La création

.

Jack triturait entre ses doigts une petite boule grise qui

sentait la terre et le plomb. C’était de la vieille pâte à

modeler, comme celle que l’on peut trouver oubliée dans le

recoin d’une salle de classe. Lorsqu’il était enfant, Jack

avait maintes fois joué avec cette matière. De l’informe il

faisait naître entre ses doigts des formes, tel Dieu lui-même

œuvrant à sa création. Créer, c’était accomplir l’oeuvre

divine. Comme par magie s’extrayait du chaos une

profusion de créations, tantôt fantastiques, tantôt si près

des formes réelles que l’on aurait pu presque les confondre

si ce n’est qu’aucune d’entre elles ne vivrait jamais de sa

propre vie. Pourtant Jack s’évertuait à leur prêter vie au

sein d’un scénario la plupart du temps emprunté à sa

propre existence. Il ajoutait ainsi, au fur et à mesure, des

pages à ses histoires, sans trop à l’époque se préoccuper

d’établir des liens entre elles. Les nez s’étiraient, parfois

démesurément, qui couvraient alors de ridicule le plus

long nez que Pinocchio avait pu arborer en déroulant ses

mensonges. Ou bien les mains devenaient énormes, à

l’aune de celles de leur créateur qui parfaisaient leur forme,

ajustaient leur volume. C’étaient des mains d’une

démesure improvisée. Jack développait tout pouvoir sur

ses créations. A travers les personnages imaginaires qu’il

créait ainsi, il revivait ses conflits, apprivoisait ses

impuissances, étirait jusqu’aux limites du possible la

figuration de ses rêves intérieurs. Tels ceux des architectes

futuristes, tels ceux des ingénieurs les plus audacieux, ses

fantasmes prenaient corps, s’incarnaient dans cette chair

grise que par ailleurs son imagination avait tout le loisir de

revêtir de mille couleurs, dans cette matière souple, pétrie,

modulable, déformée. C’était une réalité palpable que Jack

façonnait avec ses mains, et non une chimère, et non le

fantôme d’un imaginaire débridé. Ces oeuvres,

dépendantes du seul pouvoir qu’il plairait à Jack d’exercer

sur elles, lui faisaient face, s’imposaient à lui. Le pouvoir,

Jack avait fini par croire qu’il en disposait sur ses créations,

c’était un atout dont il userait en cas de nécessité, une carte

gardée secrète qu’il abattrait victorieusement en cours de

partie, une héroïque armure de chevalier blanc dont il se

parerait pour renverser l’issue d’un combat si celle-ci

devait s’avérer incertaine. Cette certitude protégeait Jack,

telle une invincible forteresse, il se sentait à l’abri dans ses

murs. « Peut mieux faire », griffonnaient invariablement

ses professeurs en guise d’appréciation de son travail. Jack

avait acquis l’intime conviction qu’en effet il pourrait

mieux faire. Ces quelques mots lui conféraient le vertige

des sommets, ceux vers lesquels il s’élancerait le moment

venu, et qu’il gravirait triomphalement. Au fil des ans Jack

nourrissait l’idée folle que l’élève qu’il était en matière de

création avait dépassé le maître de la création, à partir de

cette dérisoire petite boule de pâte à modeler, il avait créé

Dieu.