Les Cavaliers de l’Apocalypse
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Les Cavaliers de l’Apocalypse étaient revenus dans la
tête de Jack. C’est ainsi que par dérision il nommait les
personnages en armure qui, dans son imaginaire, se
livraient à des combats moyenâgeux. Au début il avait
témoigné d’une légitime inquiétude en visualisant ces
scènes épiques avec leur cortège d’atrocités et de
mutilations. Il se demandait à lui-même pourquoi il
entretenait d’aussi surprenants scénarios. Il ne voyait pas
quel rapprochement il pouvait faire entre eux et des scènes
empruntées à sa réalité qu’il aurait pu ainsi transposer. Il
n’éprouvait pas non plus le sentiment de devoir faire face
dans son entourage immédiat à une agressivité
particulièrement intense. « Etrange », conclut-il, mais
finalement sans plus vraiment éprouver ni le désir ni le
besoin de s’interroger davantage là-dessus.
Ses recherches historiques dans les documents anciens
de la bibliothèque l’avaient conduit à de multiples
découvertes, fortuites semblait-il, en rapport avec l’histoire
de personnages du temps passé. Dans ce domaine, il avait
maintenant coutume de suivre docilement le fil hasardeux
de celles-ci, considérant à son tour, comme on le lui avait
enseigné, que la quête d’informations à ce niveau
s’apparente plutôt à une « pêche à la ligne » qu’à une
recherche fébrile. Certains jours il rentrerait bredouille et à
d’autres occasions il reviendrait avec des prises
inattendues, ou bien encore il ferait à l’occasion une pêche
miraculeuse. C’était le hasard.
Un jour qu’il faisait part de ses découvertes à Anne,
l’intuition de celle-ci lui fit entrevoir des liens inattendus
entre les objets de ses recherches et la réalité de son
existence. Anne sourit, de son sourire énigmatique,
comme toujours lorsqu’elle avait connaissance d’un
fonctionnement ou d’un phénomène qui échappait encore
à Jack. A dire vrai, il ne prêta pas tout de suite attention
aux propos qu’elle lui avait tenus. Ce n’est qu’au bout de
quelques jours qu’il fit le rapprochement : R-B avait
occupé en 1738 la demeure que Jack habitait actuellement.
Puis cette maison avait appartenu à R.C-L en 1870. Ensuite
cette propriété avait changé de main, mais les descendants
de la famille R. avaient gardé des liens proches soit avec
cette demeure elle-même, soit avec les terres alentours,
comme si les lieux restaient investis par leurs âmes…
Coïncidence, ce sont des traces de la vie de R.P-J, né en
1808, que Jack avait récemment trouvées dans la
documentation. Coïncidence, et tout aurait pu s’arrêter là.
Mais, bien qu’il ne subisse aucune contrainte inconsciente
et bien qu’il ne cédât à aucune demande venue d’un audelà,
Jack avait envie de suivre le cours des choses qui se
présentaient à lui, laissant faire le hasard des événements
en se montrant seulement plus attentif. Il n’obtiendrait
rien dans l’empressement, ni non plus en cédant à l’excès.
Il revint vers Anne qui lui répondit : « Cela me fait sourire
une fois de plus ».
Des rêves familiers parcoururent à la suite les nuits de
Jack, lui rappelant les visages de ceux dont il avait étudié
l’histoire, mais si proches, mais si vrais, et leur présence
était si intense, qu’il se demandait au réveil s’il n’avait
vraiment fait que rêver. Jack rêva encore d’événements
qu’il n’avait fait qu’extrapoler de façon prémonitoire, il y a
quelque temps de cela, et qui dans son rêve s’étaient
réalisés. Au réveil il se sentait le coeur léger, se vivait apaisé,
serein, unifié. Pourquoi ces personnages, sans doute
comme il était maintenant enclin à le penser, venus du
passé avaient-ils un lien quelconque avec les Cavaliers de
l’Apocalypse ? Figuraient-ils des obstacles à surmonter
pour progresser plus avant dans la voie occulte ? Ils
auraient gardé le passage que l’on ne pouvait franchir par
la force de la volonté et à chaque effort de Jack l’auraient
repoussé avec force et violence, lui signifiant qu’il ne
pénètrerait irrémédiablement pas dans cet univers de l’audelà
de sa conscience ? Etaient-ils la représentation
symbolique d’un monde fantastique dans lequel les
inconscients s’affrontaient pour défendre leur territoire à
l’instar de créatures cauchemardesques venues d’un âge
ancien ? La théorie du cerveau triunique faisait état d’un
cerveau reptilien, apparenté au tronc cérébral, assurant la
survie de l’individu. Clairement il y avait du reptile en
nous. De par leur monstruosité, fallait-il rapprocher d’une
forme de dinosaures s’entredévorant les Cavaliers de
l’Apocalypse qui s’entredéchiraient dans la tête de Jack ?
L’existence de Jack, avec ses tourments, ses conflits, ses
combats avait-elle généré cette étrange vision ? N’y tenant
plus Jack relut les versets bibliques : « Et je vis l’Agneau qui
ouvrit le premier des sept sceaux, et j’entendis l’un des
quatre animaux qui disait comme d’une voix de tonnerre :
« Viens ! » Et je vis paraître un cheval blanc. Celui qui le
montait avait un arc ; on lui donna une couronne, et il
partit en vainqueur et pour vaincre. Et quand il eut ouvert
le deuxième sceau, j’entendis le second animal qui disait :
« Viens ! » Et il sortit un autre cheval qui était roux. Celui
qui le montait reçut le pouvoir d’ôter la paix de la terre,
afin que les hommes s’égorgeassent les uns les autres, et on
lui donna une grande épée. Et quand il eut ouvert le
troisième sceau, j’entendis le troisième animal qui disait :
« Viens ! » « Et je vis paraître un cheval noir. Celui qui le
montait tenait à la main une balance ; et j’entendis au
milieu des quatre animaux comme une voix qui disait :
“Une mesure de blé pour un denier ! Trois mesures d’orge
pour un denier !” Et : “Ne gâte pas l’huile et le vin !” Et
quand il eut ouvert le quatrième sceau, j’entendis la voix
du quatrième animal qui disait : “Viens !” Et je vis paraître
un cheval de couleur pâle. Celui qui le montait se nommait
la Mort, et l’Enfer le suivait. On leur donna pouvoir sur la
quatrième partie de la terre, pour faire tuer par l’épée, par
la famine, par la mortalité et par les bêtes féroces de la
terre ».