Coup de sang

.

Jack avait décidé de suivre le fil de ses rêveries, gardant

seulement en mains les rênes de sa monture imaginaire

pour qu’elle ne s’emballe pas inopinément, mais la laissant

néanmoins le conduire au gré de ses fantaisies. Plusieurs

représentations de la réalité pouvaient ainsi se superposer

dans son esprit, c’était la réalité et ce n’était pas la réalité,

comme dans un livre fantastique où l’on aurait parlé

plusieurs langues à la fois et où il aurait suffi de choisir la

version qui convenait le mieux, Jack choisissait une partie

des images qui s’offraient à lui, il suivait à sa convenance la

mise en scène qui lui paraissait le mieux adaptée, et c’est

alors cette version-là qu’explorait pleinement sa conscience,

il veillait seulement à ne pas sombrer dans l’univers de la

folie…/…

Jack fut étonné d’entendre le déclic surprenant que la

ridicule petite clef de l’armurier avait produit en tournant

dans le barillet de la serrure électronique de l’imposante

armoire blindée dans laquelle étaient rangées les armes.

« – Quel genre d’arme souhaitez-vous essayer, lui

demanda l’armurier

– Donnez-moi un petit calibre, ce sera plus

économique pour le tir, et puis je n’ai pas l’habitude

d’utiliser une arme de poing… »

L’armurier mit du temps à trouver celle qui aurait pu

convenir à cet usage.

« – Que fait-il donc ? s’exaspéra Jack. Il va me filer

l’arme la plus pourrie qu’il a pour ne pas user les récentes !

– Voilà deux modèles qui pourraient vous convenir…

Ils sont tous les deux équipés d’un barillet et fonctionnent

en double détente. »

Jack les prit tour à tour dans la main. Ces armes lui

parurent ridiculement petites. On aurait dit les revolvers

en plastique de son enfance.

« – Finalement je crois que je vais plutôt me laisser

tenter par un 44 magnum, dit-il en lorgnant un imposant

Smith & Wesson stainless.

– Pour un coup d’essai ce sera peut-être un coup de

maître, plaisanta l’armurier ! »

Il chargea lentement l’arme avec les cartouches de 44,

sans doute avait-il l’intention d’impressionner davantage

Jack, puis il lui tendit le lourd revolver. Jack le saisit avec

précaution, réalisant tout à coup avec quelle facilité il avait

pu se faire remettre cet instrument de pouvoir, cet objet un

peu mythique qui lui évoquait le deuxième amendement

du Bill of Rights et le Far West de toutes les aventures et de

tous les possibles. Il pointa le canon vers une cible

imaginaire, apprécia l’équilibre de l’arme, en mesura tout

le poids au bout de son bras tendu…/…

Brusquement il retourna l’arme contre l’armurier et

lâcha d’un ton sec :

« – On ne joue plus ! Vous allez fermer votre gueule et

me suivre gentiment à l’extérieur. J’ai besoin de ce flingue

tout de suite et toutes les paperasses de merde qu’il

faudrait remplir pour l’obtenir ne sont pas pour moi ! »

L’armurier le regarda étrangement. Le brusque

revirement de son client le laissait médusé, plus encore que

le fait de se faire braquer.

« – Voilà comment nous allons procéder pour sortir,

poursuivit Jack. Nous marcherons côte à côte, tout en

parlant. Surtout gardez le sourire et regardez-moi ! Vous

êtes le patron de la boutique, vous n’avez donc aucune

excuse à fournir à vos employés. »

L’armurier avala sa salive, il se risqua à demander :

« – De quoi allons-nous parler ?

– Vous avez sûrement un sujet qui vous tient à coeur.

Je ne sais pas moi… un rêve à réaliser, ça existe aussi dans

votre métier ?

– Ben… répondit l’autre, je dois me faire construire

une maison au bord du lac.

– Excellent ! Nous parlerons de ce projet. En route ! Et

n’oubliez pas, de l’entrain, de la bonne humeur… Vous

mourrez au moins avec le sourire si cela devait mal finir ! »

Ils sortirent tous deux en discutant comme deux vieux

copains.

A l’extérieur, Jack fit monter l’armurier à bord du 4x4,

puis il claqua la portière derrière lui. Il prit son temps pour

faire le tour du véhicule avant de s’installer à la place du

conducteur car le verrou de la portière côté passager étant

bloqué, l’armurier terrorisé était à cause de ce stratagème

retenu prisonnier à l’intérieur, comme un oiseau dans une

cage. Une fois à bord, il démarra calmement puis, lorsqu’ils

eurent fait un peu de chemin, histoire de mettre plus de

piment dans cette affaire, à l’improviste il rendit l’arme à

son propriétaire.

« – Ne vous inquiétez pas, prenez donc ce flingue, je

ne suis pas fou… »

L’armurier se retrouva tout à coup détenteur à son

tour du pouvoir. Ce nouveau revirement de la part de son

client, plus imprévisible encore que le premier, provoqua

chez lui une crise nerveuse qu’il réprima tant bien que mal.

Puis il éclata d’un rire étrange sous le coup de l’émotion

intense qu’il éprouvait, comme quelqu’un qui vient

d’échapper miraculeusement au pire.

« – Bon, dit-il en se ressaisissant, conscient du fait que

cette agression prenait plutôt les allures d’une mauvaise

blague, allons essayer cette arme puisque le pas de tir est

tout prêt ! »

Il y avait du défi dans sa voix, il voulait prendre sa

revanche sur Jack en le confrontant à son tour à une

expérience aussi éprouvante qu’inattendue qu’il venait de

mettre subitement au point dans sa tête.

Le véhicule prit le chemin cahoteux de la carrière. Jack

ne souffla pas un mot, ils parvinrent rapidement à l’espace

de tir. Entre temps la colère de l’armurier avait atteint son

comble. Il fallait qu’il flanque à son tour une belle frousse à

Jack pour se venger de cette agression, tout en demeurant

bien sûr dans la légalité. Ses mains tremblaient un peu, il se

contenait à grand peine pour ne pas céder brusquement à

la violence qu’il sentait monter en lui. Jack stoppa net sur

le parking, puis il descendit en vitesse du véhicule. Pour ne

pas perdre toute son emprise sur la situation, il lança avec

autorité à l’armurier : « Amenez-vous ! En passant par le

plan d’eau nous y serons tout de suite ! ». Sûr de son coup,

l’armurier lui emboîta vivement le pas. Il brandissait

victorieusement dans sa main le lourd revolver et avait

hâte de terroriser son adversaire en suivant le scénario

diabolique qu’il avait maintenant tout à fait élaboré…/…

Jack abaissa le canon de l’arme et tendit prudemment

celle-ci à l’armurier. Ce dernier remit l’arme à son

emplacement. « Vous voyez, comme je vous le disais, ce

n’est pas vraiment une arme de tir, approuva-t-il. Il est vrai

que par ailleurs le prix de la munition est assez dissuasif. »

L’armurier était bien loin de se douter du périple intérieur

auquel Jack l’avait convié. En sortant Jack éprouva le

besoin de marcher sur les traces du rêve qu’il venait de

faire, sans doute pour mieux éprouver la réalité qui le

séparait de celui-ci. Mais dehors le paysage lui parut tout à

coup changé. Peut-être était-ce dû à la luminosité du ciel

qui s’était chargé de lourds nuages menaçants, laissant

pressentir l’imminence d’un violent orage ? En se

retournant vers l’entrée de l’armurerie il fut encore plus

décontenancé en constatant qu’elle n’était pas conforme à

la vision qu’il en avait gardée en entrant, mais lui avait-il

vraiment prêté attention tout à l’heure ? L’air bourdonnait

dans ses oreilles, il lui semblait entendre dans sa tête des

voix venues du passé, comme s’il avait déjà assisté à cette

scène, comme s’il se situait à l’intersection de plusieurs

dimensions temporelles. Il pénétra de nouveau dans la

boutique, un peu hagard, demanda à voir l’armurier :

« – Désolé lui répondit le vendeur, l’armurier vient de

partir avec un client pour essayer une arme de poing.

– Ça ne fait rien, répondit Jack un peu surpris. Avezvous

toujours le 44 Smith & Wesson ? poursuivit-il

rapidement pour ne pas laisser paraître son trouble.

– Vous n’avez pas de chance, répondit le vendeur,

c’est justement cette arme qu’ils ont emportée pour l’essai.

Patientez un instant, ils ne devraient pas être trop longs. Si

vous ne pouvez pas attendre, repassez dans une petite

demi-heure, ils seront de retour. »

Jack remercia le vendeur en maugréant dans son for

intérieur : « Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? ».

Personne n’était sorti de la boutique, il le savait mieux que

quiconque. Il se sentit bizarre tout à coup. Il ne parvenait

plus à faire le point sur cette histoire qui commençait à

l’intriguer sérieusement. Il avait dû au montage couper des

morceaux de son film intérieur, ou bien les assembler dans

le désordre, car ceux qu’il avait en mémoire dans l’instant

ne collaient pas ensemble. « J’aimerais bien voir la bobine

du type qui reviendra avec l’armurier ! », pensa Jack qui

commençait à paniquer un peu. Il s’efforçait de se

remémorer avec exactitude le fil des événements vécus. Les

images se succédaient en se bousculant dans sa tête, il

tentait de les analyser à mesure, de les trier dans la

précipitation. Il repassait encore et encore devant ses yeux

toutes les scènes, mais il lui semblait qu’à chaque fois des

images incertaines, des idées parasites affluaient telles des

vagues d’incohérence bousculant l’ordonnancement fragile

de ses pensées. Il ne revoyait clairement plus qu’une seule

chose : le Smith & Wesson 44 magnum étincelant !

L’armurier ne réapparaissait toujours pas. Au bout

d’un moment on entendit la sirène des véhicules de

secours qui se dirigeaient à toute allure vers le plan d’eau.

Un voile sombre passa sur les yeux de Jack, il ressentait

une étrange douleur sourde au niveau de l’abdomen,

comme s’il avait été atteint par une balle de fort calibre.