Tonglen
La question se posait de nouveau après un événement
traumatisant : comment étais-je avant que cela ne se
produise ? Bien sûr Jack s’était interrogé là-dessus. Avait-il
fini par trouver une réponse dans la pratique de tonglen ?
« Prenez-vous par l’épaule, entendait-il, comme si vous
vouliez consoler un ami ». Sur ce chemin, Jack avait
commencé par faire sien le conseil de Sogyal Rinpoché :
« Je recommande toujours de pratiquer tonglen pour vous
avant de le pratiquer pour autrui… Guérissez-vous de
toute réticence, détresse, colère ou peur qui pourraient
vous empêcher de pratiquer tonglen de tout votre cœur ».
Par cette pratique méditative Jack renouait avec lui-même,
tentait de retrouver les fils rompus de son identité. Il lui
faudrait du temps, ne pas envisager de résultat immédiat,
ce qui allait à l’encontre de son impatience à solutionner le
problème, ce qui le laissait aussi dans un état de
désespérance, comme si la tâche lui était alors apparue
impossible. Dans sa tête s’instaurait malgré lui une
dichotomie entre le fonctionnement de son mental qui tel
le singe de la philosophie indienne bondissait de sujet en
sujet, et son instance corporelle qui agissait à la façon d’un
volant d’inertie régulateur et lui procurait un rassurant
bien être, mais dans cette situation-là entravait le
solutionnement du problème, aggravait le trouble de son
esprit, du moins le croyait-il.
Il lui fallait voir la vie autrement, à travers
d’inévitables rituels, d’incontournables obligations. Le
temps du changement suivait à la fois des axes horizontaux
qui lui ouvraient de nouvelles perspectives, et à la fois des
développements cycliques grâce auxquels peu à peu
progressait l’évolution de son ressenti, en en modifiant la
direction et l’intensité, en en adoucissant les éclats trop
vifs, en en cicatrisant les blessures.
Il avait plu sans discontinuer durant toute la matinée.
Un ciel gris qui générait une humidité rampante, un froid
insidieux qui s’insinuait peu à peu au fond de son être, lui
évoquant des pensées morbides. Puis le temps changea.
Jack sortit. Dans le ciel roulaient de lourds nuages que par
endroits traversaient les rayons d’un soleil éclatant. La
chaleur renaissait en lui, celle de la vie à n’en pas douter. Et
si la vie était plus belle que ne le lui laissait entrevoir le
décryptage des événements par son cerveau ? Jack décida
de couper le circuit qui agençait ses pensées. Il laissait son
corps ressentir la tiédeur douce et humide de ce temps
d’équinoxe. Il laissait son regard se perdre dans la mer
tourmentée de nuages qui lui apparurent tels de lourds
vaisseaux sur l’océan du ciel. Jack ressentait les pulsations
de son cœur dans ses tempes et dans sa gorge. Elles
chantaient un hymne à la vie. Jamais il ne s’était senti
autant à l’unisson avec la nature automnale qui
commençait à donner de vifs éclats aux feuillages alentour.
Cà et là il apercevait dans le ciel des traînées lumineuses
dans lesquelles s’étiraient de fins voiles pommelés
imprégnés des couleurs de l’arc en ciel.
Fallait-il chercher un sens transcendantal à la vie ?
Pourquoi ne pas se laisser vivre simplement en ne prêtant
plus attention au singe en lui quand il venait à tourmenter
cette vivance ? Pourquoi ne pas s’ouvrir à la bodhicitta, en
se laissant porter par le raz de marée de cette puissante
aspiration ? A vouloir saisir l’ombre du bonheur, ne créaitil
pas en lui plus de souffrance ?