignent, il ne reste plus que les lueurs
dansantes des bougies qui attirent les regards. La maîtresse
de cérémonie s’est absentée un instant pour, a-t-elle dit, se
préparer. Hum, se dit Jack, un peu de théâtre ? Mais il dit
cela sans arrière-pensée car la lumière des bougies déjà
l’hypnotise, l’invite à s’installer dans un état d’esprit serein,
presque recueilli comme en attente d’une prière. Justement
la prière est là. Il s’agit d’un Ave Maria très doux. Les
esprits ont besoin de cela pour se manifester, a-t-elle dit. Et
puis la médium paraît. Elle est vêtue de blanc. Elle lève les
bras vers le ciel, mais sans ostentation, simplement, pour
une invocation rituelle. C’est la même voix que tout à
l’heure, pense Jack, elle n’est donc pas en transe ? Elle
s’adresse aux êtres de lumière. Du moins c’est ce qu’elle dit,
ne peut s’empêcher de noter Jack. Mais l’assemblée se
montre intéressée, attentive. La médium appelle les
participants à tour de rôle pour leur délivrer un message,
celui que lui adressent les esprits et qu’elle transmet à
l’assemblée, celui que chacun attend. Ils sont venus pour
cela. Généralement le message délivré est en concordance
avec la réalité existentielle du participant. Mais il arrive
qu’il faille le nuancer, ou le préciser. La médium interroge
alors de nouveau les esprits de lumière. Si
l’incompréhension demeure, elle se retranche derrière un
« c’est ce qu’ils disent », se targuant de ne rien inventer du
message mais de seulement le transmettre. A chacun donc
de l’interpréter à sa convenance. Jack est de moins en
moins critique au fil des minutes. Certes cette cérémonie le
laisse sceptique. Certes il doute de cette présence
spirituelle. Certes il ne peut que conclure que le message
délivré s’inspire en fait d’une connaissance préalable de la
réalité des participants. Mais Jack se surprend à être de
moins en moins narquois. Son regard croise de temps en
temps la flamme des bougies, chaude, douce… Il se sent
envahi par une profonde bienveillance. Sans doute aussi
parce qu’il n’a discerné aucun élément négatif dans les
propos de la médium. Tout n’est que bienveillance. Le
discours est toujours très positif, très respectueux des
aspirations des participants. Jamais il n’impose quoique ce
soit. Jamais il ne vient contrarier le projet qu’ils ont en
cours, mais il invite chacun à se réaliser pleinement. Les
esprits doivent avoir connaissance de la parole : « Et toi qui
dis-tu que tu es ? ». Mais Jack ne se moque plus, à vrai dire
il n’a plus envie de se moquer. Il se sent bien,
étonnamment bien malgré son assise inconfortable.
Comme par éclairs la scène lui évoque des pratiques
néochamaniques autour d’un feu bienfaisant dans la nuit.
Une grande quiétude l’a envahi. Pour ainsi dire, il baigne
dans la bienveillance. La sienne. Celle des participants.
Celle de la médium. Sans doute aussi celle des esprits de
lumière. C’est aussi à cela que Jack songe. Il se dit que s’il
doute encore de la présence des esprits, au fond peut-être
sont-ils quand même là, répandant, partageant leur
lumière. Jack oublie par instant jusqu’aux sensations de
son corps. Il se sent glisser de l’individuel dans le collectif,
avec par intermittences des retours dans sa personne.
Serait-il devenu pur esprit dans la lumière ? Jack se
remémore les récits de NDE. Le tunnel, la lumière, intense,
radieuse, et les êtres de lumière, bienveillants. Jack se dit
qu’il a la chance de vivre quelque chose d’exceptionnel, de
merveilleux. Quel récit en fera-t-il ? En quels termes le
rapportera-t-il ? Jack a envie de le garder pour lui. Qui
pourrait le comprendre ? Jack se dit que les mots seraient
impuissants à faire partager cette expérience très
inhabituelle pour lui. Parce que les mots savent expliquer,
analyser, mais ils ne savent pas exprimer ce qui relève
seulement du vécu. Un vécu avec lequel il sent bien qu’il
n’aura pas suffisamment de distance, un vécu trop intense.