A demain
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Jack passait son temps à prévoir. Cette affirmation ne
lui paraissait pas du tout excessive. Il éprouvait au fond de
lui une impatience naturelle qui lui faisait ne pas se
satisfaire du présent, qui lui avait inculqué une fébrilité
permanente dont il faisait preuve dans chacune de ses
entreprises, comme s’il devait conduire aussitôt à son
terme ce qu’il venait à peine d’entreprendre, peut-être par
crainte de ne pas avoir le temps d’achever ce qu’il avait en
cours, peut-être parce qu’une fois entreprise, et à la
condition qu’il en maîtrisât les tenants et les aboutissants,
la tâche n’offrait plus vraiment d’intérêt à ses yeux ? Il lui
fallait partir en quête d’un nouveau projet. Cette fièvre
faisait partie de sa personne, il en souffrait mais au fond de
lui se sentait à l’aise, comme un poisson dans l’eau, au sein
de ce flux tendu de vie qui avait fini, paradoxalement, par
amenuiser à ses yeux l’impact de la réalité présente qui
était ainsi toujours évincée par le futur. En somme, Jack
n’existait pas, il existerait seulement dans un hypothétique
futur. Jack aurait pu figurer un équilibriste que seule sa
progression constante maintenait en équilibre. Cette
attitude lui conférait un comportement quelque peu
schizophrénique, pris qu’il était entre la réalité du présent
qu’il vivait sans pleinement l’appréhender, et la fiction
d’un futur qu’il appréhendait sans vraiment le vivre.
Le premier souvenir qu’il gardait de cette fièvre du
futur le ramenait à ce soir d’été, Jack devait avoir environ
cinq ans. Au sein de sa petite famille rassemblée, il profitait
de la quiétude vespérale sous la magie du ciel étoilé. Tout à
coup, une inquiétude était née dans son esprit d’enfant,
une inquiétude qui au fil des années ne devait plus jamais
le quitter. Ces moments heureux, qu’il aurait voulu
éternels, il lui apparut soudain qu’ils ne perdureraient pas
indéfiniment, un jour la destinée séparerait ceux qu’elle
avait réunis, et ce monde qu’illuminaient pour l’heure les
lumières de la félicité s’évanouirait inéluctablement dans la
nuit. Il ne voyait aucun remède à cela, du moins il ne s’en
présentait aucun à ses yeux enfantins bien qu’ils fussent
encore tout imprégnés de l’enchantement des contes qui
constituaient son univers de référence. La nuit détenait aux
yeux des enfants le pouvoir de faire disparaître la féerie née
de la lumière, d’un claquement de son doigt ensorcelé, ou
d’un coup de sa baguette magique telle celle d’une fée
maléfique, et alors tout ce qu’animait le chatoiement
merveilleux des couleurs de la vie menaçait de disparaître
dans les ténèbres. Avec beaucoup de véhémence l’enfant en
Jack ne voulait rien concéder au tragique de la fin,
n’acceptait pas de lâcher prise avec ce qui lui était cher.
Jadis un vieux maître lui avait adressé ce reproche : « Vous
êtes obsédé par le temps ». Avoir la maîtrise du temps
c’était à ses yeux exercer un contrôle sur le déroulement
des événements, illusion de pouvoir les orienter, à défaut
de pouvoir les suspendre, dans le flux temporel.
Au fil du temps l’idée de l’instant immobilisé s’était
effondrée en cascade devant les yeux de Jack. Il la regardait
s’éloigner loin de lui, comme un nuage dans le ciel, comme
une bulle qui remonte à la surface avant de disparaître.
Non le temps ne suspendait jamais son vol, comme l’aurait
tellement voulu Monsieur Alphonse. Il se passait dans le
monde, en un flux continuel, les uns succédant aux autres,
des milliards d’événements singuliers, certains essentiels
d’autres en apparence mineurs, mais tous déterminants
dans le déroulement des choses parce qu’ils modifiaient de
façon irréversible les données existantes… Puisque la
lumière du soleil mettait environ huit minutes avant de
nous parvenir, et celles des lointaines étoiles plusieurs
années, la notion de présent devenait vraiment relative.
D’après les neurologues il y avait plus de connexions dans
le cerveau humain qu’il n’y avait d’atomes dans tout
l’univers, ce qui représentait un nombre immaîtrisable
d’états de conscience dans un flux changeant, et par
conséquent un potentiel d’appréhension de la réalité tout à
fait vertigineux. Jack avait ainsi le sentiment d’être monté à
bord d’un bolide lancé à toute vitesse, ce qui ne lui laissait
plus le temps de regarder en arrière tant son allure était
folle. Sa conscience ne pouvait que se déformer, se dilater
pour appréhender cette réalité multidimensionnelle et
constamment changeante à laquelle il se sentait appartenir
tout entier, à laquelle il participait lui aussi. Le monde
intérieur de Jack avait changé. Il voyait bien que ce qui lui
apparaissait indissolublement attaché à sa personne avait
dû malheureusement s’en détacher, d’autres
rapprochements s’étaient opérés en lui, faisant succéder
aux ruptures des attachements nouveaux. Cette étrange
tectonique affective l’avait contraint, face aux aléas de
l’existence, à adopter une stratégie de soldat en campagne.
Comme la douleur qui connaissait des pics suivis de phases
de répit, le destin pouvait sembler s’acharner quelque
temps sur lui. Il avait appris que l’intensité de cet
acharnement ne perdurerait pas indéfiniment mais
marquerait tôt ou tard des pauses, laisserait la place à des
épisodes plus calmes qu’il lui faudrait sans retard mettre à
profit. En conséquence, la stratégie de Jack consistait à
faire le gros dos pendant les phases périlleuses, confronté
qu’il était alors aux assauts de l’ennemi sur le champ de
bataille, à pratiquer le repli sur soi dans une sorte
d’insensibilité, en quelque sorte en formation dite en
« tortue » comme les légionnaires romains face aux flèches
de l’adversaire. Lorsque les traits du destin cessaient de
s’abattre, quand l’adversité se dissipait, Jack appréhendait
pleinement son vécu, avec le plus d’intensité possible. Il
développait ses perceptions, tous ses sens en éveil, tel un
robot explorateur qui aurait enregistré les plus infimes
données transmises par ses capteurs pour se gorger de
l’atmosphère de la planète lointaine sur laquelle on l’aurait
envoyé. Il avait appris à faire abstraction des filtres de sa
conscience et vivait en phase totale avec son
environnement, tout entier dans la seule présence, comme
le faisait son animal de compagnie avec lequel il était en
cela lié par une profonde affinité. Jack se sentait parcouru
par les flux énergétiques qui émanaient des choses et des
êtres, dans le ressenti d’une étrange impression : celle de se
trouver comme au coeur de l’orage et pris au piège de la
foudre qui ne cesse de frapper au hasard, avec l’intuition
de l’imminence, mais dans l’ignorance absolue du moment
d’impact, quand on ne peut que subir l’événement sans
pouvoir échapper au phénomène, ni sans pouvoir
détourner le cours de l’orage. Dans ces conditions
extrêmes, expérimenter le lâcher-prise et n’être plus que
spectateur de ce déchaînement, cela pouvait ressembler à
une prière faite d’abandon et de confiance en la vie. Le
temps n’était plus figuré ni par une ligne, ni par un point,
tout n’était devenu qu’imminence. Jack s’ingéniait à placer
dans son futur des points de repères, des événements
magiques dans lesquels il pourrait s’investir totalement le
moment venu. Prévoir n’était plus qu’une préoccupation
stérile, Jack ne voulait plus tenter d’exercer un
hypothétique contrôle sur l’impermanence des choses,
mais vivre seulement dans cette immédiateté, savourant ce
qui s’offrirait à lui et retentirait dans sa conscience, ce qui
imprégnerait de son charme chacune de ses cellules. Ses
mains se joignaient en signe de bienveillance adressé à une
entité ineffable à laquelle il se sentait tout entier connecté.
Dans la tête de Jack il n’y avait plus que le soleil. Le
soleil emplissait son horizon de lumière, venait dissiper les
miasmes de sa conscience. Le soleil envahissait de sa
chaleur toutes les parcelles de son corps, réduisait les
ultimes résistances de sa volonté, le laissait annihilé sous la
caresse vivifiante de son rayonnement. Une douce
euphorie l’avait envahi, qui lui vidait l’esprit de toute
pensée, qui le laissait seulement là, dans un bien-être
profond et tout à l’écoute de ce mantra que lui aurait
murmuré sans cesse l’univers. Ses mots retombaient en
grains de sable, disparaissant dans une multitude
étincelante à laquelle ils appartenaient tous.