La vigne vierge
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Jack contemple l’arbre qu’il vient de planter dans la
terre qu’il a ameublie de ses doigts plongés dans le sol. Ses
pieds se soudent aux racines sèches qui émergent çà et là,
en quête d’eau. Jack tourne ses yeux vers le ciel chargé de
lourds nuages sombres en attente de la délivrance. L’air est
tiède malgré l’approche des froidures, on entend dans le
lointain croasser des corbeaux. Ils parlent du temps qu’il
fait et se répondent en échos que le vent emporte…
Maintenant il pleut sur l’écorce de Jack. La pluie ruisselle
sur les fibres sèches qu’elle fait se gonfler et se détendre.
L’eau monte du sol en lui, elle fait se gonfler son coeur
d’une plénitude souterraine. Jack se sent infiniment
reconnaissant. Il dit merci à la terre, merci aux gouttes de
pluie, merci à ce monde qu’il n’a fait jamais que piétiner.
Jack était-il vraiment devenu un arbre ? Non
évidemment… et pourtant oui. Jack ne se sentait plus de
passage, comme un voyageur toujours en quête d’un
nouveau paysage, car son arbre ne pouvait plus s’échapper
maintenant. Jack n’était plus une sorte de Mercure dont les
pieds ailés n’auraient fait qu’effleurer le sol. La terre s’était
refermée sur ses pieds. Elle le retenait avec bienveillance
comme on retient un ami de passage pour l’inviter à
interrompre un instant une course qui apparaît effrénée,
pour qu’il fasse taire un instant en lui l’agitation qui le
tourmente. Ecoute, lui disait cet hôte impromptu, écoute et
regarde…
Jack n’était plus une ombre instable et changeante.
Quelque chose en cet instant, quelque chose qui émanait
du sol, lui rendait sa vraie forme, lui insufflait de la
matière, lui conférait une masse. Comme un peintre fixe
avec ses couleurs un personnage dans son paysage, quelque
chose ou quelqu’un, l’âme de la terre peut-être lui donnait
une réalité dans ce paysage automnal qu’il ne pouvait plus
maintenant se résoudre à quitter…
C’était étrange. C’était une sensation que Jack n’avait
jamais éprouvée auparavant. Il y avait une part
d’imaginaire et une part de réel, une part de cette réalité
dont traitaient les physiciens. Jack éprouvait dans son
corps les concepts physiques de masse et d’énergie. Il se
sentait à l’intersection de plusieurs dimensions. Il se vivait
à la foi minéral, à la fois animal, à la fois végétal. Ces
dimensions se fondaient, se superposaient jusqu’à faire
naître en lui une figuration plus nette de lui-même, faisant
s’évanouir le flou qui jusqu’alors trompait sa vision. La
durée n’est plus la même, pensa Jack. Le temps ne dessinait
plus la ronde des saisons, il n’était plus non plus cette
succession linéaire mais s’étirait, se déformait comme les
mailles d’un filet…
Une image traversa l’esprit de Jack, un souvenir de son
enfance, la mémoire d’un livre d’écolier qui racontait
l’histoire d’une vigne vierge et d’une vieille femme
acariâtre. Un soir, alors qu’elle s’adossait contre elle, la
vigne avait saisi la vieille femme dans ses pampres et la
retenait prisonnière. Lâche-moi ! criait la vieille. Assieds-toi
un instant, lui répondit la vigne sauvage. Accorde-toi
une pause dans ta vie pour regarder et écouter ce que tu as
pris l’habitude de ne plus voir et de ne plus entendre.