Un cas d’apoptose
Jack rassemblait ses idées. Il se disait qu’il se retrouvait
une fois de plus dans la merde. Même si la toubib qui
l’avait examiné ne savait pas exactement de quoi il
retournait, Jack estimait qu’il était cette fois bien mal barré.
« Bon, ça ne sert à rien de flipper », songea-t-il, comme
pour marquer une pause après le choc de cette révélation,
« au fond seuls un ou deux points dans le diagnostic me
font frôler la catastrophe ». Il devait rentrer chez lui au
plus tôt…
Jack gravissait en lui-même un escalier métallique noir
comme la nuit, dans un immeuble sale et minable. Tout en
haut, au dernier étage, il y avait une fenêtre éclairée dans
l’obscurité. C’est vers ce havre de lumière et de chaleur
qu’il se précipitait, pour se réfugier, pour échapper au
sordide, pour faire le point, pour se ressaisir, pour se
retrouver après la débâcle. A cette heure de la nuit, il se
sentait bien incapable d’une claire lucidité, d’ailleurs il ne
s’essaya même pas à cet exercice impossible. Il ne lui fallait
plus penser, mais uniquement rejoindre au plus tôt l’abri
bien haut, bien loin, tout au fond de lui, et fermer la porte
à triple tour sur le malheur… Peut-être ne s’agissait-il que
d’un court instant de répit ? Mais tout n’était-il pas que
répit, qu’instant d’oubli avant que la main du sort ne le
replongeât au coeur du tragique ? Demain peut-être,
l’édifice de désespérance qu’était devenu son corps se
muerait-il en une demeure lumineuse, comme s’il n’avait
fait que traverser une nuit de cauchemar ?… Et si tout cela
n’existait pas ? Peut-être l’avait-il seulement inventé, rêvé ?
Oui, c’était bien cela, il allait sûrement se réveiller en
maudissant cette horrible nuit. Ce n’était pas possible, cela
ne pouvait pas lui arriver. Son corps n’avait pas pu
fomenter cette trahison dans le silence de ses cellules… Il
se regardait comme on regardait un automate dont le
ressort aurait été cassé… Il percevait dans le silence le flux
de sa respiration, pourtant paisible et insouciante. Comme
tout cela aurait été facile s’il avait pu investir son corps,
explorer chacune des parties, visiter chacune des cellules
qui le composaient à la façon d’un commando fantôme
pour agir sur ce qui présentait des défaillances, pour le
changer, pour modifier ce qui mettait en péril son
fonctionnement, Jack entreprenait de rentrer en lui pour
métamorphoser ce corps malade, se laissait régresser
encore et encore vers les étages de son organisme les plus
inférieurs, ceux qui semblaient n’avoir plus aucune
intelligence, là où tout devenait seulement cellules, tout
semblait simple, élémentaire mais il savait bien qu’en fait
son organisme était un monde infiniment complexe, un
ensemble composite qui formait ce lui-même qu’il appelait
« moi », il traquait jusqu’au tréfonds de lui-même le
sournois message d’apoptose qui déséquilibrait son
monde, dans ce milieu aquatique régnait une douce
chaleur, à travers sa peau, à travers sa chair, il percevait les
lueurs de l’extérieur, orangées, rouges, vertes, il
s’immergeait davantage, s’immobilisait comme au fond
d’un bassin illuminé de lumières chaudes. Et puis il fit très
froid, un froid qui paralysait, à la fois angoissant et à la fois
bienveillant parce qu’il anesthésiait la douleur en offrant à
ses yeux endormis un paysage de neige, féerique et
grandiose…
Jack s’était effondré sur le chemin du retour. Un filet
de sang s’échappait de sa bouche, venant teinter de rose
l’eau qui tombait à verse sur son corps.