Dukkha
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Tapi dans l’ombre, racolant, enrôlant ses sombres
alliés, dukkha revient pour un nouvel assaut. Jack ne veut
plus lutter, sa citadelle est affaiblie, les forces obscures sont
trop puissantes. Jack se laisse envahir par la souffrance. Il
se remémore la douleur physique, lancinante, épuisant par
ses atteintes répétées toute volonté, puis devenant intense,
submergeant tout effort de résistance. L’intensité de la
souffrance est semblable, elle envahit tout, renverse, noie,
détruit comme une rivière en crue, laissant Jack
impuissant. Il ne résiste plus à ces atteintes, se laisse
submerger, terrasser. La souffrance se répand dans son
esprit, dans son corps. Jack est las de lutter, il se laisse
dévorer, il sait qu’il ne peut rien. Il lui reste les oripeaux
dont il recouvre sa vie sociale, pour paraître. Il compte ses
dernières forces, il les réserve pour les tâches qu’il doit
accomplir à tout prix. Pour lui tout est fini, la souffrance le
transperce, l’annihile, le tient à sa merci.
Chaque menu bruit résonne avec importance. Chaque
lueur devient un soleil auquel il se réchauffe. Jack se tourne
vers l’intérieur de lui-même, se met à l’écoute de la vie
dans son corps. Elle anime son souffle, fait battre son
cœur, entretient l’homéostasie qui fait survivre sa
machinerie interne. Il devient plus attentif aux pics de
souffrance et aux relâchements, dans l’oubli, de ce qui le
torture. Jack rêve d’une stratégie de sol brûlé pour déjouer
dukkha. Que lui importerait alors la prise finale de l’ultime
citadelle de son corps dans laquelle il s’abriterait ? Sans elle
il n’éprouverait plus de souffrance.
Il se voit, il se regarde, déchiré par un sort contraire,
griffonnant ces lignes dérisoires qui n’ont plus d’entrain,
plus d’attente. L’espoir renaît parfois comme un bourgeon
sous le gel qui aussitôt le paralyse, l’assèche. Jusqu’à
quand ? Jusqu’à quand, s’interroge parfois Jack, sans oser
entrevoir le futur parce que la désolation qui l’assaille
suppurera à jamais en lui comme une plaie, sensible, mal
guérie. Il sert contre lui cette vie solidaire que le malheur
pourrait lui prendre, et à laquelle il est attaché plus que
tout, l’entoure de ses bras. Zoé ronronne, indifférente à ce
qui pourrait arriver, insouciante peut-être, confiante. Il lui
répète qu’il l’aime plus que tout, qu’il partage volontiers
avec elle le temps qui lui reste à vivre. Il sait qu’il ne peut
rien. Jack ne veut pas accepter l’impermanence de toutes
choses. Il est impossible d’échapper à la séparation d’avec
ceux que l’on aime. Il se rappelle les paroles de Bouddha :
« Pendant qu’à travers de longs âges vous subissiez ces
épreuves, il a coulé, il a été versé par vous plus de larmes,
plus de larmes qu’il n’y a d’eau dans les quatre grands
océans ». La souffrance revient par élans, intense. Cela
semble ne pas avoir de sens.